‹ Bernold de ConstanceChapitre 10 sur 24 · BERNOLD JUSTIFIE CES DÉCRETS. — SA LETTRE A PAULIN DE ME'J^Z · texte numérisé non relu

BERNOLD JUSTIFIE CES DÉCRETS. — SA LETTRE A PAULIN DE ME'J^Z

Bernold prenait pour base de son argumentation un texte du concile de Chalcédoine (451). Par son canon

(1) Cf. Querela in gratlam nothorumi^ dans Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XI, p. 446; Beno, M. G. Lib., t. II, p. 373; Sigebert, ib'd., p. 459.

(2) Ibid., p. 65-70.

deuxième, le synode avait arrêté que « si, à prix d'argent, un évêque fait une ordination, s'il vend la grâce qui ne doit jamais être vendue, et s'il sacre un évêque, ou un chorévêqae, ou un prêtre, ou un diacre, ou un clerc quelconque; ou si, par un bas sentiment d'avarice, il nomme à prix d'argent un économe, ou un avoué, ou un tuteur d'église, ou un autre serviteur quelconque de l'église, il s'expose, si le fait est prouvé, à perdre sa propre place; quant à celui qui a été ordonné de cette manière, l'ordination ou la place qu'il a achetée ne lui profitera en rien, car il perdra la dignité ou la position acquise ainsi à prix d'argent. Si quelqu'un s'est entremis pour ce commerce honteux et défendu, il devra, s'il est clerc, perdre sa propre place, et, s'il est laïque ou moine, il sera frappé d'anathème. »

Bernold s'extasiait devant l'habileté du concile, et il admirait comment les Pères avaient su déjouer toutes les ruses des simoniaques. C'est que, en effet, on avait inventé mille moyens pour éluder la loi qui interdisait la simonie. Ou bien les intéressés agissaient eux-mêmes, ou bien ils faisaient agir leurs amis. Tantôt ils donnaient ouvertement une somme d'argent à l'évêque avant l'ordination, tantôt ils voilaient leur achat sous la forme d'une largesse. Et, s'ilsnepouvaient aborder directement le prélat consécrateur, ils cherchaient à gagner ses familiers ou au moins à circonvenir ceux à qui revenait le choix des candidats aux diverses charges. Par suite de la défiance des uns et de la ruse des autres, il y avait même des hésitations en certains cas plus dissimulés, et c'est ainsi que Bernold se demandait ailleurs (1) s'il ne fallait pas tenir pour simoniaques ceux qui arrivaient aux charges par

(1) M. G. Lih., t. II, p. 55.

la recommandation d'un personnage influent, munus a lingua.

Il était évident que la première partie du décret de drégoire Yll n'était pas une nouveauté, puisque le concile de Chalcédoine avait frappé de l'anathème tous ceux qui obtenaient à prix d'argent un ordre sacré comme le diaconat, le sacerdoce, ou une charge ecclésiastique comme une prélature, un arcliiprêtré. Le pape avait même fait preuve de miséricorde, car les Pères avaient aussi condamné à Chalcédoine ceux qui vendaient les choses, spirituelles et ceux qui servaient d'intermédiaires entre acheteurs et vendeurs. Grégoire YII n'avait frappé que les plus coupables. Lui reprocher de les poursuivre, c'était condamner tous les conciles, le pape saint Grégoire, le Saint-Esprit lui-même qui leur avait dicté ces mesures, et Bernold nous représentait l'Esi)rit-Saint venant, sous la forme d'une colombe, parler à l'oreille de saint Grégoire le Grand et lui inspirer des malédictions contre ces clercs indignes.

Quant à la deuxième partie du décret, elle n'était certes pas aussi clairement contenue dans le canon du concile, mais être économe, dispensator ^ n'était-ce pas distribuer avec la parole de Dieu les biens de l'Eglise destinés aux l^auvres; être revêtu d'unecharge ecclésiastique, soZ?ici^w<Zo^ ]^'était-ce pas prendre soin d'une église; et puisque, suivant le concile, le clerc simoniaque perdait toute charge, il perdait du même coup l'église à laquelle l'attachait sa fonction.

Dans le même sens et d'une façon claire, s'étaient aussi l^rononcés les synodes de Mayence, de Eeims (1) et de

(1) Peut-être est-il question des conciles de Mayence et de Reims tenus en 1049.

Tonrs, et Léon IX (1), dans son premier synode romain, avait déposé tous les évoques, cardinaux, abbés, qui devaient leur élévation à la simonie, et défendu de vendre ou d'aclieter les autels. Et de nouveau Bernold prenait soin de mettre en évidence la mansuétude de Grégoire YII qui n'avait pas voulu retrancher de l'Eglise ni priver de leur sacerdoce, comme il en avait le droit et comme Pavaient fait ses prédécesseurs, ceux qu'il privait de leur cliarge.

L'argumentation avait été un i^eu pénible. Mais à quoi bon! s'écriait Bernold, à quoi bon se donner tant dei^eine pour appuyer sur les décisions des Pères ce que les Saintes Ecritures ont formellement proclamé! Et, abandonnant sa première méthode, il n'envisageait plus que les charges spirituelles, et, au lieu de s'en tenir aux propositions décrétées par le concile, il essayait de montrer, d'une façon générale, que tout achat, toute vente de choses sacrées, ainsi que toute intervention entre les partis étaient condamnés dans nos Livres saints. Lorsque le Seigneur chassa du temi)le les vendeurs et les acheteurs, suivant l'interprétation de saint Grégoire, il condamnait par avance tous les simoniaques. Comme l'expliquait saint Jérôme, si le Seigneur repoussa le scribe qui voulait être admis au rang des disciples, c'est que les intentions de celui-ci n'étaient pas droites. Il n'avait pas compris que Jésus était pauvre et qu'il ne fallait j^as espérer acquérir des richesses à sa, suite. îf'avait-il pas dit à ses apôtres en les envoyant guérir les malades et annoncer la parole de Dieu : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement ». Ceux qui pratiquent la simonie sont des voleurs,

(1) Chro7i. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1049.

car ce n'est pas entrer par la porte clans la bergerie que de reclierclier une charge ecclésiastique par amour du gain, et le Maître a dit : << Celui qui n'entre pas par la porte dans la bergerie, mais qui y monte par ailleurs est un voleur et un brigand ». En vérité ils sont dignes de mort.

Les apôtres ont eux-mêmes répété ces enseignements dans leurs épîtres, ajoutait Bernold, et il invoquait les paroles de saint Pierre : « Paissez le troupeau de Dieu non pour un gain sordide, mais avec dévouement», ou celles de saint Paul exigeant de l'évêque qu'il ne fût pas porté à un gain déslionnête (1).

Bernold recueillait aussi, dans l'histoire du peuple d'Israël et dans l'histoire de l'Eglise, des exemples classiques dont il tirait un grand parti. Il s'animait et retrouvait alors quelques-unes des apostrophes véhémentes du cardinal Humbert contre les simoniaques i)our condamner ces impies au regard inquiet, pleins d'une activité fébrile, qui dépassant Balaam leur maître poursuivaient leurs manœuvres sacrilèges tant que leur convoitise n'était pas assouvie.

A l'Ancien Testament Bernold empruntait encore l'épisode de Giezi (2), pour condamner ceux qui s'étaient entremis dans ces marchés d'iniquité. La comparaison cependant n'est pas absolue, disait-il, car, après avoir guéri Naaraan de sa lèpre, Elisée refusa tous les dons que celui-ci lui ofi'rait sporitauément à titre de reconnaissance, et, si le serviceur du i)roi)hète se présenta, au nom de son maître, pour réclamer cette dette à son profit personnel, il était seul en faute et il fut seul puni.

(1) M. G. Lib., t. II, p. 76.

(2) IV Rois, V.

Bernold s'arrêtait de préférence à l'histoire de Simon le magicien (1).

Simon, voyant que le Saint-Esprit était donné par l'imposition des mains des a[)ôtres avait pensé leur acheter ce même pouvoir et s'était attiré cette réponse de saint Pierre : « Que ton argent périsse avec toi, puisque tu as cru que le don de Dieu s'acquérait à prix d'argent. » Bernold voyait d'abord, dans ce fait, la condamnation de tous ceux qui achetaient les charges spirituelles, non seulement celles qui entraînaient la collation d'un ordre sacré, mais les simples fonctions ecclésiastiques : portiers, notaires, avoués d'église. Leur damnation était d'autant plus certaine que Simon avait été puni uniquement pour avoir exprimé son désir diabolique, tandis que ces effrontés sans pudeur, une fois en possession de leur charge, ne rougissaient pas d'en abuser pour satisfaire leur soif de richesses.

Le crime de ceux qui vendaient ces dignités n'était pas moins grand, ajoutait-il, leur peine est donc la même, car Simon, en sollicitant les apôtres de lui transmettre leur pouvoir, n'avait pas d'autre but que de le vendre à son tour. Ils étaient donc tous voués au démon.

Les décrets publiés par Grégoire YII au concile de 1075 eurent-ils le bon effet que le pape en attendait et VApologetieus super décréta produisit-il sur l'esprit de ses lecteurs la bonne impression qui devait les ramener au devoir^ L'état des choses ne fut guère changé, et Ton peut se demander si les décrets du synode furent connus ailleurs qu'à Eome. L'année suivante, en effet, 1076, à ce que nous apprend Bernold dans sa chronique, Henri lY con-

(1) Actes, VIII.

tiniie son commerce honteux des biens d'Eglise, vendant les évêchés et les abbayes. Dix ans plus tard, malgré tous les conciles qui se sont succédés depuis 1075 et ont renouvelé ces défenses, on se demande encore s'il n'est pas x)ermis de vendre ou d'acheter une église. Un clerc de l'évêque de Metz, Paulin, pose ce cas de conscience à Bernold et lui en demande la solution.

L'affaire se présentait aux yeux de Bernold (1) avec une gravité exceptionnelle et il fut sur le point de se dérober en prétextant son incompétence. D'ailleurs, disait-il, il n'avait sous la main aucun des livres qui lui étaient nécessaires pour étudier sérieusement le problème. Sa réponse n'avait donc rien de définitif et il se proposait de lui donner dans la suite toute l'étendue qu'elle méritait.

Bernold remarquait, d'abord, que dans les premiers siècles l'ordination ne se donnait jamais Rans que le nouveau clerc ne fût i)ourvu d'un bénéfice. Les conciles n'avaient donc pas envisagé la sinionie au point de vue particulier de l'achat ou de la vente d'une église. Puis il exprimait l'opinion que, si l'évêque ne pouvait conférer les ordres sacrés à celui qui les lui demandait à prix d'argent, il ne pouvait pas davantage, sans imiter Simon le magicien, donner une église à qui voulait la lui acheter. Etre chargé d'une église, c'était pouvoir imposer les mains sur les catéchumènes, sur les possédés, sur lesmalndes, et les pécheurs i)our leur fendre la vie de rame, c'était administrer les sacrements. Or, Simon le magicien avait été condamné par saint Pierre précisément parce qu'il voulait acheter le pouvoir d'imposer les mains pour donner le Saint-Esprit; le pape Alexandre avait classé parmi les

(J) M. G. Lib., t. II, p. 107-108.

■simoiiiaques ceux qui exigeaient un salaire siLnpleinentpOlir i-eeommauder les coupables à l'évêque et leur obtenir iine promesse de pardon, et le synode de Tribar de 1035 avait défendu de vendre le baptême, l'eucharistie : il était donc aussi défendu de vendre ou d'acheter une église.

Grégoire VU comprit qu'il ne suÊftsait pas de publier des décrets pour arrêter le mal qu'il voulait guérir. Il fallait mettre la plaie à nu, et puisque la contagion venait de la tête du clergé, frapper en haut. Aussi, en même temps qu'il défendait la vente et l'achat des ordres sacrés et des charges spirituelles, mandait-il à son tribunal certains évêques allemands, pour examiner leur élection que l'on disait entachée de simonie; et, comme ceux-ci n'avaient pas répondu à son invitation, le pape usa de mesures canoniques. Il frappa de suspense Guarner de Strasbourg et déposa plusieurs de ses collègues, parmi lesquels ïïermann de Bamberg.

Oe n'étaient là toutefois que des préliminaires. On ne pouvait agir efficacement sans aller à la racine du mal, et puisque l'empereur Henri en était la cause principale, sans s'adresser à lui. Cette fois, la querelle des investitures commençait. Cette lutte entre le sacerdoce et l'empire fut la cause d'une nouvelle polémique entre les partisans d'Henri IV qui réclamaient pour leur maître un droit d'intervention dans le choix des évêques, et les défenseurs de Grégoire YII qui refusaient aux princes l'investiture par la crosse et par l'anneau. Nous n'entrerons pas dans le détail de cette controverse, Bernold n'ayant rien écrit à ce sujet. A peine y fait-il allusion en peu de mots, quand, pour j ustifier (1) la nomination de Gebhard au siège de

(1) M, G. Lib., t. II, p. 111.

Constance, il dit que ce choix a été approuvé par l'empereur: et quand, pour défendre Grégoire TII (1) à qui Pon reprochait d'avoir été élu sans Pfissentiment d'Henri lY, il répond que les droits du peuple romain l'emportent sur tous les autres.

Désormais simonie etinvestitures ne seront pas séparées dans ce débat ]3olitique. La lutte pour la réforme était donc engagée sur toute la ligne; nous verrons, dans les chapitres suivants, quelles controverses surgirent de ces débats.

§ III

REMARQUES : VALEUR DES ARGUMENTS DE BERNOLD ; LE PROBLÈME SOULEVÉ PAR LA LETTRE A PAULIN

D'une façon générale, il faut reconnaître que l'argumentation de Bernold contre la simonie est bien conduite, et les preuves qu'il invoque à l'appui de sa thèse sont ordinairement sérieuses. Cependant il y a une lacune dans son œuvre, car, se proposant de justifier les mesures prises dans le concile de 1075 contre les simoniaques, il oublie de parler de cette partie du décret qui défend d'acheter ou de vendre dorénavant une église.

Les arguments eux-mêmes ne sont pas sans défaut. Ici encore il emprunte un texte au recueil des fausses décrétales, car elle n'est i)as authentique cette décision du pape Alexandre frappant des peines canoniques, comme les simoniaques, ceux qui pour une somme d'argent intervenaient auprès de l'évêque en faveur des pécheurs (2

(2) Mansi, Conciliorum collectio, Florence, 1759, t. I, p. 647 ; Jaffé, Reg.pontif., p. 5, n° 27.

Lorsqu'il veut trouver dans un mot, soUicitudo ou dispensator^ la condamnation de ceux qui ont acheté une église et qui doivent l'abandonner pour faire pénitence, nous sommes obligés d'avouer que cette interprétation est par trop subtile.

Il lui arrive même de donner aux textes un sens qu'ils n'ont pas. Si Jésus chassa du temple acheteurs et vendeurs, ce n'était pas qu'ils fussent simoniaques, mais parce qu'ils profanaient la maison de Dieu. S'il répondit au scribe qui s'engageait à sa suite: « Le Fils de l'homme n'a pas une pierre où. reposer sa tête», il n'est pas nécessaire de supposer, et rien ne nous y autorise, que ce nouveau disciple s'attachait au Seigneur par amour du gain.

Une remarque plus importante résulte de la comparaison entre les deux écrits dans lesquels Bernold combat la simonie.

Si nous rapprochons de V Apologeticus super décréta la lettre à Paulin de Metz, l'attitude de Bernold paraît ici étrange. Le problème dont on lui demandait la solution avait été déjà résolu explicitement au concile de 1075 ; et, depuis lors, soit dans ses lettres au j)euple de Germanie (1), soit au synode romain de 1078, Grégoire avait rappelé ces mesures plus d'une fois, bien que d'une façon indirecte. Bernold lui-même, en présentant l'apologie de ces décrets, avait énoncé les principes qui les justifiaient. Or, dans sa réponse à Paulin, il ne tenait aucun compte de tout cela. Il semblait faire table rase de tout le passé puisqu'il jugeait la question au-dessus de ses forces, n'osant pas exprimer ce qui lui paraissait probable, videtur. Bien plus, les i^reuves dont il donnait une ébauche étaient presque

(1) P. L., t. CXLVIII, col. 451, G47, 671.

toutes différentes de celles qu'il avait développées dans VApologeticus super décréta^ et, alors qu'il i)arlait du concile de Chalcédoine, il ne faisait aucune allusion an décret de ce concile que nous avons cité plus haut, et dont il avait détaillé toutes les nuances. Comment interprêter ce silence, comment expliqner que Bernold n'ait pas renvoyé Paulin à cet écrit antérieur qui lui aurait fourni de 1)1 us amples renseignements? Car il ne nous paraît pas possible de voir, dans VApologeticus super décréta^ cette œuvre plus complète que Bernold avait promise à Paulin. En effet, cet écrit dut être composé peu de teinps après le concile de 1075 dont il prend la défense vers 1077. En tout cas, malgré l'invraisemblance absolue de cette hypothèse, nous ne pouvons pas en retarder la composition au delà de 1084, puisque Manegold se sert de VApologeticus super décréta dans son ouvrage qui fut terminé vers le mois de mai 1085. D'autre part la lettre à Paulin de Metz ne peut pas avoir été composée avant la iin de décembre 1084, puisque Bernold, qui se dit prêtre en saluant Paulin, fut ordonné à cette date. L'Apologeticus super décréta est donc antérieur.

Prétendre expliquer cette anomalie par la précipitation avec laquelle l'auteur fut obligé de composer sa réponse nous semble trop insuffisant et serait plutôt en faveur de l'hypothèse contraire.

Pour le moment, la question ne paraît pas pouvoir être tranchée.

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