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CONSEIL DE L’ORDRE DE MALTE, DÉCÉDÉ LE 29 JUIN

Et Marie-Louise-Caroline BERRYER, née Gautier de Bar LE 1er AVRIL 4791, DÉCÉDÉE LE 15 NOVEMBRE 1842.

le montrant : C’est un des meilleurs amis que j’aie eus dans ma vie.

La pensée de la mort lui était devenue familière , l’approche de sa lin ne troubla pas son âme virilement chrétienne.

Celte campagne qu’il aimait tant fut la cause indirecte de sa mort. Il était allé au Jardin d’acclimatation acheter des oiseaux pour son cher Augerville. En sortant, le pied lui manqua, et cette chute occasionna une lésion interne qu’il ne soigna pas et qui finit par l’emporter.

Il était plein de verdeur et d’amour de la vie, quand le danger lui apparut. 11 voulut réagir , et, se traînant péniblement, il allait chaque jour prendre des nouvelles de deux vieux amis qui se mouraient, Rossiniet le baron James de Rothschild.

M. de Rothschild partit le premier; on cacha cette mort â Berryer-, et madame de Rothschild elle-même, s’associant généreusement â cette pensée, continuait à lui envoyer des fleurs et des fruits de Ferrières, et même â lui écrire comme sous la dictée de son mari.

La mort de Rossini présenta une circonstance sin gulière. L’année précédente, le comte Pillet-Will, si intimement lié avec lui, donnait en son honneur un

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grand dîner où se trouvait aussi Berryer. A la fin du repas, on but à la santé de Rossini; Berryer se leva , et, après avoir rendu hommage a ce grand génie, se sentant soulevé par un sujet qui lui allait doublement au cœur, il improvisa une magnifique histoire de l’art, de ses origines, de sa destinée, de son action sur l’humanité, et il exalta cette flamme, cette étincelle que la créature reçoit du Créateur, en quelque sorte comme une délégation de sa puissance.

On écoutait avec délices cette voix vibrante, inspirée -, et à ce moment les deux acteurs principaux de cette scène, l’artiste et l’orateur , l’un et l’autre si 'vivants, si jeunes par la pensée, ne pouvaient croire à la mort. Le grand souffle intérieur n’était-il pas trop puissant pour s’éteindre ?

Mais tandis que, pleins de confiance et de sécurité, ils promettaient a leur hôte de se retrouver chez lui l’année suivante, déjà la mort planait sur eux. Rossini en sa qualité d’Italien était très-superstitieux et redoutait beaucoup le chiffre 13, et comme il était né dans une année bissextile, il fêtait tous les quatre ans le retour de cette période. Or il est précisément mort le 13 novembre d’une année bissextile.

En s’informant de la santé de Rossini, Berryer disait au baron de Larcy : « Ce cher Rossini , c’est cer-

« tainement l’homme qui a eu le plus d’esprit depuis « Voltaire! Mais c’est aussi un excellent cœur. Je me « rappelle ce qu’il m’écrivait quand j’étais sous le « poids d’un grand chagrin : « A mon plus honoré, a « mon plus cher ami, dévouement et amitié éternelle « que rien ne rompra, même la mort! »

Et, en répétant ces paroles, Berryer était ému jusqu’aux larmes. Leurs vœux étaient près d’être exaucés, car la mort allait réunir à quelques jours de distance i ces deux beaux génies. Rossini mourut d’abord. Berryer n’en sut rien, mais il sentait lui-même chaque jour la vie lui échapper.

« Mon cher Nélaton, dit-il à son savant médecin « et ami, faites-moi vivre, pour que je puisse voir le « bonheur de la France et la réalisation de mes espé- , « rances ! »

Recevant une réponse évasive, il ajouta : « — Bien!

« vous ne me trompez pas ; je vous remercie. Que la « volonté de Dieu soit faite! « Puis, par une transformation soudaine , sans hésitation, sans regret, il se prépara a mourir chrétiennement.

Le 20 novembre, 'a. Paris , il avait reçu les derniers sacrements. Il avait fait préparer a Augerville la chambre d’un ami, chargé par lui de ranger des papiers, lorsque tout a coup il dit : Je veux aller à Augervillel

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On consulte ses médecins; Ricord s’oppose au départ; Nélalon dit: Laissons-lui cette dernière joie.

La veille de son départ, sur le bruit qui en courut, grand nombre de personnes, députés, avocats, académiciens, M. de La Ferté , M. de Riancey, M. Thiers, se présentèrent chez lui. Il ne put les recevoir. Mais il prit soin d’envoyer à tous ceux qui étaient venus sa carte de visite en signe de remercîmenl et d’adieu.

M. Marie, son ami de tout temps, son collègue 'a la députation de Marseille, M. Marie, qu’il avait fait appeler, a raconté avec émotion cette dernière entrevue et redit les paroles qu’il le chargea de porter a ses confrères du barreau. C’était une exhortation de rester toujours fermes dans leur amour pour le droit; c’était surtout l’effusion d’une affectueuse confraternité qu’il avait su conserver avec eux a travers la diversité de leurs opinions et de leurs destinées.

M. Marie en lui serrant les mains lui disait: « Non, pas d’adieu! nous nous reverrons. — Ah! oui, repritil d’un air rêveur, a la campagne... peut-être!... »

Comme on le mettait en voiture, il vit venir le comte Kisseleff : Rerryer sans rien lui dire lui montra le ciel.

Ï1 arriva à Augerville accompagné de la sœur qui le soignait, de mesdames de Vaufreland, de Suzannet,

<le La Grange et de mademoiselle Oulrey, auxquelles vinrent -se joindre MM. de Falloux, Andral, Henri Moreau et Mgr Dupanloup.

— Je suis enfin chez moi, disait-il en souriant. Et celte joie d’enfant sembla lui faire tant de bien qu’on eut un moment une lueur d’espoir.

En entrant dans le salon du château , il s’arrêta devant les portraits de ses parents , étendit les bras vers ces figures muettes, et, les considérant avec attendrissement, il dit ces simples mots:

« Mon père!... ma mèrel »

Mais l’accent avec lequel il évoquait ces chers souvenirs était tellement pénétrant que les personnes présentes furent saisies d’émotion-, c’était toujours, c’était encore cette espèce de magnétisme qui donnait tant de force à son regard et 'a ses moindres paroles.

— On ne s’imagine pas, disait M. de Sacy â l’Académie, ce que devenait un mot, un cri dans la bouche de Berryer !

Les témoignages d’intérêt lui arrivaient de tous côtés. Il se montra particulièrement sensible 'a ceux qui lui furent adressés spontanément à Augerville par tous les barreaux de France, ceux de Bordeaux et de Lyon en tête.

Il ne parlait plus que rarement, mais ses paroles

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portaient l’empreinte d’une douce philosophie toute chrétienne.

« — Qu’importe, disait-il, que la vie se consume en efforts impuissants à la poursuite du bien, si l’on garde jusqu’à la dernière heure le plus précieux de tous les trésors, la juste satisfaction de soi-même !»I1 pouvait se faire à lui-même l’application de cette pensée.

Ses jambes ne pouvaient plus le porter , mais son esprit était toujours vaillant. Quelques jours avant sa mort, ses amis, près de son lit, causaient d’art et de littérature pour le distraire de ses souffrances. On vint à parler de la Fontaine -, la figure mourante de Berryer s’anima d’un éclat passager, et d’une voix vibrante, superbe encore , il récita la fable des Deux Pigeons ; la puissance du beau l’avait ressaisi, et il émut si profondément ses auditeurs qu’ils en ont gardé un souvenir ineffaçable.

Mais de plus hautes pensées s’étaient emparées de lui. Le Père de Pontlevoy et le grand évêque d’Orléans ont retracé ses actes de foi etsa fin édifiante. 11 disait au Père de Pontlevoy :

« — Je ne crains ni ne désire la mort ; mais je re- « connais que la maladie est un don de Dieu parce « qu’elle rapproche les cœurs, et surtout parce qu’elle « nous rapproche de Dieu. »

Le médecin deMalesherbes ne le quittait plus. Berryer lui demande avec douceur s’il a encore quelques heures a vivre, et pousse deux fois avec énergie le cri de Vive le Roi !

Il serre la main de M. de Falloux et lui dit :

« — Maintenant je suis tout en calme », et lui serrant de nouveau la main dans les deux siennes, « et en amitié ». 11 avait fait rapprocher son lit de la fenêtre pour mourir en face de la nature, mais sa vue commençait a s’obscurcir. Alors, étendant les bras, il s’écrie d'une voix forte :

— O mes amis, mes amis, où êtes-vous P

Acecri,on accourt, on s’empresse. Il saisitles mains qu’on lui présente, les serre avec effusion en disant :

— Mes amis, que je vous aime 1 Pardonnez-moi les peines que j’ai pu vous faire.

Mort de Berryer; ses obsèques à Augerville; plusieurs trains de voyageurs pour la cérémonie. — Les typographes et les charpentiers, ses anciens clients. — Sa vieille robe d’avocat.

— Dieu lui avait épargné la vue des malheurs de la France.

— Un instant on put croire au retour de temps meilleurs ; le concours de Berryer y aurait puissamment aidé. — Exhortation aux assistants par M. de Falloux à rester unis. — Lettre de Montalembert, souhaits, prières et expressions de reconnaissance. — Dernière pensée. — Lettre de Frohsdorf arrivée trop tard. — Autre lettre à madame Arthur Berryer.

— Double cadre : Aussi illustre que fidèle.

Après cette vive émotion il reprit une parfaite sérénité. Il récita plusieurs fois l’admirable prière du Salve, Regina, puis il entra dans une agoniedouloureuse. Le jour suivant, le 27 novembre 1868, à quatre heures du matin, Berryer porta la main à son front, essayant encore de faire le signe de la croix ; ses lèvres si éloquentes murmurèrent quelques paroles qui n’étaient point faites, sans doute, pour les oreilles humaines, car personne ne les comprit.

Cette grande lumière s’éteignit : la dernière pensée de Berryer avait été pour sa patrie et son Roi.

Ses obsèques eurent le caractère d’un deuil national. Malgré le temps pluvieux, malgré la distance si effrayante pour beaucoup de Parisiens, il fallut deux grands trains spéciaux outre le train réglementaire pour amener tous les voyageurs. L’humble église d’Augerville pouvait à peine contenir la foule des notabilités diverses, venues pour rendre hommage a ce type accompli du grand citoyen en qui se réalisait si complètement la belle devise antique : Vir bonus dicendi peritus.

Dans le cortège, on remarquait les délégués des marins, des typographes et des charpentiers, anciens clients reconnaissants du grand avocat. Sur le cercueil, aucun autre insigne que sa robe à chaperon d’hermine, pauvre robe trouée, portant dans ses plis froissés la marque de ses longs services, et semblable à un drapeau déchiré que son délabrement rend plus vénérable encore.

Dieu avait épargné à Berryer le douloureux spectacle d’une troisième invasion. Son patriotisme en eût cruellement souffert. Il n’avait pas la philosophie commode et insouciante qui faisait dire a Voltaire écrivant au duc de Choiseul:

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«... Henri V d’Angleterre n’a-t-il pas été couronné « à Paris ? Allez, on revient de loin, et vous n’avez pas « à craindre la subversion de la France, quelque sot- « lise qu’elle fasse. »

Depuis Voltaire, la France a fait de terribles sottises ; elle a subi de terribles revers, et s’est vue plusieurs fois à deux doigts de sa perte. Mais Dieu la protégeait visiblement. C’estainsi que dans ses dernièresépreuves, quand les discordes civiles eurent mis le comble aux horreurs de l’invasion, on entrevit une nouvelle aurore. L’esprit public parut incliner vers la royauté légitime, source sereine d’ordre, de liberté, de prospérité. Ne doit-on pas regretter que Berryer, à ce moment, n’ait pas été la pour rallier et réunir en faisceau par l’autorité de sa parole, par la sagesse de ses conseils et l’ascendant d’une vie publique irréprochable, toutes es tendances conservatrices ? Il eût peut-être déjoué e machiavélisme des ambitions séniles et renversé 'échafaudage de puérils préjugés que l’on excitait ont en paraissant les déplorer, et qui seuls empêhaient la réconciliation de l’ancienne France avec la France moderne. Cette gloire a manqué a Berryer. lais il n’en a pas moins occupé une grande place tans l’histoire de son temps. M. le duc de Noailles a it avec justesse que Chateaubriand fut la plume de la

cause royaliste, et que Berryer en fut la voix. De tels chefs honorent le parti qu’ils servent; leurs noms seuls suffiraient à dissiper les préventions de la foule, si ces préventions n’étaient entretenues avec soin par les ambitieux, petits et grands, qui, dans le désordre des esprits et la confusion des opinions, entrevoient la chance de saisir quelques lambeaux du pouvoir.

Que ceux, du moins, qui assistaient aux obsèques de Berryer n’oublient pas les belles paroles de M. de Falloux :

« Dieu veuille permettre que Berryer laisse encore « tomber sur nous ses inspirations ; qu’après nous « avoir enseigné a mourir, a combattre, il continue à « nous guider-, que les mains qui se sont serrées sur « sa tombe demeurent unies ! »

Deux jours avant sa mort, Berryer avait reçu de M. de Montalembert une lettre datée de la Boche en Brenil (Côte-d’Or) et qui l’avait vivement touché.

« Très-illustre confrère et très-cher ami,

« ... Je veux vous dire que mon cœur et mon âme « sont toujours auprès de vous, que je souffre avec « vous, que je prie avec vous et pour vous. Comme « tant d’autres plus dignes que moi d’être exaucés, je « demande â Dieu que vos jours soient encore pro-

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« longés, non pour vous, mais pour l’honneur et ’ « l’exemple de notre pauvre pays qui a tant besoin « d’une lumière telle que la vôtre.

« En dehors de ces vœux qui me sont communs ! « avec tous les honnêtes gens de France, j’ai un lien « qui m’attache à vous tout particulièrement, celui de « la reconnaissance.

«... Le souvenir de cette voix, la plus éloquente, « la plus pathétique de notre siècle, qui a retenti si « haut et si loin pour un si pauvre client que moi, « me pénètre d’une émotion et d’une gratitude inex- « primables.

«... Condamné depuis bientôt trois ans h une « infirmité incurable, je puise dans mes propres souf- « frances une sympathie plus profonde et plus intime « pour les vôtres.

« Vous ne dédaignerez donc pas, j’en suis sûr, ce « cri d’un cœur qui est tout à vous, qui vous admire, « et vous aime avec l’affection la plus ardente, la plus « tendre, la plus affligée. »

La dernière pensée de Berryer couronna en quelque sorte l’unité de sa vie. De sa main mourante il adressa a l’auguste chef de la maison de Bourbon ce suprême adieu :

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