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LIAISON AVEC JEAN-JACQUES. — LE PREMIER LIVRE

Ne se fiant plus qu'à lui-même, après avoir tant et trop compté sur les autres, Bernardin de Saint- Pierre revenait à Paris, à trente-cinq ans, sans emploi, sans argent^ pour solliciter, et surtout pour écrire, dans une solitude précaire, son premier livre. C'était le Voyage à l' Ile-de-France, balbutiement déjà éloquent de son génie enfin éveillé, où il cherchait, en la trouvant déjà par instants, par éclairs, la langue originale et le style nouveau dont le chef-d'œuvre sera Paul et Virginie.

Ce n'est pas, tant s'en faut, dès le premier jour de son arrivée que Bernardin put se mettre à l'ouvrage. Il dut courir encore la fortune des recommandations et des sollicitations de bureaux pour conserver, jusqu'à un nouvel emploi, ses appointements de disponibilité de 1,200 livres, sur lesquels il acquitta tout d'abord la moitié des cent ducats qu'il devait à IM. Hennin.

Nous notons ce fait, de peu d'importance en soi, parce qu'il est caractéristique et de moralité.

comme on dit au Palais. Des censeurs trop rigoureux et d'une susceptibilité morale qu'il est trop facile de déployer au coin du feu, après un bon dîner, à l'abri du besoin et du danger, ont reproché à Bernardin de trop fréquents recours à la bourse de ses amis, et dans ses lettres un trop fréquent mélange des détails de ménage et de finances, aux expansions amicales, ou aux effusions humanitaires (1). Autant vaudrait lui reprocher la pauvreté qui l'obligeait à tirer sur la confiance de ses amis. Pauvreté n'est pas vice. Il est vrai que Dufresny ajoutait tristement à ce dicton indulgent : «C'est bien pis ». Userait plus juste de reconnaître que Bernardin n'accepta de service de ce genre que de ses amis, c'est-à-dire dans des conditions qui honorent les deux parties. D'un autre côté, si ses lettres contiennent fréquemment des détails parfois fastidieux sur sa pénurie de ressources, l'échec ou le succès de ses sollicitations de secours ou de pensions, le tort que lui faisait la contrefaçon, il faut se rappeler la condition des écrivains en un temps où, mal payés par des libraires parfois peu scrupuleux, dépouillés, par la contrefaçon impunie, des fruits de leur privilège, ils n'avaient de ressource que dans la

(1) Sainte-Beuve, qui convient d'un faible particulier pour le talent de Bernardin de Saint-Pierre, un de ses auteurs favoris, est moins indulgent pour son caractère, et M. Anatole France, dans son édition de Panl et Virginie, chez Lemerre, tout en rendant justice au talent de Bernardin, n'est pas tendre à ses erreurs d'utopiste, à ses plaintes de solliciteur parfois maussade, à ses illusions et à ses affectations sentimentales ou sentimenlaires, comme ou disait alors. Sa préface est d'un fort joli tour, alerte et maligne; car elle n'est pas sans mêler à son admiration le sel piquant d'une légère ironie.

libéralité des souverains, surtout des souverains étrangers, ou dans la munificence ministérielle. Les plus grands elles plus riches, de Voltaire à Diderot, passèrent par cette nécessité, sans se plaindre, en se félicitant au contraire du succès. Et les exemples d'indépendance et de désintéressement furent plutôt donnés par ces mécontents besogneux, tels que Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, que par les plus opulents et les mieux rentes, les gros prébendiers littéraires, comme Voltaire, d'Alembert, Duclos, etc. Enfin, il faut constater, à la décharge de Bernardin, que s'il déplore souvent sa pénurie, il ne mendie jamais, et qu'il se préoccupe de sa pauvreté moins parce qu'elle le réduit à des privations et à des sacrifices de bien-être que ne redoutaient pas sa sobriété spartiale et sa patriarcale frugalité, que parce qu'elle le condamne souvent à l'impuissance de remplir ses engagements et de payer ses dettes. Tous ces détails dont abondent ses lettres sur les soucis parfois vulgaires et subalternes de sa vie militante et souffrante, n'ont donc rien que d'honorable, s'ils sont parfois ennuyeux pour le lecteur... millionnaire et froissent son sybaritisme moral, étendu sur le lit de roses de la satiété.

Bernardin passala fin de l'année 1771 et l'année 1772 à écrire son Voyage à V Ile-de-France^ à cultiver la protection intermittente du baron deBreteuil et l'amitié intermittente de quelques gens de lettres, comme Uulhière et Chamfort, l'abbé Arnaud et l'abbé Raynal ; il se montra dans

quelques salons, comme celui de M"* Dupin, et celui deM"* de Lespinasse où il connut Turgot, un économiste peu enclin à l'utopie, et Condorcet, un philosophe d'une sécheresse toute mathématique. Il reçut les bons offices de d'Alembert qui lui procura un éditeur, dont il ne fut payé que par des injures, au moment de l'échéance des mille francs convenus pour prix de son ouvrage, et qu'il eût puni plus militairementque littérairement de sa mauvaise foi, en coups de canne, si on ne l'eût arraché de ses mains. Enfin (et c'est là le véritable événement de sa vie en ce temps-là) , il fit la connaissance de J.-.I. Rousseau, mécontent et misanthrope comme lui. Il parvint, non sans avoir essuyé quelques rebuffades, à l'apprivoiser, et noua avec le philosophe, ennemi comme lui des philosophes, qui croyait en Dieu et aimail la nature, un commerce intime, dont il goûta le charme et recueillit le fruit.

La longue et intime liaison de Bernardin de Saint-Pierre avec Jean-Jacques Rousseau occupe une grande place dans la vie de notre auteur, dont elle est un des épisodes les plus importants. A ce titre, elle mérite mieux qu'une simple mention. Cette liaison exerça certainement une grande et décisive influence sur le talent de Bernardin, ses idées et même son caractère. Cette influence a été telle qu'elle a fait illusion à plusieurs critiques au point de leur faire commettre une injustice en l'exagérant au delà de toute proportion et de toute mesure. 11 n'est pas rare que l'erreur sorte ainsi d'une vérité, et l'injustice de l'excès de la

justice même. Certaios critiques ont doncafïecté déconsidérer Bernardin comme un simple disciple de Jean-Jacques, comme son écho, son reflet, son clair de lune, et lui ont refusé, dans leurs galeries, le portrait à part réservé aux individualités originales (1).

La première visite de Bernardin de Saint-Pierre à Jean-Jacques Rousseau est du mois de juin 1772. C'est sans doute Bulhière qui en fut le négociateur et le truchement. Il est permis de l'induire de ce passage de la Préface de l'éditeur des œuvres de Bernardin, c'est-à-dire d'Aimé Martin, fort au courant des intimités de la vie de l'auteur, dont il avait épousé la veuve, pouvant ainsi consulter à tout instant la confidente et comme la tradition vivante d'une chère mémoire. Voici son témoignage :

« Vers le milieu du mois de janvier 1771, Bernardin de Saint-Pierre se trouvait au cap de Bonne-Espérance, et, près de s'embarquer pour revenir en France, il écrivit à Rulhière une lettre qui fut communiquée à Jean- Jacques Rousseau; il désira d'en connaître l'auteur; et lorsqu'il le vit pour la première fois, il l'accueillit avec beaucoup d'empressement. Telle fut l'origine d'une liaison qui fait époque dans la vie de Bernardin de Saint- Pierre. Dès qu'il connut Rousseau, il l'aima, on peut le dire, avec passion. »

[\) Pas tons pourtant. Le caractère du talent de Bernardin de Saint-Pierre a été très bien défini et sa place à part comme paysagiste, entre Jean-Jacques et Chateaubriand, a été très bien déterminée et délimitée daus le Mouvement littéraire au xix* siècle par Georges Pellissier, justement couronné par l'Académie française, 1889, p. 27.

Ce n'est pas trop dire en effet. Bernardin ne s'est pas montré ingrat envers ce qu'il considérait comme un bienfait de Dieu. Il a rendu iiommage à cette amitié d'un grand homme, à l'honneur qu'elle lui taisait, aux services intellectuels et moraux qu'il en avait reçus en termes émus et enthousiastes, dans de nombreux passages des Etudes de la Nature, des Harmonies de la Nature, des Vœux d'un solitaire, la Préface de VArcadie^ etc.. Il a consacré à défendre le caractère de Jean- Jacques, à honorer sa mémoire, un Essai sur Jean- Jacques, rempli de faits curieux, d'anecdotes caractéristiques.

Bernardin est certainement l'homme qui a le mieux connu Jean-Jacques et qui le fait le mieux connaître. Le portrait qu'il en trace est un portrait d'ami, un peu flatté peut-être, et éclairé d'un jour un peu optimiste ; mais il est le plus ressemblant et, en somme, le plus fidèle de tous. Il ne méconnaît pas les défauts, les erreurs et les fautes ; mais il explique beaucoup de choses, il excuse celles qu'il n'explique pas, et il porte témoignage de qualités qui font pencher la balance du côté de l'indulgence.

Pour nous, nous 'nous sentons gagnés par l'accent de sincérité, d'ingénuité de cette déposition. Il est si rare d'entendre un écrivain, un disciple, un émule sinon un rival, louer son maître, son rival, et proclamer sa dette envers lui, que nous nous plaisons à le croire sur parole, jusque dans l'excès évident d'une reconnaissance trop compensée par les oublis, les ingratitudes

et même les jalouses partialités d'autres témoignages. Cela fait du bien de trouver dans ces hautes régions de la littérature, d'où partent les bons et trop souvent aussi lesmauvais exemples, un écrivain arrivé à la gloire et demeuré fidèle aux admirations et aux affections de sa jeunesse encore obscure. D'ailleurs, il est impossible d'inspirer de tels sentiments sans les mériter. Et c'est en cela que l'écrit de Bernardin de Saint- Pierre sur Jean-Jacques Rousseau est un document important autant qu'intéressant, trop peu consulté jusqu'ici pour l'histoire de ce grand homme. Bernardin demeure le grand témoin à décharge ou, du moins, à circonstances atténuantes, dans ce procès toujours pendant où il convient de faire à sa déposition sur une liaison de sept années, interrompue seulement par la mort, la place due à son talent et à son caractère, et de ne pas écouter seulement les relations malignes et intéressées des Grimm, des Diderot, des Duclos, des d'Epinay, des Dussault, des prince de Ligne ou des Corancez.

Les relations de Bernardin de Saint-Pierre et de Jean-Jacques Rousseau furent favorisées par toutes sortes d'affinités morales, de sympathies intellectuelles , et par cette double circonstance qu'ils se connurent aumoment où ils jouissaient de la liberté et du loisir de la retraite, l'un du génie qui se repose de la gloire dans l'obscurité, l'autre du génie qui cherche sa voie, attend son heure et aspire à la gloire du fond de l'obscurité. Elles ne tardèrent pas à devenir familières,

intimes, cordiales, et leur sérénité ne fut troublée que par de rares orages, quand l'inquiète et soupçonneuse susceptibilité du misanthrope genevois se réveillait et se hérissait malgré les précautions de Bernardin pour en prévenir les effarouchements ou ses ingénieuses et flatteuses caresses pour les apaiser.

Jean-Jacques ne pouvait être indifférent aux hommages naïfs, désintéressés, d'une tendresse et d'un respect filiaux, qu'il recevait d'un homme intéressant, honnête, malheureux, dont la modestie ne dissimulait pas le talent, dont la destinée, ingrate au début comme la sienne, pouvait s'épanouir aussi, comme ces fleurs et ces fruits choisis qui croissent et qui mûrissent au milieu des épines. Ce qui flattait Rousseau, c'était moins l'admiration que l'alïection de ce jeune homme généreux et mélancolique. 11 fut certainement celui de tous qui approcha le plus près de son cœur. On aime à être plaint par ceux qu'on juge dignes de vous comprendre et qu'on sent capables de vous estimer, en dépit des calomnies et même des apparences. Rousseau se plaisait à jouer à l'apôtre, et Bernardin au disciple. L'un et l'autre étaient naturellement exaltés, chimériques, utopistes, épris du progrès, impatients de réformes, amoureux de la nature, qui les consolait des torts de la société, et ils se dédommageaient, en adorant l'humanité, d'être obligés de haïr les hommes.

Tous deux étaient d'infatigables marcheurs, des promeneurs insatiables des voluptés de la rêverie, des délices de la flânerie. Tous deux aimaient les

voyages, les voyageurs, les conversations à la péripatéticienne sur les mystères et les phénomènes de la création, les mœurs, les institutions et les coutumes des nations. Tous deux, enfin, avaient des goûts simples et patriarcaux. Ils se rencontrèrent donc volontiers et plusieurs fois la semaine au sortir de leur solitude, occupée chez l'un par ses soins domestiques ou le labeur servile et nourricier de la copie musicale, chez l'autre par les travaux aigris et stériles du solliciteur trop souvent déçu. Ils trouvèrent plaisir et profit à déambuler, à observer, à philosopher, à rêver, à herboriser, à déjeuner ou à souper ensemble, soit chez le Suisse des Tuileries, ou de Saint-Cloud, soit dans quelque cabaret à Montmorency, àSaint- Gratien, ou quelque café à Romainville, au Pré- Saint-Gervais, aux Champs-Elysées, au Bois de Boulogne, à Sèvres, soit au réfectoire des moines du Mont-Valérien, soit dans le modeste intérieur, propre et rangé, du quatrième delà rue Plâtrière. Au retour de ces excursions suburbaines, de ces promenades botaniques, philosophiques, où les deux mécontents, les deux humoristes, les deux misanthropes pansaient mutuellement leurs blessures, et se dédommageaient des dégoûts du séjour à Paris et des déceptions du commerce des hommes, en échangeant, au milieu du rafraîchissement de la paix agreste, les confidences sur leur vie, les impressions sur la nature, les opinions sur la littérature et sur l'art, les jugements sur les écrivains anciens ou contemporains, les projets et les plans de réformes, Bernardin de Saint*

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Pierre lenail journal ou du moins gardait note de ces conversations fécondes.Elleséveiilaient en effet son esprit, formaient son goût. Elles fournissaient à sonim.agination et à sa sensibilité, pour les ébauches de scènes ou de tableaux qu'il s'exerçait solitairement à peindre, les couleurs d'un pittoresque nouveau, les ressources de ce style original qui devait, à l'heure de la perfection, mêler l'attrait de l'argumentation passionnée à la Jean-Jacques, aux enchantements etaux attendrissements de la grâce Fénélonienne.

On peut j uger de l'influence de ce commerce par les traces qu'il a laissées dans les ouvrages de Bernardin. Il se proposait de consacrer à la mémoire de cette amitié unique un monument digne de son objet. Sans doute, la publication desCon fessions le décida à renoncer à ce projet déjà en cours d'exécution. Les débris de l'édifice abandonné et ses matériaux occupent la moitié du tome XII des œuvres complètes, oij l'on trouve des Fragmenls sur J.-J. Rousseau, un Essai sur J.-J. Rousseau, un Parallclc entre J.-J. Rousseau et Fo//aî>e, pleins de traits curieux d'esprit ou de caractère, d'observations précieuses et de révélations piquantes sur les habitudes, les sentiments, les opinions de l'auteur d'Emile et du Contrat 'social pendant la dernière période de son existence. Les Etudes et les Harmonies ont encljùssé dans leur trame plusieurs morceaux demeurés sans emploi : tels sont les jugements sur PJutarque,surla(irèce et sur Rome, le récit de la promenade au Mont-Valérien, au Pré-Saint-Gervais, la description du Déluge, du

Poussin, et le morceau si touchant du triomphe de Paul-Emile et de ses petits-enfants ; enfin les plus belles pages sur les dangers de l'émulation et sur l'abus et l'incertitude des sciences. On verra partout l'éloge et le regret de Jean-Jacques mêlés au souvenir de ces conversations pacificatrices, consolatrices, inspiratrices, dont les bienfaits n'ont pas trouvé en Bernardin un ingrat. Il était de ceux, trop rares, qui ont la religion del'amitié, le culte de la reconnaissance, qui n'insultent pas les arbres dont ils ont mangé les fruits, et couronnent de fleurs aux jours anniversaires, comme le bon Ducis, célébrant la naissance deSkakespeare, les sources oii ils ont bu.

Le Voyage à l' Ile-de-France, dans lequel Bernardin avait comme tracé au crayon, d'un dessin sûr mais un peu nu, les tableaux que plus tard il devait reprendre pour y répandre un si neuf et si vivant coloris, et oii l'on trouve déjà, à l'état embryonnaire, plusieurs des scènes de l'immortel récit auquel il dut la gloire, eut, à ce qu'il dit, non sans quelque illusion peut-être, « un grand succès littéraire; mais il ajoute plus justement « que ce fut presque tout le fruit qu'il en tira ». Il lui valut quelques amis, et déjà quelques admirateurs ; il lui fit aussi bien des ennemis parmi les colons, dont il contrariait les intérêts, et dans l'administration dont il révélait les injustices.

Il n'eut pas, dans le monde philosophique, un retentissement égal, tant s'en faut, à la déclamatoire Histoire des deux Indes de l'abbé Raynal.

Les encyclopédistes se méfiaient d'un homme dont les aspirations humanitaires et les idées réformatrices, sincères et désintéressées, ne comportaientpas les concessions et capitulations secrètes, familières à ces apôtres sans conviction, hardis seulement dans les sphères de la spéculation et de la critique, où ils pouvaient l'être à peu près impunément, au risque seul des impuissantes foudres sorbonniques. Mais peu soucieux des dangers de l'héroïsme et des honneurs du marlyre, ils trouvaient moyen de flatter l'humanité sans offenser les princes et s'accommodaient fort bien avec les puissances.

Bernardin ne devait pas mieux réussir que Rousseau dans ces salons présidés par des femmes philosophes, dont la conduite était moins morale que leurs discours. Là sa mélancolie sincère, fruit des luttes de la pauvreté contre le besoin et du travail contre l'idée, offusquait la mélancolie affectée de M'^^ de Lespinasse, née des défaillances des nerfs et des regrets de la passion. Là, son honnêteté même, le jour où il résista aux pièges d'une autre dame bel esprit, plus vertueuse en paroles qu'en actions, où il eut le tort impardonnable de se souvenir du mari en un moment où tant d'autres l'oublient, et le courage de préférer offenser une coquette qu'outrager un ami, ne lui valut que d'ironiques éloges, et en fit une sorte de héros ridicule.

Brouillé avec le baron de Breteuil en qui il avait cru trouver un ami, brouillé presque un moment avec M. Hennin, dont il trouvait le zèle mé-

thodique et circonspect trop lent au gré de ses impatiences et de ses mécontentements, aigri par l'échec de ses dernières tentatives soit pour obtenir un emploi d'officier à l'Ecole militaire, combinaison que faisait avorter la mort du gouverneur M. de Croismare, soit pour obtenir un poste consulaire, soit pour être chargé d'une expédition colonisatrice — toujours son utopique et tenace chimère — en Corse, ou d'une entreprise militaire sur l'île de Jersey, Bernardin de Saint-Pierre passa plusieurs années en proie à une crise de misanthropie qui frisa un moment l'hypocondrie.

C'est durant les intervalles lucides et tranquilles de ces troubles d'esprit et de ces tempêtes de cœur, que n'encourageaient que trop sa hantise avec Rousseau, ces promenades où ils envenimaient plus encore qu'ils ne pansaient réciproquement leurs blessures, et les défaillances de sa santé minée parle chagrin, les privations et la solitude, c'est durant ces éclaircies que Bernardin, décidé à renoncer à tout appui des hommes, et à ne plus vivre que par lui-même et pour lui-même, écrivait les premières pages de son poème philosophique deVArcadie, dont les fragments inachevés devaient plus tard trouver place dans les Etudes de la Nature et des Harmonies.

Rendant justice à des susceptibilités qui tenaient surtout à d'honorables scrupules, M. Hennin (1), ami aussi sûr et aussi fidèle que peu banal, exhor-

(1) De résident à Genève, M. Hennin était devenu premier commis au ministère des affaires étrangères.

tait Bernardin à la patience, au courage, aiguillonnait son dessein de travailler à des ouvrages suivis, plutôt qu'à des projets et à des Mémoires, le pressait de cultiver son jardin, c'est-à-dire de cultiver son génie, de tirer de l'eau de son puits, c'est-à-dire de tirer honneu'* et profit de son talent, et il favorisait ce qu'il y avait de juste dans ses revendications, d'immérité dans son infortune en lui ménageant, autant qu'il le pouvait, les faveurs de la cour.

A une gratification de cent pistoles accordée par le roi à la fin de 1774, étaient venues s'ajouter, grâce à M. Hennin, pour ramener un peu de calme et d'aisance au modeste logis de l'hôtel de Bourbon, rue delà Madeleine-Saint-Honoré, quelques grâces plus effectives par leur caractère annuel. Pour comprendre la soif, chez Bernardin, de cette pluie d'or des subventions royales ou ministérielles, soif de nécessité et non d'avarice, il faut songer que si sa pauvreté fîère et infatigable, qui faisait volontiers à pied le chemin de Paris à Versailles, à travers les bois, surtout à la faveur du silence ami de la nuit éclairée par la lune, n'avait pas de grands besoins, sa générosité avait ajouté à ses charges une pension à sa sœur, une pension à la vieille servante Marie Talbot, et bientôt l'entretien de son frère Dutailly. Celui-ci, dont l'ambition impatiente usait imprudemment de tous les moyens, même de ceux qui sont suspects, avait été emprisonné à la Bastille, sous l'accusation injuste de trahison, mais fut trop nécessairement, le désespoir l'ayant conduit à la

folie, interné dans une maison de fous gardée parles Chartreux de Noyon.

Avec ces charges, ces chagrins, ses démarches, ses Mémoires à M. de Vergennes sur ses services, sur ses pertes, sur les dédommagements qui lui étaient dus, ses placets et ses suppliques en faveur de son frère, ses plans et projets à l'appui de la fondation d'une colonie dans le Canada ou la Caroline, sur des terrains cédés par la reconnaissance américaine, comment Bernardin eut-il le courage de poursuivre encore des travaux, il est vrai consolateurs et vengeurs, et comment son imagination, victorieuse de tant de deuils, putelle demeurer drapée des plus riantes couleurs, et dorée, par la vivace espérance, de ses lueurs d'aurore?

C'est le moment où il passe tour à tour des temples de marbre et des cabanes pastorales du décor de son Ârcadie aux plantes et aux fleurs, aux ruisseaux et aux verdures, éclairés par le soleil providentiel, de ces Etudes de la Nature, ovv celui qui avait tant à se plaindre de la vie, se réfugiait dans le spectacle de la création, et en glorifiait l'auteur.

Dégoûté du monde et de ses mensonges, ne trouvant la vérité que dans la nature, la paix que dans la solitude, il renonçait, à intéresser à son sort M. et M'"** Necker, dont la faveur n'allait qu'à des hommages plus éclatants que les siens, et ne sortait guère de son hôtel de la rue de la Madeleine-Saint-Honoré, puis de l'ermitage des faubourgs où nous le verrons se retirer tout à l'heure,

que pour aller à Versailles, faire visite à M. Hennin, son conseiller sévère, mais son bienfaiteur efficace. Il ne pensait plus à solliciter un emploi. L'objetdeces visites du promeneur intrépide, qui se faisait un jeu d'aller à pied à Versailles, était surtout d'obtenir de M. d'Angivilliers un petit logement à Madrid, à Meudon ou dans quelque forêt du roi. En attendant que son protecteur obtienne pourlui « ce trou de lapin », cette « vue du ciel » nécessaires à son inspiration, il suit du moins le raisonnable conseil qu'il lui a donné de se loger un peu plus selon ses goûts et ses commodités.

En février 1781, un peu réconcilié avec la vie par l'avancement de son ouvrage et l'espérance du succès, un peu réchauffé par un rayon d'aisance sorti de la libéralité ministérielle dont M. Hennin dirigeait vers lui le plus qu'il pouvait les trop pâles largesses, il prit le parti de plier et de fixer sa tente. Faute de pouvoir se payer le luxe du séjour à la campagne, il se donna du moins celui d'habiter chez lui, de se mettre dans ses meubles par la location d'un modeste appartement rue Neuve-Saint-Etienne, maison de M. Clarisse, faubourg Saint-Victor.

Un logement dans le faubourg, c'est encore ce qui ressemble le plus à un logement à la campagne, quand on peut la voir de sa fenêtre et la posséder par les yeux, sous la forme d'un jardin. Aussi Bernardin célèbre, avec une joie enthousiaste et spirituelle qui lui est peu habituelle, la lune de miel de ce voisinage de la nature qui a

ses voluptés, moindres pourtant que celles de son commerce. Il est ravi « de la tranquillité et de l'honnêteté de sa demeure, du bon marché, d'une multitude de petites commodités, réunies dans quatre petites pièces dont deux tapissées d'un joli papier, des jardins qui l'environnent et qui l'embaumeront bientôt » (1). Il se déride tout à fait, et, devenu plus expansif et plus confiant, il s'enhardit jusqu'à des offres d'hospitalité qui respirent la candeur touchante de sa bonté et de sa fierté.

« J'irai vous voir à la première violette ; j'aurai bien près de cinq lieues à aller, j'irai gaiement, et je compte vous faire une telle description de mon séjour, que je vous ferai naître l'envie de m'y venir voir et d'y prendre une collation... Je ne vous donnerai que des fraises et du lait dans des terrines, mais vous aurez le plaisir d'entendre les rossignols chanter dans les bosquets des Dames anglaises et de voir leurs pensionnaires et leurs jeunes novices folâtrer dans leur jardin, »

(1) Lettre du 7 février 1781. Correspondance. T. II, p. 61.

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