‹ Bernold de ConstanceChapitre 3 sur 24 · IMPORTANCE · texte numérisé non relu

IMPORTANCE

Bernold est donc avant tout un polémiste et un historien. Essayons de préciser le caractère de ses œuvres et d'en montrer l'importance.

C'est au milieu même des événements qui le poussent à écrire que Bernold compose ses apologies du pape. 11 ne discute pas dans l'abstrait: c'est à des réalités qu'il s'en prend, et les objections dont il veut donner la solution lui sont fournies par les oeuvres de ses adversaires. Souvent ses réponses ne sont que l'éclio d'une discussion orale (2).

(1) Cf. Mirbt, p. 83-84.

(2) M. G. Libi, t. II, p. 7, 101, 103.

On pourrait donc s'attendre à trouver dans ses écrits ce qui caractérise fréquemment la polémique : i)ersonnalités mises en cause, allusions blessantes, exagérations, parfois mensonges. Sur ce point Bernold fait un contraste absolu avec tous ses contemporains. Au lieu de la fougue, des colères, des injures d'un Pierre Damien, par exemple, nous trouvons chez lui le calme, la courtoisie, la douceur qui persuade. Parfois, ses adversaires lui ripostent avec aigreur, tel Alboin joignant l'outrage aux mauvaises raisons : il s'attriste, mais jamais ne s'emporte. A s'en tenir à ses écrits, on pourrait se demander si la lutte pour la réforme fut aussi cliaude qu'elle le fut en réalité. Peutêtre, faut-il voir là l'influence d'un tempérament faible et maladif. En deux passages très courts, Tauteur fait allusion à ses infirmités corporelles qui le tiennent continuellement en haleine (1).

La polémique, à laquelle Bernold prenait jiart, faisait de lui un théologien et un canoniste. Il est théologien, quand il discute la valeur des sacrements administrés par les excommuniés, et, disons-le, assez mauvais théologien; il est canoniste, quand il étudie les rapports avec les excommuniés. D'une façon générale, c'est aux canons des conciles, aux écrits des Pères qu'il emprunte ses preuves, et la connaissance qu'il en a est remarquable, pour cette époque où les bibliothèques étaient très rares. Par là même il a peu d'originalité dans ses preuves et assez de monotonie dans leur développement.

Sa chronique, du moins la partie qui lui est personnelle (1073-1100) où il raconte en contemporain et parfois en témoin oculaire les événements de son temps, nous montre

(1) M. G. Lib., t. Il, p. 101, 146.

l'historien dans Bernold. Il la composa au jour le jour dans la solitude du monastère, il ne faut donc pas lui demaudi r une exactitude parfaite dans les détails. Il est à remarquer toutefois que loin d'apporter dans son récit la x)assion d'un Bertliold ou la î)artialité d'un Brunon de Segni, il était assez maître de lui-même pour ne jamais permettre au sentiment de prendre le dessus, aux dépens de la vérité : les nombreuses corrections de ses manuscrits en sont une preuve.

Quant au style, il est un peu obscur, parfois, dans ses œuvres de polémique. Dans la Chronique, la phrase est simple, claire, correcte : à peine en deux ou trois passages s'éloigne-t-il des règles de la syntaxe (1).

L'importance de Bernold ressort du rôle qu'il joua dans ce combat par la plume.

Si, parmi les défenseurs du pape, Pierre Damien a un nom plus connu, il ne vit que les premières phases de la lutte et ce fut plutôt Bernold qui, pendant les dernières années du pontificat de Grégoire YIl, et surtout après sa mort, eut à subir les attaques de l'ennemi. Ces contradicteurs, c'étaient les partisans d'Henri IV. Sigebert de Gembloux, Hugues le Blanc, Pierre Crassus, Wenrich de Trêves, Wido d'Osnabruck, Wido de Perrare, Beno, Benzo d'Albe, Guibert, l'auteur anonyme du De unitate ecclesiœ avaient aussi du talent et ils le mettaient à profit pour entraîner l'opinion publique du côté de l'empereur. Bernold travailla jusqu'au bout à ruiner leur influence, et, par ses nombreux écrits — aucun autre polémiste ne fut aussi fécond que lui, — il se montra un des chefs du parti grégorien. Tous les autres auteurs : Manegold de Lautenbach,

(1) Pertz, p. 385.

Bonizo de Sutri, Deusdedit, Briinon de Segni, Geoffroy de Vendôme ne firent que marcher sur ses traces pour défendre les intérêts du pape.

ISTous pouvons encore nous rendre compte de l'importance de Bernold parla qualité de ses correspondants. La plupart de ses libelli sont, en effet, des réponses à certaines questions brûlantes qui lui avaient été soumises. Sans doute, nous le voyons parfois hésitant; il interroge son maître Bernard et se traite d'ignorant. Mais il ne faut voir là qu'un excès d'humilité, une formule de politesse, puisqu'il se propose ensuite d'éclairer ses propres frères qui l'ont pris pour arbitre dans leurs discussions (1).

Ce ne sont pas seulement les moines, les petits qui ont recours à ses lumières, c'est à des supérieurs qu'il fait la leçon, comme dans sa lettre à Adelbert de Strasbourg. Les évêques usent de ses conseils et nous voyons Gebhard de Constance lui demander son avis sur certaines affaires que l'on devait discuter dans un concile. Il est aussi en relations avec Hermann, évêque de Metz.

Un fait delà vie de notre personnage nous conduit à la même conclusion : le fait de son ordination sacerdotale et du pouvoir qu'il reçut de confesser. C'est que, à cette époque, et nous tenons ce détail de Bernold lui-même (2), tout prêtre ne peut pas user de son pouvoir de remettre les péchés, et c'est à un petit nombre que l'évêque accorde juridiction, aux plus capables.

Bien plus, nous avons des témoignages directs constatant cette im[)ortance. Ils nous sont fournis par un des con temporal us de Bernold, un autre défenseur de Grégoire VII par la i)lume, Manegold de Lautenbach.

(1) M. G. Lib., t. Il, p. 142.

(2) 31. G. L>1\, t. II, p. 143-144.

Parlant (1) du décret porté par le pape qui ordonnait aux fidèles de s'éloigner des prêtres mariés, il invoque, à l'appui de sa thèse l'autorité de saint P. Damieu. Dans la crainte que ce grand nom ne snfûse pas à convaincre ses lecteurs, il ajoute : «je citerai aussi un autre auteur de notre temps. Je ne dirai point son nom, mais c'est un homme d'une prudence consommée, dont les écrits sont d'une grande valeur et d'une haute portée », et c'CwSt un passage de VApologeticœ rationes de Bernold qu'il cite. Plus loin, réunissant Bemold et Pierre Damien dans une même appréciation, il dit, toujours sans les nommer: « ce sont deux hommes célèbres par leur sagesse (2) ». Manegold ne se contentcpas d'invoquer l'autorité de Bernold, il lui emprunte textuellement deux chai)itres (17-19) de VApologeticœ rationes.

ISTous pouvons donc conclure : Bernold fut à son époque un personnage en évidence. C'est surtout ce qu'il y a à retenir de celte étude biographique. Ses idées, que nous allons exposer dans les chapitres suivants, nous donneront, sinon la doctrine de l'Eglise, car tout n'est pas à approuver dans les écrits de Bernold, du moins le programme et les théories du parti grégorien.

(1) M. G. Lib., t. I, p. 423.

(2) Ibid., p. 426.

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