Berne au XVIIIe siècle
Parmi les érudits qui ont le plus honoré Berne au XVIII e siècle, — et en mettant a part Albert de Haller qui dépasse cette catégorie de toute la hauteur de son génie , — il faut compter aux premiers rangs l'auteur du Voyage historique et littéraire dans la Suisse Occidentale, J.-R. Sinner, en son vivant seigneur de Ballaigues, bibliothécaire de la ville de Berne et bailli de Cerlier. A cette époque-la, comme Sinner le dit lui-même, «c'était une belle chose qu'un bailli ber- » mus : à la fois préteur de province, intendant, adminis- » trateur des revenus publics, inspecteur des ponts et chaus- » sées, en un mot un bailli était tout. » Et si par hasard, non content d'être tout, il était encore archéologue, littérateur et philosophe, comme ce fut le cas de notre auteur, il faut avouer que c'était alors un homme digne de quelque considération. Malgré cela la gloire du seigneur de Ballaigues, qui n'a jamais jeté un bien vif éclat, va diminuant de jour en jour, et, si l'on n'y prend garde, ne subsistera bientôt plus que dans la mémoire indulgente des bibliophiles. Avant de lui emprunter quelques pages , il nous semble à propos de le faire connaître en peu de mots.
J.-R. Sinner naquit à Berne en 1730, d'une ancienne fa» mille patricienne, originaire du Valais. C'est, dit-on, la même
que celle des Schinner qui a si fort illustré son nom dans l'histoire du XVI e siècle. Possédé dès son enfance d'une passion exclusive pour l'étude, il négligea tout le reste et demeura, sa vie durant, parfaitement impropre au commerce du monde, gauche, sauvage, un véritable ours en un mot, mats un ours mal léché. On pourrait dire , en empruntant aux littérateurs de son temps leur style mythologique , que le culte assidu des Muses ne lui laissa pas le temps de sacrifier aux Grâces. Il n'avait que dix-huit ans quand il fut appelé aux fonctions de bibliothécaire : son érudition lui avait mérité cette place, son nom lui en valut de plus brillantes: il entra dans le Grand-Conseil en 1764, et en 1776 il devint bailli de Cerlier. Nous ignorons comment il s'acquitta de ses fonctions politiques et administratives ; quoi qu'il en soit, il consacra toujours a l'étude la meilleure partie de son temps, et ses administrés de Cerlier entendirent souvent sans doute dans son antichambre le mot célèbre de l'évéque d'Avranches : Monseigneur étudie. Il soutenait une correspondance suivie avec les hommes les plus savants de la Suisse et de l'étranger, et écrivait dans maint journal littéraire. Il avait déjà fait paraître de 1760 a 1772, son catalogue des manuscrits de la Bibliothèque de Berne , en 3 volumes in-8° , ouvrage solide, produit de laborieuses recherches, qui conserve encore aujourd'hui toute son importance. Sa traduction française des Satires de Perse (1765), accompagnée du texte revu sur les manuscrits de Berne, est consultée avec fruit par les philologues, même après celles de Lemonuier et de Sélis. On a encore de lui des Extraits de quelques poésies des XIII* et XIV e siècles. (Lausanne 1759) et un Essai sur les dogmes de la métempsychose et du purgatoire enseignés par les Bramines de Vlndostan (1771).
Mais l'ouvrage le plus intéressant de Sinner est sans contredit le Voyage historique et littéraire dans la Suisse occidentale, publié pour la première fois à Neuchàtel en 1781 en deux volumes in-8°, et qui eut plus tard l'honneur d'une réimpression et d'une traduction en allemand. Il parut sans
nom d'auteur, comme la plupart des livres de Sinner. Tous ceux qui s'occupent de l'histoire et des antiquités de la Suisse en font encore grand usage , et quoiqu'il ait paru dès lors beaucoup d'ouvrages sur le même sujet, celui-là n'a pas été remplacé. L'état des Lettres et des arts, les bibliothèques, les collections savantes, les antiquités, attirent particulièrement l'attention de l'auteur. Il parcourt successivement et décrit avec exactitude la ville et l'évêché de Baie, Neuchâtel, Lausanne, Genève, le Valais, etc. Le cadre de l'ouvrage n'est pas cependant entièrement rempli : l'auteur avait promis d'y faire rentrer les cantons de Berne , de Zug et de Lucerne : Le Mercure suisse avait annoncé l'ouvrage à grand bruit et donné la table des matières ; on était donc en droit d'attendre un troisième volume, mais ce volume ne parut pas. L'aristocratie bernoise s'était émue en apprenant qu'elle allait être présentée au public, non plus par des étrangers que l'on pouvait toujours récuser comme mal informés , mais par un de ses propres membres. Sinner, il est vrai, ne parlait qu'avec respect du gouvernement de sa patrie et ne se permettait que les critiques les plus inofiensives; mais le Sénat de Berne, par une sage politique, n'aimait guères qu'on parlât de lui, fût-ce même pour en dire du bien, — arnica silentia. Il intervint auprès de l'auteur pour l'engager à laisser en portefeuille son manuscrit. Ce fut un moment pénible pour Sinner; un rude combat s'engagea dans son sein entre le bailli et l'homme de lettres. Ce dernier cependant aurait sans doute fini par l'emporter sans une circonstance imprévue qui tira notre auteur de son indécision.
L'abbé Raynal avait, fait paraître en 1770 son Histoire philosophique et politique des deux Indes, et cet ouvrage, expression fidèle et complète des doctrines philosophiques de l'époque, avait produit une immense sensation. Une seule chose manquait au succès et à la popularité de l'auteur : il n'avait été condamné ni par la Sorbonne ni par le Parlement. C'était un échec pour l'abbé. Quoi ! Jean- Jacques avait été banni pour la profession de foi, aux trois-quarts chrétienne,
du Vicaire savoyard,— et lui, Raynal, auteur d'un des ouvrages les plus hardis que le siècle eût vu naître, n'obtenait pas même les honneurs de la Bastille. Il redoubla de témérité; il répéta sous toutes les formes : Adsum qui feci. Ce ne fut pas assez pour lui d'inscrire en tête d'une nouvelle édition de son livre (4780) ses noms et prénoms Guillaume- Thomas Raynal, il y joignit en quelque sorte son signalement, en faisant mettre son portrait au frontispice. Mais le temps de V Emile était passé. Louis XVI, dont la tolérance naturelle n'avait fait que se développer sous l'influence de * Necker et de Malesherbes, s'obstina à fermer les yeux sur la hardiesse de Y Histoire philosophique. Il fallut placer dans son cabinet un exemplaire de cet ouvrage , relié de manière a s'ouvrir de lui-même aux passages les plus séditieux. Il ne fut désormais plus possible au roi de feindre l'ignorance ; le Parlement fut saisi de l'affaire, Raynal obtint l'exil désiré. Il choisit la Suisse pour le lieu de sa retraite, pensant avoir quelque droit à la reconnaissance de ce pays pour s'être jadis interposé entre les partis qui divisaient Genève, et pour avoir, le premier, élevé un monument aux héros du Grutli.
Raynal se fixa donc à Neuchâtel : le bruit de son arrivée ne tarda pas à parvenir jusqu'au château de Cerlier où Sinner résidait alors. Le bailli bernois , assez sympathique a la philosophie de son temps, conçut un vif désir de voir l'illustre proscrit, — sans se faire connaître, cela va sans dire. L'occasion ne tarda pas a se présenter. Raynal entreprit d'aller jusqu'au lac de Lucerne rendre hommage a son monument ; il devait faire à Anet son premier relai. A cette nouvelle, le bailli n'hésite pas ; — a tout hasard, et par une précaution d'auteur, il fourre dans ses vastes poches de bibliophile les deux volumes de son Voyage littéraire et s'achemine vers Anet. L'abbé était a peine arrivé a l'auberge de l'Ours quand Sinner entra et vint prendre place a table à côté de lui. Quoique sa timidité et sa gaucherie naturelles ne fissent que redoubler en présence d'un homme comme Raynal, la conversation ne tarda pas à s'engager, grâce à l'entrain méri-
dional de celui-ci. Au bout d'un instant elle avait franchi les phrases banales et les préliminaires obligés.
Voyez-vous , Monsieur , — disait l'abbé de ce ton d'oracle qui lui était propre et qui faisait dire a Frédéric-le- Grand qu'en l'entendant parler sur les causes des choses , il croyait entendre la Providence, — je connais la Suisse depuis longtemps, et mieux que les Suisses eux-mêmes , et je vous déclare que ce pays-là n'a pas de nationalité : Genève et Neuchâtel , c'est encore un peu la France ; Zurich, c'est déjà tout-à-fait l'Allemagne. Quant à Berne
— Eh bien ! Quant à Berne ?
— Berne ? quelle langue parle-t-on à Berne ? demanda l'historien des deux Indes.
— Le peuple , répondit Sinner, y parle une espèce d'allemand assez grossier , qui offre de nombreuses analogies avec l'anglais; (c'était une de ses thèses favorites) — Mais nous aulres patriciens, nous parlons de préférence le français, et , — ajouta -t-il, empressé d'amener la conversation sur le terrain de la littérature , — nous écrivons en français.
— Ah! vraiment!.... Ce doit être également une espèce de français ! Offre-t-il aussi des analogies avec l'anglais ?
— Il est vrai, répondit le bailli un peu piqué, que la plupart des auteurs bernois se ressentent de leur origine germanique ; il en est cependant quelques-uns , je crois , qui font exception, et dont le style ne serait pas désavoué par un écrivain français.
— C'est possible , — fit Baynal avec une indifférence glaciale qui désespéra son interlocuteur.
— Je pourrais vous faire voir des livres écrits d'un [style pur et correct, reprit Sinner en fouillant dans sa poche.
— Inutile, inutile, monsieur, dit l'abbé. — Mais le bailli avait déjà posé sur la table un de ses volumes. L'abbé l'ouvrit négligemment et en lut quelques lignes.
s \ — Oui , vous avez raison ; ce n'est pas mal pour un ber- \ nois, beaucoup moins mal que je ne l'aurais cru.
— Y trouveriez - vous quelque chose a reprendre! hasarda l'auteur, a demi satisfait du compliment.
— Non , ce n'est pas mal , je vous le répèle. Il va sans dire qu'un français n'écrirait jamais de la sorte, mais quand on songe que c'est un Bernois qui a fait cela....
— Je vous en prie, Monsieur, — -répliqua Sinner d'une voix suppliante , — indiquez-moi les phrases qui vous sembleraient n'être pas....
— Oh! pour cela, c'est facile, — s'écria l'abbé en rouvrant le livre. — Voyez celle-ci, — et celle-ci, — et celle-la encore. Qu'est-ce que cette république qui ressemble aux abeilles? Et que son histoire a été écrite par Spon dont l'ouvrage rend compte de son gouvernement? Le Mercure de Neuchàtel lui-même ne se permettrait pas une phrase pareille ! Tenons-nous en au titre : Voyage littéraire, encore passe; mais a-t-on jamais dit un Voyage historique?
— Monsieur, — interrompit Sinner, trahissant le double incognito , — puisque une histoire des Indes peut être politique et philosophique, pourquoi donc un voyage ne serait-il pas historique ?
Le seigneur de Ballaigues se consola un moment en songeant a l'à-propos de sa répartie ; mais il était blessé au cœur. Il s'était efforcé toute sa vie d'oublier l'allemand de sa nourrice, il avait cru écrire en français, et on venait de lui enlever brutalement cette illusion. Il s'en retourna silencieusement a Cerlier, et pour la première fois, en traversant le Jolimont, il ne songea pas a se demander si ce nom venait de Jules, de Giol ou de Hiol.
De retour chez lui, son premier soin fut de reléguer les deux fatals volumes dans le coin le plus obscur de sa bibliothèque; il ne voulut plus entendre parler de cet ouvrage, et ce ne fut que l'année de sa mort que la Société typographique en donna une nouvelle édition (1787).
Quant au troisième volume encore en manuscrit, il avait
partagé le sort des deux autres, et on l'avait même pendant longtemps considéré comme perdu. Il est enfin tombé entre les mains de M. Louis de Sinner, l'habile helléniste, qui a bien voulu nous le confier et nous autoriser à en extraire ce que nous jugerions convenable. Notre choix ne pouvait être douteux, nous avons transcrit le fameux chapitre relatif à la ville de Berne, et c'est celui que nous allons mettre sous les yeux du public.
Nous n'avons presque rien changé au manuscrit original; nous nous sommes borné à supprimer ou à abréger les passages qui nous ont paru les moins intéressants. Nous n'avons point cherché à donner au style , cette élégance française qu'y aurait souhaitée l'abbé Raynal , — ce qui nous eût été sans doute aussi difficile qu'à l'auteur. Nous nous sommes contenté de retoucher les phrases les plus incorrectes, comme Sinner l'aurait fait lui-même s'il avait livré son volume à l'impression.
BERNE Al! DIX-HUITIÈME SIÈCLE
I GOlVERiNEMENT DE BERNE. — VIE DE SOCIÉTÉ. - LAH6UI.
Berne est la capitale du plus puissant des cantons, dont l'étendue égale le tiers de la Suisse et dont la population est, selon des dénombrements faits il y a douze ans, d'environ 340 mille urnes. lia ville elle-même ne contient pas au-delà de dix à onze mille habitants : les citoyens ne forment que le tiers de la population.
Tout bourgeois de Berne, ayant 29 ans accomplis, a le droit d aspirer au conseil des 200 qu'on appelle Grand-conseil. Le corps de la bourgeoisie à considérablement diminué depuis cent ans. Il faut sans doute attribuer celle décadence à l'esprit de l'aristocratie qui tend continuellement à se resserrer. Le droit d'élire tous les magistrats réside dans les deux conseils. Dès-lors il était aisé de prévoir que les familles, une fois en possession du gouvernement, en rendraient l'entrée difficile aux autres.
Vers la fin du siècle passé, après la révocation de l'édit de Nan- ffâ tes, un assez grand nombre de Français religionnaires qui quittaient leur patrie, sollicitèrent la permission de bâtir un faubourg à Berne où ils voulaient transporter leur fortune et leur industrie. Cet accroissement aurait augmenté la richesse de la capitale , mais les principes qui régnaient déjà , peut-être une sage politique, engagèrent le gouvernement à les refuser. On craignait que le luxe ne s'introduisit à la suite de l'industrie; on craignait surtout que ces nouveaux colons, en contractant des mariages, n'acquissent assez de crédit pour faire un jour recevoir leurs descendants au nombre des citoyens , et que les nouveaux venus ne prissent enfin le dessus sur les enfants de la maison. On se contenta de recevoir à Berne quelques familles d'artisans et de fabricants français , dont
la postérité compose aujourd'hui une petite colonie qui vit en communauté séparée , qui a sa paroisse et deux pasteurs, auxquels on a assigné l'ancienne église des dominicains.
Les habitants perpétuels forment une classe inférieure de citoyens; ils sont exclus de la magistrature et de tons les bénéfices civils. Les fils bâtards des citoyens sont incorporés dans cette classe. Une loi positive leur promet l'entrée de la grande bourgeoisie dès que le gouvernement, seul arbitre en pareil cas, trouvera à propos d'augmenter, par des réceptions nouvelles, le nombre des citoyens. Depuis un siècle on n'a point jugé convenable de faire celte opération. Les familles nobles du pays de Vaud ont en vain ambitionné d'être admises; leurs diverses tentatives à cet effet ont échoué. Le général de Sacconay, gentilhomme du pays de Vaud, âgé de près de 70 ans, obtint seul cette grâce à la suite de la bataille de Vilmergen, en récompense des services qu'il avait rendus en contribuant à la victoire.
Les tribus ou abbayes, (en allemand Gesellschaften) sont des corporations dont l'origine se perd dans les premiers siècles de la république. Dans les états démocratiques , et même à Zurich et à Bâle dont la constitution est mixte , les tribus ont une connexion plus étroite avec le gouvernement. A Berne, ce sont des corporations combinées avec quelques maîtrises, ayant des revenus communs qu'elles emploient au soutien des familles indigentes et à l'éducation des enfcms sans fortune. Ces tribus sont au nombre de treize ; la première en rang est celle des Gentilshommes qu'on appelle en allemand la tribu du Fou ou du chardonneret. Chaque abbaye a une maison en propre ; celle-ci porte un chardonneret et une tête de fou pour enseigne- Il est probable que cette tribu ne fut d'abord qu'une corporation des nobles, semblable à celles qui existaient autrefois en Flandre et en Bourgogne et dont on peut lire les lois et les institutions dans le grand livre des Cérémonies et coutumes des peuples. La noblesse de Berne était autrefois en possession de la plupart des premières charges de l'état : elle jouissait d'un grand nombre de prérogatives dont il n'est rien resté qu'une distinction bornée à six familles, qui dans le petit conseil seulement ont le rang sur les autres. La noblesse se distinguait jadis aussi par des titres que le gouvernement ne reconnaît plus. Pour mieux établir l'égalité entre les familles , on arrêta , il
y a quelques années, qu'à l'avenir tout membre du gouvernement porterait le titre de Noble (Edelgehoren).
Les Bernois semblent n'estimer que deux états , la robe et l'épée. Ces deux états sont en quelque manière réunis. Tous les magistrats, tous les citoyens revêtus d'emplois, les avocats, les procureurs , les notaires , portent l'épée ; à l'église et dans les tribunaux, tous les citoyens l'ont aussi ; les paysans même en certaines occasions, comme d'une noce ou d'un baptême, portent cet attribut militaire qui est l'emblème d'un peuple libre et guerrier.
Le souverain bonheur d'un citoyen de Berne, c'est d'être du conseil des 200. L honneur de partager la souveraineté, et d'être en quelque manière le '/*" du pouvoir législatif n'est pas le seul attrait de cette place ; les baillages, qui sont des espèces d'intendances de provinces , ne sont donnés qu'à des membres du gouvernement et ne peuvent qu'être fort ambitionnés dans un pays où les fortunes sont peu considérables. Les baillages en effet rendent annuellement de 7, 8, jusqu'à 24 mille livres. (La livre numéraire de Berne vaut 15 lots courant, ou 22 lots 6 deniers de France). Ils sont distribués par le sort pour six années; cet usage n'a été introduit que depuis soixante ans : autrefois tous les emplois se donnaient par le crédit et la brigue. Il en résultait que souvent, comme de nos jours encore en Angleterre, les candidats se ruinaient par les dépenses qu'ils faisaient pour obtenir la place vacante. Le sort, qui a coupé ce mal par la raciue, a peut-être extirpé un bien, l'émulation.
Les régiments d'infanterie que la république adonnés au roi de France, à la Hollande et au roi de Sardaigne, par des capitulations et des traités, sont devenus une source de fortune pour les Bernois qui se vouent à l'état militaire. Le plus lucratif de ces services est celui de Hollande. La paie des capitaines est évaluée à 1000 ducats ; autrefois elle était plus considérable encore. Si l'on songe en outre qu'un Bernois qui sert dans un de ces régiments , depuis le grade de subalterne jusqu'à celui de colonel, peut également être du conseil des 200 et que son rang court pour aspirer à tous les emplois, l'on conviendra que l'état militaire est bien favorisé. Pour mieux comprendre ceci, il faut savoir que le rang pour aspirer aux baillages se règle sur l'ancienneté de la promotion au conseil des deux-cents; les promotions étant de dix en dix ans, le capitaine français ou hollandais élu membre des 200 en 1764, viendra
au bout de dix années prendre un baillage auquel aucun membre de la promotion de 1775 ne peut aspirer en concurrence avec lui.
Quoique Berne soit entièrement aristocratique, le corps de la bourgeoisie ne laisse pas de s'assembler deux fois par année pour distribuer, soit à la pluralité des voix, soit par le sort, quelques petits bénéfices, ainsi que des champs qui appartiennent au corps entier de la communauté. Celle-ci est partagée en deux parties , dont l'une possède en propriété les champs situés à l'orient de la ville, et l'autre ceux qui sont à l'occident. Peut-être que dans les deux premiers siècles de la république , le corps des 200 représentait la totalité des citoyens. Cette conjecture, appuyée par diverses preuves, est confirmée par le nom de Conteil et Bourgeois, titre qu'on donna pendant longtemps aux deux conseils assemblés , et qui est encore usité dans le langage ordinaire. Le sceau de la république porta longtemps cette légende : Sigillum communitatis villae Bernensis. Mais quel gouvernement dans le monde n'a pas changé ? II suffit que depuis plus de quatre siècles Berne soit aristocratique. Avant l'institution des tribus ou abbayes, le corps des citoyens était partagé comme la ville en quatre quartiers. Le tribunal des seize était pris dans ces quartiers, quatre dans chacun. Aujourd'hui c'est dans les abbayes. Mais j'oublie que je ne veux point décrire les gouvernemens de la Suisse.
La bonne compagnie de Berne est très nombreuse. Comme un grand nombre de familles font partie de la magistrature, et comme en général on n'est pas fort occupé, la vie de société est très développée à Berne , et l'on y donne plus d'heures à la dissipation que dans aucune autre ville de la Suisse, il y a cependant peu de maisons riches, on n'y compte pas trois millionnaires ; 6 à 12 mille livres de rentes constituent une bonne maison. Berne est peut-être une des villes où il y a le moins de distinctions de rang et de fortune.
Le jeu semble être le goût dominant des Bernois ; il parait que le désœuvrement l'entretient. Dans une ville où les arts sont peu cultivés, où il n'y a point de spectacles, peu de musique, que reste-t-il ? les cartes. La gêne que les lois imposent ne fait qu'augmenter ce goût.
Telle, dans les canaux pressée, Avec plus de force élancée L'onde s'élève dans les airs.
Il n'y a que l'éducation qui forme nos mœurs et nos habitudes , et les lois ne sont qu'un frein insuffisant pour les passions.
On parle généralement français dans la bonne compagnie. La province du pays de Vaud et la colonie française ont principalement contribué à rendre celle langue familière. La langue maternelle des Bernois est une espèce de vieux allemand très difficile à comprendre. Le caractère de ce dialecle est d'être précis et de contenir un grand nombre d'élisions et de monosyllabes. J'ai trouvé quantité de rapports entre ce dialecte et la langue anglaise.