‹ BerryerChapitre 1 sur 12 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Le bon accueil fait à ce livre ayant donné lieu d’en préparer une seconde édition, l’auteur a corrigé quelques fautes d’impression, et profitant d’observations qui lui ont été faites, il a modifié légèrement plusieurs passages, supprimé un fait contesté relatif à Lamennais et ajouté de nouveaux détails qui lui ont paru intéressants, notamment sur la généalogie de Berryer, sur madame Berryer, sur les commencements de Rachel, etc. L’auteur ne peut se flatter, malgré tous ses soins, d’être à l’abri de toute critique; mais, au point de vue de la vérité, il a la conscience de pouvoir dire le mot de Montaigne: « Cecy est un livre de bonne foy. »

■Ci

INTRODUCTION

Salon do la duchesse de G... — Affaire Montmorency. — Prestige deBerryer; charmeur en particulier comme en public. — Beauté de sa voix. — Son portrait. — La duchesse Colonna. — Statue de Berryer. — Auditeurs captivés par l’éloquence. — Madame Sontag. — Inauguration de l’œuvre de M. Chapu. — Discours et hommages. — Deux statues : à Paris l’avocat, à Marseille le tribun.

On a beaucoup écrit sur Berryer. Cette belle ligure attire et attache. Si on l’étudie, on s’émeut, et l’émotion est nécessairement expansive. Lors de l’inauguration de sa statue au Palais de justice de Paris, le 20 janvier 1879, on fut obligé de restreindre le nombre des orateurs qui s’offraient pour rendre hommage à celui qui réalisait de son vivant, mieux encore que le poète Ducis, « l’accord d'un beau talent et d’un beau caractère ». Le trop-plein de cet enthousiasme se déversa dans les journaux et les revues.

J’ai souvent rencontré Berryer dans ses dernières années, et je connais encore plusieurs de ses plus intimes amis dont les récits m’ont appris ou confirmé des particularités intéressantes de sa vie. De l’ensemble des ces souvenirs, et de quelques faits oubliés ou peu connus, a été formée celle élude pour laquelle je ne souhaite qu’une chose, c’est qu’on la lise avec une partie du plaisir que j’ai eu a l’écrire.

INTRODUCTION

Les ails et les lettres rivalisent toujours pour conserver l’image des hommes illustres, mais aucun portrait ne parait définitif ; on croit toujours pouvoir y ajouter quelque trait inédit et caractéristique. Divers portraits, bustes et statues, avaient précédé la statue monumentale du Palais de justice, et la jolie statuette de Barre ne doit pas être oubliée.

Le jour où je vis Berryer pour la première fois, c'était chez la duchesse de G..., où se trouvaient réunies environ quarante personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes distinguées par leur naissance, leur beauté ou leur mérite, et des hommes célèbres dans la politique, les arts ou la littérature. M. Thiers y était, écouté comme toujours avec le plus vif intérêt. Mais l’attention le quitta tout a coup pour se porter sur un autre personnage qui venait d’entrer.

C’était Berryer. 11 avait prononcé le matin même une magnifique plaidoirie pour les Montmorency qui s'opposaient aux effets d’un décret impérial conférant le titre de duc. le nom et les armes de Montmorency au comte Adalberl de Talleyrand-Périgord. En remontant aux origines de celte grande maison, toujours si près du trône, il avait tracé un splendide tableau des grandeurs de la monarchie. Sous ce double aspect; sa plaidoirie avait fait une vive sensation. Aussi, a

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son entrée chez la duchesse de G..., fut-il l’ohjetd’un empressement plus marqué encore que de coutume.

Berryer étai t habi tué a ces ovations discrètes (1 ); il les recevait avec simplicité, et, bien qu’il eût conscience de son mérite, on ne pouvait apercevoir en lui la moindre trace de vanité. En dehors des questions qui pouvaient passionner son éloquence, c’était un causeur spirituel et plein d'abandon. A la différence de tant d’autres hommes éminents qui réservent pour la vie publique tous les effortsde leur génie, Berryer déployait dans les relations privées les mêmes dons de nature qui faisaient sa puissance : c’était toujours la même figure, réduite aux proportions du cadre. B était véritablement ce qu’on appelle un charmeur. Or, comme on veut tout analyser dans ce siècle qui se dit scientifique, — comme le siècle précédent se disait philosophique, — on a cherché à expliquer la cause de cette séduction irrésistible qu’il exerçait sur tous ceux qui l’approchaient ou l’entendaient.

(1) M. V. de L... racontait qu’en 1864, au contrat de mariage de mademoiselle M. avec le vicomte de Fl., un grand nombre de personnes se trouvaient réunies. Les salons étaient Combles quand on annonça Berryer. A ce nom, on vit tout le monde, par un mouvement spontané, s’écarter avec respect et livrer passage à cet homme qui, sans titre, sans distinction apparente, semblait plus qu’un ministre et presque l’égal d’un prince somerain.

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« C’était simplement le son de sa voix» , a dit le marquis de B...

Mais celle voix disait probablement quelque chose -, et l’on conviendra que, s’il peut arriver qu’un habile chanteur fasse applaudir une insipide composition, c’est un genre de succès qui ne pourrait se soutenir longtemps.

On ne peut nier pourtant le charme puissant que possèdent certaines voix ; celle de Berryer était du nombre. Sa parole était une harmonie vivante. Quand il montait 'a la tribune, ses collègues disaient : « Nous allons entendre de la belle musique. » Et l’on s’abandonnait a la délicieuse sensation d’une voix sonore, pleine, flexible, ayant tous les accents d’une âme émue, de celte voix incomparable dont l’effet magnétique faisait songer à la fable des Sirènes.

Sa taille robuste lui donnait d’abord un aspect un peu lourd} mais dès qu’il parlait, tout s’ennoblissait en lui. C’était d’abord le balancement de l’aigle préparant son vol avant de s’élancer dans l’espace. Bientôt, rejetant en arrière, comme Mirabeau, dans une superbe altitude, sa belle lêle et sa large poitrine, il semblait se grandir par une illusion des sens et par le prestige de l’éloquence. Dès lors son auditoire lui appartenait, et son regard puissant et son geste merveilleusement

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juste et beau achevaient de le fasciner. Ou l’écoulait dans un silence imposant, pour ne rien perdre des notes qui s’échappaient de ce mélodieux instrument.

Ce qui ajoutait encore à son ascendant, c’était une noble et expressive physionomie dont on pouvait presque dire, toute distance gardée, comme on a dit de M. le comte de Chambord : « Il a le regard d’un roi et le sourire d’un ami. » C’était aussi l’admiration qu’inspirait son beau caractère. Défenseur généreux de toutes les infortunes, il avait dans son cœur ardent des trésors de bonté. Il tendait la main aux jeunes gens et les encourageait, les aidant même de ses conseils. Parmi ceux dont il protégea ainsi les débuts, on peut citer Lacordaire, 'a qui il prédit un brillant avenir quand le futur dominicain, alors très-jeune, essayait ses talents dans une plaidoirie.

Dans la soirée où se reporte mon souvenir, je vis Berryer s’approcher avec empressement de la duchesse Colonnaqui, sous le nom de Marcello, venait d’achever sa belle tête delà Gorgone, et qui unissait à sa couronne de duchesse la triple auréole de la beauté, de l’esprit et du talent.

J’entendis Berryer demander a Marcello :

— A quoi pensiez-vous sous cet air rêveur ? A quelque nouveau chef-d’œuvre ?

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•— Faut-il vous le dire ? répondit la duchesse avec un sourire,.. A faire votre buste-, mais...

— Mais ? reprit Berryer.

— Mais, liélasl il faudrait être Michel-Ange !

Hélas! dirons-nous aussi, cette grande artiste nous a été enlevée. La mort a fauché avant l’heure cette belle fleur de l’Helvétie (1), devenue Italienne par un

(1) Elle était née d’Affry, d'une très-ancienne famille suisse qui se rattachait à la France par le service militaire dans la maison du roi. Mariée au duc de Castiglione des princes Colonna, elle devint veuve dès la première année. Douée de tous les dons de la nature et de tous les talents, elle suivit dès lors la vocation qui l’entraînait, et sous le nom de Marcello s’éleva bientôt au premier rang des sculpteurs de ce temps. Atteinte d’une cruelle maladie , sa lutte courageuse pour la vie et sa fin chrétienne furent également dignes d’admiration. C’est à Castellamare qu’elle sentit la mort venir. La semaine avait été mauvaise; la souffrance pliait ce beau corps aux attitudes sculpturales. Elle était entourée d’amis d’élite : de M. de Circourt, du colonel Hubert Saladin, son compatriote, qui ne la quittait jamais ; de sa mère surtout avec qui elle vivait dans l’union la plus tendre. Elle se réveilla un matin et jeta les yeux sur le médecin assis à son chevet qui attendait son réveil. De cette voix douce et un peu voilée qu’on ne peut oublier : « Docteur, dit-elle, combien d’heures me reste-t-il à vivre ?. . . Je vais être bien ambitieuse... ai-je encore vingt-quatre heures devant moi ? » Le médecin ne répondait pas. Elle revint à la charge avec toutes sortes de grâces féminines, et d'un air enjoué: « Voyons, en ai-je encore pour vingt-quatre heures?... Oui, n’est-ce pas ? » Le médecin fit un signe affirmatif. « Oh ! reprit-elle, voilà bien du temps à employer pour mes adieux et mes dernières dispositions. » A ce moment, son front se plissa

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caprice du sort, mais qui s’était épanouie en France et nous appartenait par le cœur et môme par les traditions de sa famille. L'image de Berryer a été sculptée, mais ce n’est point par elle !

M. Chapu, a qui est échu cet honneur, a rendu trèsheureusement, par unedisposition ingénieuse, le double caractère d’avocat et d’orateur politique de son illustre modèle. Berryer est représenté debout, l’habit boutonné haut, suivant sa constante habitude, et recouvert delà toge entr’ouverte. Il se montre de face, la tête

légèrement: « Je ne veux pas que l’on m’embaume. O ma mère, mes amis, vous ne le ferez pas!... Je ne veux rester qu’un an dans le cimetière (le Castellamare. On me transportera après relu dans mes chères montagnes de Fribourg. Mais il ne faut pas, ma mère, que vous veniez me chercher; mes amis se chargeront de ce soin et vous rendront mon corps. » Elle recommanda ensuite à MM. de Circourt et Hubert Saladin de surveiller l’emploi d’une somme de cinquante mille francs qu’elle léguait au musée de Fribourg en y joignant quelquesunes de ses œuvres. Puis elle eut des mots affectueux pour tous ceux qu elle aimait, des recommandations au sujet du manuscrit de ses mémoires qu’elle laissait ent re les mains de M. Hubert Saladin, le vieil ami de sa famille. La religieuse qui la soignait lui dit: « Madame la duchesse, ne ferez-vous pas venir un confesseur ? — Je ne demande pas mieux ; j’aurai grand plaisir à le voir, mais... que vais-je lui dire? » On fit entrer l'évêque de 0... Elle resta une heure avec lui. et. témoigna une joie extrême de celte visite. Elle s’endormit vers le soir dans le plus grand calme. On ne la quittait plus. A l’aube du jour, elle fit signe qu’on ouvrît la fenêtre, Elle contempla dans la belle

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relevée à droite, la main gauche pressée sur son cœur, l’autre appuyée sur le bord de la tribune. L’attitude est juste et noble-, la vie palpite dans cette figure de marbre, dans ses traits expressifs que l’on croit voir s’animer du souffle divin, si bien qu’en le regardant on s’apprête a l’écouter, et qu’on est tenté de lui dire comme Michel- Ange 'a son Moïse :

« — Parle, mais parle donc ! »

Le piédestal en marbre jaune est accompagné de deux blanches figures allégoriques : la Fidélité et YÈloquence.

clarté rose du grand matin le site enchanteur quelle avait devant elle; ses yeux, qui allaient se fermer pour jamais, eurent une expression de ravissement; ses lèvres murmurèrent : « Mon Dieu, que c’est beau ! » Et aussitôt elle rendit le dernier soupir.

L’évêque avait dit la veille en la quittant : « Jamais je n’ai rencontré une âme plus pure! »

La duchesse Colonna était d'une beauté originale, remarquable surtout par la grâce et la vivacité de la physionomie et la souplesse d’une taille flexible comme un roseau. Aucune recherche de toilette : un bout de ruban ou de dentelle pour relever ses beaux cheveux blonds, et la voilà parée. Son grand air suffisait. C’était une nature de poète et d’artiste, éprise du beau sous toutes les formes; on peut dire qu’elle vivait par les yeux. Il devait lui être bien pénible de quitter ces beaux aspects de la nature qu’elle sentait si vivement; mais, confiante dans les promesses d’une autre vie, elle était persuadée que la mort lui réservait d’autres spectacles, d’autres horizons, et c’est pourquoi elle s’endormit souriante dans les bras ^de sa mère bien-aimée.

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La Fidélité, aux traits nobles et purs, tient dans ses bras l’écu de France aux trois fleurs de lys qu'elle semble prêle à défendre contre toute offense; l’Éloquence, chargée de recueillir les paroles de l’orateur, l’écoute si bien qu’elle oublie d’écrire. Et c’est ce qui arriva un jour a un sténographe de Berryer, qui, saisi d'admiration, s’arrêta dans son travail et s’en excusa par ce simple mot : « J’écoulais. » N’est-ce pas le plus haut degré où puisse atteindre un orateur que de s’emparer aussi complètement de ceux qui l’entendent? Tous les arts ont parfois de tels triomphes. Une cantatrice célèbre, madame Sontag, chantait un jour dans Otello. Arrivée 'a celte belle phrase suppliante : « Se il padre m’ahbandona... », elle y mit une expression si pénétrante que les chœurs en extase manquèrent la réplique. Ils écoulaient!...*

L’inauguration de la statue de Berryer a eu ce caractère particulier que l’appareil officiel en était complètement absent. Le froid cérémonial des fêtes de ce genre qu’organise le pouvoir ne réunit, d’ordinaire, qu’un public spécial, composé de fonctionnaires de corvée et de désœuvrés qui tiennent a être partout ; personnel banal qui forme, pour ainsi dire, le matériel des fêtes publiques.

Celle fois, une magnifique affluence se pressait

INT RODUCTIO N.

autour de la statue de Berryer, et l’on applaudissait à la pensée heureuse qui avait placé cette statue en face de celle de Malesherbes, dans l’antique palais de saint Louis. Le généreux défenseurde Louis XVI semblait ainsi souhaiter la bienvenue à cet autre champion de la royauté méconnue et trahie.

L’armée, le clergé, les plus grands noms de France, la magistrature, le barreau, les lettres, les arts, les compagnons de ses luttes politiques, une noble multitude était accourue pour glorifier cet homme en qui l’on reconnaissait la plus haute personnification de l’éloquence, du dévouement, de l’honneur et de l’intégrité.

Avec quelle émotion on écouta le discours du duc de Noailles, le vieil ami de Berryer, et la parole chaleureuse du baron de Larcy, retraçant ’a grands traits les fastes de la royauté !

Je voyais, dans la foule, l’héroïque François II, roi des Deux-Siciles. Quand M. de Larcy rappela celle belle parole de Berryer : « Je suis royaliste parce que je suis patriote » , je vis des larmes dans les yeux du royal exilé, et ces larmes étaient bien dues au fidèle serviteur de la foi monarchique et de la maison de Bourbon. A tous ces éloges dictés par le cœur, vint se joindre la parole éloquente de M. Nicolet (I), qui,

(1) Le barreau vient de le perdre.

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malgré la dissidence de ses opinions, dominé par le charme du sujet, résuma dans un admirable discours, plein de verve et d’éclat, l’histoire du grand orateur.

Berryer eut ce jour-là, en quelque sorte, de nouvelles obsèques. Les palmes funéraires d’Augerville reverdirent, et l’enthousiasme qni salua sa statue montra que cette gloire si pure n’était pas de celles qui s’effacent de la mémoire des hommes.

On remarqua dans celte cérémonie la présence et même le concours empressé d’un assez grand nombre de républicains. Il ne s’agissait pourtant pas d’une de ces fêtes qui leur sont chères et où l’on célèbre l’anniversaire d’une émeute réussie. Quelle était donc la puissance qui avait dominé pour un jour les animosités politiques? Quel était le charme qui avait réuni côte à côte des opinions si hostiles? Celte puissance, c’était le prestige du génie, de l’honneur et de la bonté 5 ce charme, c'était l’entraînement de l’admiration, du respect et d’une sympathie irrésistible.

Les puissants du jour redoutaient les suites d’une ovation si méritée. Us craignaient l’enseignement qui ressortait de celle vie si pure, mise en regard de tant de passions égoïstes et cupides. Quel exemple importun que celui d’un homme politique assez étrange pour laisser passer dix-sept gouvernements

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sans jamais changer (l’opinion ! Ah ! s’ils avaient osé révoquer le décret de Thiers autorisant l’érection de sa statue!... Mais on pouvait du moins en étouffer le retentissement. On se rappela que du Guesclin mort prenait encore des villes. L’ombre de Berryer semblait une image redoutable. On eut soin de l’interner dans une étroite enceinte.

Du reste, il ne s’en fût pas plaint. Il eût été heureux de trouver 'a ses côtés « ce grand barreau » qui tenait une si belle place dans son cœur.

La souscription ouverte après sa mort avait eu un telsuccèsque l’on put en faire deux parts, deux œuvres : une statue de marbre pour le Palais de justice de Paris ; une statue de bronze pour la viile de Marseille, qui l’avait élu six fois pour député.

A Marseille donc, ce n’est plus l’avocat et l’orateur, c’est le grand citoyen qui ligure sur la place publique, et que l’on montre aux jeunes générations comme un illustre exemple 'a méditer et a suivre (1).

(1) L’inauguration de la statue de Berryer avait réuni au Palais ce qui reste de sa famille : 1° son petit-fils, M. Henry Berryer, qui s’est consacré à l’étude des questions sociales et religieuses ; 2° son frère, M. Ludovic Berryer, avec ses trois fds: MM. Hyppolyte Berryer, avoué près le tribunal de la Seine, Georges Berryer, avocat au barreau de Paris, et Lucien Berryer, officier de marine; 3° la belle-fille de Berryer, ses bellessœurs et nièces, et quelques cousins.

- SOUVENIRS INTIMES -

Naissance de Berryer; sa généalogie. — Nicolas Berryer, avocat au Parlement. — Attachement de Pierre- Antoine pour son père. — Ses trois frères et sa sœur. — Berryer au collège de Juilly. — Sa piété et sa gaieté. — Son goût pour les arts. — Le premier consul à Juilly . — Son penchant pour les plaisirs. — Conseils indirects dont il profite. — Son admiration pour Napoléon. — Sacre de Marie- Louise. — Les reines porte-queue. — Le despotisme lui a gâté la gloire. — Son enthousiasme pour Mirabeau. — D’abord avocat d'affaires. — Conspiration Malet. — Apostrophe à Desmarets. — Sa parole écho de son cœur. — Témoignage de Jules Favre. — Avocat des vaincus. — Écroulement de l'empire.

Pierre-Antoine Berryer était né à Paris le 4 janvier 1790, sur le déclin de la royauté, au début de la démence révolutionnaire. Sa famille était d’origine flamande et portait autrefois le nom de Mikel Bergher, qui, par des altérations successives, s’était transformé en celui de Berryer. Il avait encore il y a trente ou quarante ans un grand-oncle fixé en Alsace,

cl deux vieilles tantes qui vivaient en Hollande sous leur nom d’origine (1). Dans son ascendance française et directe il remontait a Louis Berryer, comte de la Ferrière, près Domfront, secrétaire du conseil, mort en 1686, laissant quatre enfants, dont deux fils qui devaient former deux branches. Pierre-Antoine appartenait a la branche aînée, seule subsistante aujourd’hui, la branche cadette s’étant éteinte avec madame de Lamoignon de Basville, fille unique de Nicolas-Bené Berryer qui fut ministre de la marine sous Louis XV, dans les premières années du ministère du duc de Choiseul (2). Qu’importe d’ailleurs son origine? De

(1) Ces deux cousines moururent léguant aux hôpitaux toute leur fortune, qui était considérable. On conseillait à la famille Berryer d’attaquer le testament. Berryer s’\ opposa et loua le bon emploi que ces cousines éloignées avaient fait de leur fortune.

(2) Branche aînée.

Jean-Baptiste Berryer, comte de la Ferrière , doyen des maîtres des requêtes ; 2 fils:

Le premier, mort sans postérité;

Le second, Michel Berryer, établi en Lorraine; 1 fils:

Pierre-Michel, mort en 1809 ; 1 fils :

Pierre-Nicolas, mort en 1841, père du grand orateur.

Branche cadette.

Nicolas- René Berryer, seigneur de Ravenoville, procureur général du grand conseil ; 1 fils :

Nicolas-René Berryer, conseiller d’État, lieutenant de police, ministre de la marine, mort garde des sceaux de France en 1762, une fille :

La présidente de Lamoignon .

SOUVENIRS INTIMES

lui comme de saint Vincent de Paul on peut dire qu’il était lui-même son ancêtre. Son père, Pierre-Nicolas Berryer, né à Sainte-Menehould en 1757, protégé par M. Le Camus, premier commis sous M. de Calonne, ministre des finances, avait été reçu avocat au parlement de Paris et s’y était élevé au premier rang par la beauté de son organe, sa parole facile, quoique parfois un peu prolixe, et ses connaissances spéciales en matière de législation commerciale (1). Bien qu’il eût peu de goût pour la politique, son talent l’appela souvent dans le cours de sa longue vie 'a défendre de grandes causes où la politique était en jeu. C’est ainsi qu’il s’efforça d’arracher quelques victimes au tribunal révolu- , tionnaire; c’est ainsi qu’il défendit en 1804 le général Moreau, puis le maire d’Anvers décrété de concussion, ■t plus tard le maréchal Ney avec l’aide de M° Dupin iîné. Il vécut assez pour être témoin des succès de on illustre fils. Il vécut trop peut-être pour sa propre s- enommée, qu’il compromit vers la fin de sa vie dans

id

i décadence d’un talent voulant se survivre à lui-

de

ia‘ (1) Ses relations avec la haute banque lui avaient fait gagner ® euf millions dans la crise du blocus continental; mais il les ® 3rdit ensuite, et si complètement, qu’à la fin de sa vie il eut 3Soin de l’aide de son fils aîné, qui s’appliquait de mille ma- 18 ères à lui faire oublier ce malheur.

même. C’était d’ailleurs un homme de mœurs patriar- | cales, qui put célébrer la cinquantaine de son mariage ( c’est-'a-dire un demi-siècle d’affection, de confiance ei de peines en commun, dans une fête brillante et gaie qui réunit d’illustres amis des deux vieux époux et di leurs enfants.

Il était tendrement aimé dans sa famille. Lorsqu’i mourut en 1811, le grand orateur écrivait à une de ses amies, madame Jaubert, cette lettre où s’épanchaient avec un accent attendri sa douleur et sa vénération filiale :

« Merci, très-chère, de votre amicale lettre. Je ne « doutais pas de l’intérêt très-sérieux que vous pren- « driez à cet événement qui me donne un profond « chagrin et de ces regrets vraiment amers qu’on ne « prévoit jamais assez tant que l’on possède encore les « gens qu’on aime. Vous savezquelleétait ma tendresse « « pour mon père. J’aimais sa nature, son caractère,

« son esprit -, j’avais le bonheur de ne pas compter uni » « jour dans ma vie où il eût éprouvé quelque déplaisir.

« quelque mécontentement à mon égard, et je le conte templais avec joie dans cette heureuse vieillesse qui! « « me le laissait tout entier et m’aidait à retrouver s! « « sa vue tous les souvenirs de ma vie. En vérité, mon « « amie, le spectacle de ces derniers jours, cette longue! «

SOUVENIRS INTIMES

« et douce agonie, cette extinction lente de toutes ses « forces physiques tandis que son intelligence se « montrait entière et libre-, ses paroles simples, mais « solennelles, où se résumaient en face de la mort les « plus nobles pensées, les sentiments les plus élevés « de sa vie ; cette satisfaction où je le voyais être de « lui-même, en se regardant mourir, comme père de « famille entouré de ses enfants, comme être intel- « ligent en s’occupant encore des intérêts de quelques « amis, comme homme en s’approchant de Dieu par « les sacrements où l’Église nous le montre; celte « sérénité qu’il avait en voyant venir la mort, lui qui « toujours avait tant redouté la douleur : ce grand « spectacle, mon amie, mêlé à mon cruel chagrin, a « excité en moi des émotions inouïes, et mon cœur « ne s’en peut reposer. Au chevet de son lit, je sen- « tais couler de mes yeux des larmes d’une sorte de « joie en admirant combien la mort lui était douce et « la religion bienfaisante.

« Voilà l’état où il me laisse, mon amie, et je me « complais maintenant dans les regrets que les gens « qui l’ont bien connu donnent à sa mémoire, dans « les paroles amies de ceux qui m’aiment et com- « prennent les peines démon cœur. Merci encore une « fois, merci à vous, très-chère, qui n’ignorez rien de

B E R R Y E li

« moi et savez adoucir mon chagrin en me parlant de « l’attachement que vous me gardez. ;>

Ce père si vénéré avait eu quatre enfants : une I! fille et trois fils. Sa fille, mariée d’abord à M. Janson p de Sailly, se remaria au duc de Riario Sforza -, le I grand orateur venait ensuite -, puis Hippolvte-Nicolas j I Berryer, qui fut général de brigade, et Ludovic, le plus II jeune et le moins connu. il

M. et madame Berryer avaient échappé comme par j miracle a l’échafaud, après avoir vu périr leur père, g compris dans les vingt-quatre membres de la municipalité de Sedan exécutés le même jour comme com- m plices de La Fayette. m

« L’horreur de ces spectacles, a dit M. de Sal- g vandy, retint Berryer l’ancien, le reste de sa vie, loin g des emplois publics, dans le libre exercice d’une pro- ( fession qui ne fait pas de victimes, et qui lesdéfend. » j » Après Thermidor, l’aîné des trois frères, Pierre- j ffl Antoine, qui avait alors six ans, lut confié au ] célèbre collège des oratoriens de Juillv qui venait de ({i| rouvrir ses portes. ^

Notons en passant plusieurs particularités de ses ys années d’enfance. 11 était alors paresseux avec délices, j (lui si laborieux plus tard, quand son travail eut un j( but déterminé et conforme à ses sentiments. ,1

Aux approches de la première communion, il manque son examen et n’est pas admis a communier. 11 en montre un tel chagrin qu’on l’autorise à suivre pour son instruction la retraite préparatoire. Or, pendant cette retraite, le sort le désigne pour réciter h haute voix les actes de foi, de contrition et d’amour. 11 commence, puis se trouble, et continue en improvisant des prières si touchantes, avec une émotion si vive et si communicative, qu’il fait pleurer ses petits camarades.

Le directeur lui dit alors : « Mon enfant, vous ferez votre première communion. Vous ne savez pas votre catéchisme, mais vous le comprenez, vous le sentez,

Iît cela vaut mieux. Je pardonne 'a votre tête grâce à votre cœur. »

Ce petit succès d’émotion ne contenait-il pas en *erme la destinée du futur orateur et le caractère de >on talent ?

Très-assidu, d’ailleurs, aux exercices religieux de ;ette maison chrétienne, il montrait dès lors une foi ive et sincère qu’il garda toute sa vie, sans jamais la aisser ébranler parles moqueries voltairiennes.

C’était un écolier turbulent et rieur, aimé cependant le ses maîtres pour ses agréables et gracieuses madères. Toujours bien mis et de bonne mine, il se

montrait déjà beau parleur, avec une prononciatioi douce, accentuée et grave qui, jointe à une excellent mémoire, lui valait les éloges de ses professeurs. Beau agile et robuste, adroit a tous les exercices du corps il avait un tel ascendant sur ses camarades, qu’ils 1 suivaient comme un chef dans tous les amusement que lui suggéraient son esprit inventif et sa joyeus' humeur.

Il montrait une aptitude remarquable pour le dessii et la musique; la musique surtout avait pour lui ui attrait qui est devenu de bonne heure une véritabl passion. Il courait au-devant des musiques militaires

et il restait en extase a écouter les sons de l’orgue e

le carillon des cloches. Mais c’était surtout la musiqut vocale et particulièrement les voix de femmes, quant il pouvait en entendre, qui le transportaient d’émotion 11 et de plaisir.

Quelques années après son entrée à Juilly, ce collège recevait la visite du premier consul. La haute situation et l’auréole de gloire du général Bonaparte donnèrent! Sîl à celte visite un caractère de solennité. Berryer eriM1 fut vivement impressionné, et il en évoquait un jour I le souvenir a la tribune en répondant aux détracteurs!151 de l’enseignement congréganiste. P

« 11 m’en souvient, s’écriait-il avec émotion, jejp

SOUVENIRS INTIMES

vous demande pardon, je ne pensais pas m'abandonner ici.

i « C’est un des touchants, des nobles souvenirs de ;nes premières années... Le vainqueur d’Italie vint à nos portes, à Dammartin, a une lieue de Juilly. Deux i;ent cinquante enfants, rassemblés par douze ou iquinze Pères de l’Oratoire, furent au-devant du premier consul. Je vois encore la belle figure du Père f\uboin, ses longs cheveux blancs, sa longue robe ipoire, quand, s’approchant de Bonaparte, il lui dit :

« — Général, les maîtres qui ont formé Desaix, Casalianca et Muiron ont l’honneur de vous présenter eurs élèves.

« — Ils sont en bonnes mains, répondit le vain- |ueur d’Italie.

« Et en disant cela, il nous regardait comme po;.r nous recommander de respecter les religieux qui îous avaient amenés auprès de lui... »

Berryer grandit. Il arrive a cet âge où la vocation e dessine, où les tendances politiques même comnencent 'a se former.

Il n’y pensait guère cependant, car sa nature exubéante l’entraînait vers les plaisirs. Les spectacles, les hansons l’attiraient et l’occupaient au détriment de es études de droit.

Or, un soir, étant au Vaudeville, il se trouvi devant deux hommes âgés qu’il se rappelait vagu ment avoir vus chez son père, et qui, sans prend garde a lui, causaient ensemble pendant un entr’acte « Le barreau s’en va, disaient-ils, Berryer comment à vieillir, et ce n’est pas son fils qui le remplacer; Un jeune homme qui ne s’occupe que de chansons

de plaisirs!

Ces paroles, que Berryer entendait, tombent sur 1 comme une lumière d’en haut. Il en est si vivemer impressionné qu’il quitte aussitôt le spectacle, et s remet dès cet instant au travail avec une ardeur qi ne se démentira plus.

Dans cette circonstance fortuite, qui fut décisiv pour son avenir, ce n’était pas seulement l’amour- j propre qui l’avait aiguillonné : c’était surtout la pensé* ui que son penchant a la frivolité affligerait ses parents Noblesse oblige. On en peut dire autant du talent ei de la vertu. L’héritier d’un nom honoré doit tenir ne pas le laisser déchoir dans l’estime publique. Le* culte de Berryer pour son père et sa mère ne s’estj

jamais affaibli. Aux dernières années de sa vie il en

parlait encore avec attendrissement, car il aimait â reporter ses regards en arrière jusqu’aux premiers pas chancelants de son enfance sous la tendre égide mater

SOUVENIRS INTIMES. 23

inelle. À ces lointains souvenirs sa paupière s’humecitait, sa voix prenait un accent de douceur pénétrante, Ba pensée, bercée par ces chères images, parcourait avec mélancolie les sentiers dorés de l’enfance et de i a première jeunesse.

i Revenu a lui, Berryer suit le sillon tracé si honorablement au barreau par son père. 11 écouterait aussi ses leçons de royalisme, s’il n’était combattu par J'admiration que lui inspire le génie de Napoléon. Il faut pour l’en détacher le spectacle de son despotisme, ^ar Berryer aimait sincèrement la liberté. Il racontait i m fait dont il avait été témoin au mariage de l’Empereur avec Marie-Louise.

{ Napoléon avait décidé que la traîne de l’Impératrice -erait portée par quatre reines : la reine Hortense, la «îeine de Westphalie, la reine d’Espagne et la reine de Naples, Caroline, sœur de l’Empereur. Les trois premières se soumirent a cet ordre souverain. Mais la àeine Caroline ne voulut pas accepter ce rôle qui répue nait a sa fierté, et on la vit, bravant la colère de son ;l?rrible frère, marcher dans le cortège, seule, derrière 11 îs porte-traîne, la tête haute, dans tout l’éclat de sa aiunesse et de sa beauté. Berryer disait que devant s ette courageuse révolte contre la volonté du despote, avait senti ses mains se rapprocher instinctivement

comme pour applaudir, et qu’il avait compris la grandeur d’une âme fière et indépendante.

Et cependant il élait encore sous le charme de la gloire, et son jeune enthousiasme lui dictait même une ode (1) qui a été retrouvée et citée par Quérard sur l’en-

(1) C’était un essai de poésie de cent quatre vers, poésie d’écolier dont voici les principaux passages:

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