VIE. — ŒUVRES
L'histoire noas a laissé peu de renseignements sur la vie de Bernold (2) de Constance. Aucune notice biogra-
(1) Cf. LFssermann, Germaniœ sacrœ prodromus sive collectio monumeiitorum res aiemaniiicas illustrant lum. Saint-Biaise, 1791, t. II, p. VII;
Pertz, Bernoldl chronicon, observationes pi^œviœ, dans Monumenta Germaniœ. Scriptores, t. V, p. 385;
F. Thaner, Opéra Bernoldl, observatio7ies,prœvlœ, dans Mo7iumenta Germaniœ. Libelli de llte imperatorum et pontiflcum sœculls XI et XII conscrlpti, Hanovre, 1891-1892, t. II, p. 1;
Strelau, Leben und Werke des MÔnclies Bernold von Sanct- Blasien, léna, 1889 ;
Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquelleii im Mittelalter, 4^ édJt., Berlin, 1877, t. II, p. 43;
Schultzen, De Bertlioldi et Bernoldl clironlcls, Bonn, 1867, p. 18;
Mirbt, Die PublizlstlU Im Zetalter Gregors VII, Leipzig, 1894, p. 13, 36, 44.
(2) Nous ne sommes pas même certains de la forme exacte de son nom. C'est à tort, sans doute, que Ton voudrait voir, comme dom Ceillier, Biitolre de-$ auteur,-; eccléstcutlques, 2^ édit., Paris, 1863, t. XIII, p. 403, un seul et même personnage dans Bernold, Bernald et Berthold. En réalité, Bernold et Bernald sont un personnage unique distinct de Bertliold. Les manuscrits utilisés par ïhaner, dans son édition des Llbelll de llte, l'appellent Bernald; d'autres manuscrits le nomment Bernold. L'autographe de Miinich porte Bernold en tête de la Chronique, et c'est la forme généralement adoptée.
phique ne nous a été transmise par ses contera poraijis. A cette époque, l'auteur disparaît souvent derrière son œuvre. Parfois il ne la signe pas, tout au plus se dévoilet-il par la lettre initiale de son nom. Kous sommes donc réduits à glaner, çà et là, dans ses écrits ou dans ceux des écrivains du temps, quelques détails, quelques brèves allusions qui nous permettent de reconstituer plus ou moins sa personnalité. C'est ce que nous allons essayer de faire pour notre personnage (1).
La date de la naissance de Bernold est difficile à déterminer. S'appuyant sur ce passage d'une lettre écrite en 1076, dans lequel Bernard, écolâtre de Constance, appelle Bernold, son correspondant, une jeune fleur de printemps, JiosGule vernans (2), Ussermann (3), Strelau (4) le font naître vers 1054. C'est une base assez fragile.
ba- patrie serait la Souabe, à condition toutefois d'identifier les lieux oîili vécut, (3onstance, Saint-Biaise, Scliaffhouse avec son i)ays d'origine.
Du moins connaissons-nous cette origine, si nous ne pouvons en déterminer ni la date ni le lieu. Dans sa querelle avec Alboin sur lecélibat ecclésiastique, Bernold avait pris parti i)our le pape et condamnait tous les prêtres rebelles. Son contradicteur accepta assez mal la cliose et lui reprocha, avec une ironie mordante, d'oser, lui 111s de péché, condamner son propre père. C'était vrai, et Bernold
(1) Parmi les manuscrits qui nous ont conservé les œuvres de Bernold, il faut citer le codex découvert par HerzbergFràukel au monastère de Saint- Paul en Uarinthie ; Ussermann en est l'éditeur. Ce manuscrit contient, sauf trois, tous les l/l)elli de Bernold, — les manuscrits de Munich 12GU3, 12612, pour la Chronique, — le codex de Ratisbonne. Nous ne l'avons plus aujourd'hui que dans l'édition de Gretser.
(2) M. G. Lib., t. II, p. 47.
(3) Ussermann, t. Il, p. 214, 247.
(4) Strelau, p. 2-3.
ne le nia i)îis : son père était nn de ces clercs à qui le mariage avait été interdit et qui avaient méprisé cette défense (1).
Bernold apprit les lettres et la théologie à Constance. L'école ouverte à côté de la cathédrale de cette ville était fameuse. Elle devait sa réputation à Bernard, le savant professeur, à qui ses propres maîtres, Adalbert par exemple, s'adressaient pour résoudre les cas difficiles. IS'ous verrons plus loin que Bernold fit, sous une telle direction, de fortes études.
Que devint-il une fois ses études terminées ^ Kous l'ignorons. Tout ce que nous savons c'est que, à partir du moment où nous pouvons le suivre, son attitude est nettement grégorienne. Il se fait le défenseur du pape par la parole et par la plume. Il écrit son De prohibenda saeerdotum ■incontinentia, recueil de lettres échangées entre Bernold et Alboin sur le mariage des prêtres, de 1074 à 1076 (2) ; il étudie les questions soumises à son maître Bernard, dans le De damnatione schismaticonmi^ vers 1076; et c'est une justification en règle des décrets portés par le pape au synode romain de 1075 qu'il entreprend dans boiiAj>ologeticus super décréta^ 1076-1077. Vers la même époque il commence à rédiger sa chronique (3), et c'est le même état d'esprit qu'elle révèle : Bernold y apparaît triomphant ou gémissant, suivant que Grégoire YII remporte la victoire ou est obligé de fuir devant ses ennemis.
Ces déclarations attirèrent-elles à Bernold des tracasseries de la part de l.'évêque de Constance, Othon, hostile
(1) M. G. Llb., t. II, p. 12, 14.
(2) Pour la date des œuvres de Bernold, cf. Mirbt, p. 15, 36, 44; Thaner, M. G. Llh., t, II, dans les notes préliminaires à chaque traité.
(3) Wattenbach, t. II, p. 45.
à Grégoire VII! S'il en éfcait ainsi, peut-être faudrait-il voir une sorte d'exil dans le séjour de Bernold en Italie. Kous le trouvons, en effet, à Eome, en 1079 (1), où il assiste au concile dans lequel Bérenger retracta ses erreurs. Il serait même resté en Italie jusqu'en 1083. C'est ce qu'affirme Scliultzen (2), s'apijuyaut sur ce fait que, dans l'autographe de la Chronique, les événements de cej^te période ne sont point classés année par année comme dans les autres parties. Le récit n'en aurait donc pas été fait sur les lieux mêmes et à l'époque des événements.
En 1084, nous retrouvons notre personnage en Allemagne, au sacre du nouvel évêque de Constance, Gebhard, dont il prendra bientôt la défense. Cette même année, au jour du sacre de Gebhard, Bernold reçut l'ordination sacerdotale et le pouvoir de confesser, des mains de Odon d'Ostie, légat du pape en Allemagne (3).
Kous ne savons pas comment Bernold exerça ses fonctions. Voici seulement qnelques données éparses sur sa vie postérieure. Dans sa chronique, il nous ajjprend qu'il assista aux côtés du roi Hermann à la bataille de Bleiclifeld (1080) (4). C'est probablement vers cette même date, mais après cet événement, qu'il se fit moine bénédictin à Saint-Biaise de la Forêt-ISToire, près de Schaffhouse, et non en 1070, comme le veut Strelau (5). En 1086, en effet, dans sa défense de Grégoire VU, Apologeticus super exeommunicationem Gregorii VII^ Bernold parle des moines comme de personnes qui lui sont étrangères (6), tandis
(1) P. L., t. CXLVin, col. 1457.
(2) Wattenbach, t. II, p. 47.
(3) Chroil. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1084.
(4) Ibld, ad ami. 1086.
(5) Strelau, p. 38.
[G) M. G. iJb., t. Il, p. 165.
que, dans le JDe solutione juramentorum, composé vers 1086-1088, où il justifie les moines d'une accusation de parjure, il les appelle ses frères, nostr cites (1).
Bernold ne serait demeuré que quelques années à Saint- Biaise. Vers 1091, à ce qu'il dit lui-même (2), la vie religieuse prit une très grande extension en Allemagne, et, par suite d'une trop grande affluence de moines, il se serait retiré au monastère du Saint-Sauveur, à Sctiaff liouse, réformé i)eu auparavant. C'est ce que nous permet de conclure la comparaison des deux autographes de la Chronique : l'an fut laissé à Saint-Biaise par l'auteur, à son départ, il s'arrête à cette date; l'autre, aujourd'hui à la bibliothèque de Miinich et qui y fut apj)orté de ScliafChouse, comprend en outre le récit des événements postérieurs à 1091 et des corrections au texte primitif. D'ailleurs, à x^artir de 1091, l'auteur fait i)lus souvent allusion aux événements dont Schafî'house fut le théâtre.
Bernold serait mort dans ce monastère au mois de septembre 1100, si, du moins, sa mort coïncide avec l'arrêt de sa chronique qui va jusqu'au 3 août de cette même année.
Eu ce qui coiicerne l'activité littérnire de Bernold, cette deuxième période (1084-1100) est de beaucoup la plus im[)ortante. î^ous l'avons déjà vu prendre le parti de Grégoire VU. Moine et bénédictin, il devait se consacrer à cette cause avec plus d'ardeur.
Dans ses lihelli, il traite tous les sujets au fur et à mesure des circonstances qui se produisent et des besoins qu'elles font naître. Le x>ape a le droii d'excommunier Henri lY et ses partisans (Apologeticus super excommuni-
(1) M. G. Lib., t. II, p. 146.
(2) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad aim. 1091.
cationem Gregorii VII, en 1086), et c'est à lui qu'il faut obéir, non à l'évêque rebelle (De lege exeommunicationis, à Adelbert de Strasbourg, vers 1084-1088). Ils ne sont pas des ijarjures ceux qui, avec les moines de Snint-Blaise? ont refusé de suivre l'empereur dnus sa lutte contre Grégoire VIT. Ils sont déliés de tout serment et personne ne doit plus avoir de relation avec les excommuniés, sous peine d'encourir par le fait même l'excommunication. (De solutione juramentorum , à Walther, vers 1084-1088; Fro Oehehardo episcoj^o ConstanUensi epistola apologetica ^ à E., vers 1088-1089 ; Apologeticœ rationes contra schismaticorum ohjectiones, à Adelbert de Spire, vers 1085-1088; deux lettres à liecclion, après 1084; De eœcommunicatis vitandis, de reconciliatione lapsorum et de fontibus juris ecclesiastici, àGebliard, vers 1084,-1090 ; De libro mittendo^ à A., après 1086). Ces excommuniés ce sont les simoniaques, les prêtres mariés, tous ceux qui repoussent les décrets du pape et ainsi opposent leur propre sentiment à l'autorité de tous les conciles et de tous les Pères de l'Eglise; Grégoire ne fait que mettre en vigueur leurs propres décisions (De emptione ecclesiartim, à Paulin, vers 1089-1090; De statutis ecclesiastieis sobrie legendis, en 1090). Aussi ne font-ils plus partie de l'Eglise et l'on peut se demander quelle est la valeur des sacrements administrés par les prêtres et les évêques excommuniés fDe sacramentis excommunicatorum, à Bernard, vers 1084-1088; De reordinatione vitanda et de sainte parvulorum qui al) excommunicatis baptizati sunt, à Gebliard de Constance, vers 1094-1095).
Kous possédons encore quelques fragments d'écrits composés par Bernold en dehors de toute préoccupation de combat. Ce sont le De presbyteris, ou l'auteur se de-
mande de qui les prêtres tiennent le pouvoir de confesser; il est adressé auxmoines de Eotlienburg, en Bavière (1090); les Fragmenta citjusdam lihri deperditi, publiés par Ussermann (le sujet se rapproche du j^récédent); et leDeBerengarii hœresiarcJiœ damnatione mulUplici (1), fragment d'un écrit composé vers 1086-1088 sur le corps et le sang du Seigneur. De ce dernier nous n'aurons pas à nous occulter au cours de cette étude.
Ajoutons à cette liste l'indication de quelques écrits dont nous ne possédons ])\v\i^ rien. Sans parler d'une correspondance qui dut être très étendue, nous voyons attribuer à Bernold par l'anonyme de Melk (2) un livre De con- Gordia ojjiciorum, un autre De confessione ; et Honorius d'Autun (3) nous parle d'un Ordo romain. Bernold luimême fait des allusions fréquentes à telles de ses œuvres qui ne nous sont point i)arvenues. Ainsi dans son De lege exGommunicationis (1), il renvoie Adelbert de Strasbourg à un écrit plus développé, et l'apologie en faveur de Gebhard, évêque de Constance, ne fait que reprendre des arguments présentés peu auparavant dans une lettre plus courte (5).
Notons enfln que certains auteurs ont voulu aussi attribuer à Bernold la chronique dite Compilatio sanblasiana, et l'opuscule De sacramentis morienUum infantum (6), mais l'authenticité n'en est pas établie.
On a x^i le constater, tous les écrits de cette seconde période, qui visaient à établir la légitimité des décrets
(1) P. L., t. CXLVIII, col. 1453-1460.
(2) P. L., t. CCXIII, col. 981.
(3) P. L., t. CLXXn,col. 231.
(4) M. G. Lib., t. II, p. 103.
(5) Ibld., p. 109.
(6) P. L., t. CXLVIIT, col. 1271-1276.
de Grégoire VII, ont été composés après la mort de ce Ijape (1085). D'ailleurs, cette remarque s'applique aussi à la plupart des ouvrages qui entrent dans ce mouvement, qu'ils soient en faveur de la réforme grégorienne, ou qu'ils la combattent. La raison de ce fait paraît être d'ordre tout pratique. Il s'agissait d'éclairer l'opinion publique qni, à cette époque, prenait parti dans la lutte. Il fallait gagner non seulement le clergé, mais aussi, en Italie, les laïques, les ouvriers, le peuple qui, soit par lui-même, soit indirectement, prenait connaissance de ces écrits et devenait une arme terrible aux mains de celui qui l'avait gagné, comme nous le verrons. Il fallait tracer une ligue de conduite en face du grand nombre des excommuniés et rassurer les esprits inquiets qui se laissaient troubler par l'importance du ])arti antigrégorien, ])ar les succès de Tempereur, par la mort du pape exilé (1).