‹ Berryer, de Villèle, de Falloux, l'opposition royalisteChapitre 3 sur 7 · LA JEUNESSE D UN ROYALISTE · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE D UN ROYALISTE

C’est la fatalité des révolutions de dévorer les hommes, les générations, sans leur laisser le temps de remplir leur destin. Depuis que la France est entrée dans les grandes aventures ou, si on l'aime mieux, dans les grandes expériences, les régimes, les gouvernements se sont succédé disparaissant où reparaissant tour à tour pour s’eéclipser encore. Tout a changé, les dynasties, les institutions, les mœurs, la configuration de l'Europe et du monde. Dix fois la scène publique s’est renouvelée, et dans ce flux ou ce reflux des choses, que de forces perdues, de destinées manquées ou inachevées et d’espérances trahies! Combien d'hommes qui semblaient faits pour être les guides de leur pays, qui ont eu même leur moment de règne et qui, ballottés dans les révolutions, jouets des inconstances de la fortune, n’ont plus été bientôt que les serviteurs des

causes vaincues! De tous ces hommes qui ont été à leur heure des personnages du drame contemporain, qui ont représenté une foi, une idée, une tradition, la plupart n'ont fait que passer, — ministres d’un instant, orateurs bannis des tribunes, politiques aux courtes illusions et aux longs mécomptes. Une sédition victorieuse, un coup d’État heureux, et du soir au lendemain, ils ont été mis hors de combat, hors de la vie publique, submergés ou dépassés par les événements, réduits à rester, dans un ordre nouveau, les témoins survivants, peut-être un peu désabusés de ce qu'ils avaient cru durable et qui n’était déjà plus.

Certainement une des crises les plus étranges dans la série de ces vicissitudes du temps reste toujours cette révolution du 2 décembre 1851, fille de la révolution de 1848, qui changeait pour ainsi dire le cours de la vie nationale. Elle avait cela de caractéristique, cette révolution de la force, qu’elle frappait à la fois plusieurs générations : elle fermait l’avenir aux générations nouvelles arrêtées dans leur essor et dans leurs espérances; elle atteignait surtout d’abord tout ce qui avait vécu et grandi depuis près de quarante ans dans l'atmosphère excitante des régimes libres. Ceux qui la veille encore régnaient par le conseil, par l’éloquence ou par l'esprit se trouvaient brusquement dispersés et réduits au silence. Ce coup de vent nocturne de décembre avait emporté les plus brillants, les plus illustres de tous les camps, monarchistes, républicains, libéraux, parlementaires : et les Molé et les Thiers, et les Dufaure et les Cavaignac; et Lamartine et Tocqueville : et le généreux Berryer et Montalembert qui allait se dévorer quinze ans dans l’inaction avant de s’éteindre avec le regret de la parole perdue (1); et avec

(1) Je rappelle avec peine un article mordant et malséant écrit à cette époque, peu après le 2 décembre, par Sainte-Beuve, sous le titre : les

bien d’autres M. de Falloux qui, lui aussi, a été de cette race des hommes à la carrière interrompue par les révolutions. Ils n’avaient pas tous le même passé, ils se trouvaient tous ramenés au même point, confondus dans la même défaite. « Ma vie politique avait été courte, mais pleine », a écrit M. de Falloux au jour de la disgrâce commune. Il n’avait eu, en effet, que le temps de traverser les parlements, le gouvernement. Il avait été député aux assemblées quelques années tout au plus, de 1846 à 1851, ministre neuf mois à peine, sous une République qui se précipitait déjà vers l'Empire; mais dans ce court passage au pouvoir il avait fait assez pour révéler les dons brillants de l’homme d’État, pour attacher son nom à quelques-uns de ces actes ou de ces mots décisifs et tranchants qui marquent dans l'histoire, pour rester une des figures les plus expressives du monde religieux et conservateur à un moment du siècle. M. de Falloux s’est dépeint ou raconté lui-même dans ce livre des Mémoires d'un royaliste dont il a voulu faire son testament, — où, à la vérité, il brouille quelquefois un peu les noms, les dates et les impressions, où il revit cependant tout entier avec son originalité aux mille nuances.

Ce qu’il a été réellement, ce qu’il reste, c’est un royaliste à coup sûr, mais un royaliste et un catholique qui ne s’est pas refusé le plaisir un peu hautain de se parer de ses disgraces auprès de son prince comme auprès du pape; un plénipotentiaire raffiné et libre de la royauté et de l'Église dans leurs malheurs; un politique alliant la souplesse à la résolution, la bonne grâce à la fierte, les dons de la séduction à l’art de lancer le trait acéré dans les polémiques où dans les discours, aimant l'influence plus que Regrets. C'était peu courageux à l'égard d'hommes qu'il n'avait pas tou-

jours traités si durement et qui étaient alors des vaincus. 11 y eut une vive et spirituelle réponse de M. Cuvillier-Fleury.

le pouvoir, passant sans effort de la vie publique ou de la vie mondaine à la vie rurale : et à travers tout, un valétudinaire incorrigible, — qui a vécu soixante-quinze ans sans cesser un Jour de combattre, même dans sa retraite, — même après sa mort, par ses Mémoires (1)!

Chaque période de ce siècle éprouvé a eu son esprit, sa représentation vivante, ses hommes qui, à travers les diversités de physionomie et de génie, ont gardé, pour ainsi dire, un air de famille, l’air du temps où ils ont vécu et grandi. Je ne parle pas seulement de l’Empire, dont les hommes, fils de la Révolution, disciplinés par un maitre, ont été avant tout des fonctionnaires et sont restés dans l'histoire sous la figure du général ou du conseiller d’État. La Restauration, née pour réconcilier les vieilles traditions et une société nouvelle, a eu son monde d’élite, politiques, publicistes, parlementaires : les Chateaubriand, les Royer- Collard, les de Serre, les Hyde de Neuville, les Martignac, les La Ferronays, tous marqués à l'effigie d’une époque de renaissance monarchique et libérale. La monarchie de Juillet, œuvre d’une commotion populaire et d’une scission de famille, a eu, elle aussi, ses hommes faits pour la personnifier et la servir, les Casimir Périer, les Broglie, les Thiers, les Guizot, les Rémusat, les Tocqueville, qui ont eu, dans ces dix-huit années, leur cadre naturel. C’est la fortune de M. de Falloux de représenter une génération qui n’a pas eu son régime, son Cadre, qui a passé sa vie à

(1) Mémoires d'un royaliste, par le comte ne FazLoux, 2 vol. in-8,

se débattre dans des situations fausses et n’a connu que les regrets ou les espérances.

Né aux grands jours de 1811, dans le silence de la vie provinciale, sur cette terre d'Anjou où vivaient encore les souvenirs des guerres vendéennes et les vieilles mœurs rurales, Alfred de Falloux était de cette jeunesse qui n'avait pu connaitre l’Empire et qui trouvait d’ailleurs au foyer de famille d’autres cultes, d’autres traditions. Il était, a-t-il dit lui-même, d’une race qui « avait servi la monarchie sans éclat, mais avec fidélilé », sans réserve, mais sans servilité. Par sa grand’mère, la marquise de Coucy, fille de madame de Mackau, sous-souvernante des Enfants de France, il serattachait à l’ordre ancien disparu dans l’orage. Par son père, fils d’échevins, qui avait émigré par entrainement de jeunesse, mais qui gardait une profonde admiration pour Mirabeau, pour Pitt, pour les grands débats de la vie publique, il recevait la première impression d’une société nouvelle gouvernée par Ja parole. Par ses relations locales, il se rattachait aussi à tout ce monde de gentilshommes angevins, les Meaulne, les Candé, les d’Andigné, les Turpin, qu'il avait vus de ses yeux d'enfant, dont il a tracé le portrait d’une plume légère et piquante. La fortune de sa famille avait été des plus modestes; elle s'était trouvée subitement agrandie par l'héritage inespéré d’un oncle inconnu, vieilavare, parfait originalqui, pour n'avoir pas à payer ses couchers dans ses voyages, avait fait acheter une maison à chaque étape sur la route de Paris. L'héritage de M. de la Crossonnière avait fait d'Alfred de Falloux un jeune fils de famille vivant moitié à Angers, pour ses études, moitié dans un petit domaine du Craonnais qui s'appelait alors La Mabouillère, — et dont il a fait depuis le beau et riche bourg d'Iré. Ainsi il avait grandi en ce pays angevin aux mœurs simples et attachantes, à un foyer domestique tout imprégné de roya-

lisme, dans l’atmosphère nouvelle d’une monarchie restaurée, sortie des plus miraculeuses convulsions avec ses vieux prestiges, mais relevée ou vivifiée désormais par les luttes libérales. Par lui-même, il était d’une nature ouverte, gracieuse et facile, éprouvant autant de curiosité que de plaisir à entendre son aïeule raconter ses souvenirs de Versailles, son père parler des grands duels parlementaires, ou sa voisine, madame d’Armaillé, chanter des airs de Grétry ou quelque chanson vendéenne.

Ce que l’éducation provinciale avait commencé, l’éducation parisienne l’achevait en ouvrant, devant un Jeune et aimable esprit, de nouvelles perspectives, la grande vie du siècle et de la France. On était aux plus beaux temps de la Restauration, à ces temps presque légendaires, où l’on s’enflammait pour les luttes de la politique, pour les lettres, pour les arts, où se formait une jeunesse encore inconnue, jeunesse royaliste, jeunesselibérale, qui semblait alors destinée à entrer bientôt sur la scène, à avoir sa part d'action et d'honneur dans un ordre désormais établi. M. de Falloux n’avait pas vingt ans à l’époque du ministère Martignac. Il avait passé par les lycées où il s’était rencontré et avait lié amitié avec des jeunes gens de son âge : avec Henry de Castellane qui ne fut qu’une apparition au parlement sous la monarchie de Juillet, — avec le jeune Charles de Morny, « élevé par les soins paternels du comte de Flahaut », et promis à d’autres destins, — avec Elzéar de Vogüé, avec Éleuthère de Girardin, depuis l'abbé de Girardin, connu pour sa charité. Il s'était épris, au feu deses études, de Talma, qu’il allait voir au Théâtre- Français et à qui il s'était hasardé un jour à faire une visite de jeune auditeur enthousiaste (1). Il avait été en

(1) M. de Falloux raconte cette innocente et aimable anecdote. Talma,

à qui il n'avait su trop que dire, l'avait reçu en homme touché de ce jeune enthousiasme. Un soir, sortant du Théâtre-Frauçais avec sa mère,

même temps introduit presque enfant dans les plus illustres salons, les derniers asiles de l’esprit d'autrefois : chez le vieux marquis de Castellane, où il avait l’occasion d’entendre M. de Montlosier, le pétulant abbé de Pradt, qu’il a l’air de prendre au sérieux; chez le vieux duc Archambaud de Talleyrand, qui se faisait raconter à sa toilette les nouvelles du jour ; à l'hôtel de Crussol, chez la vieille duchesse d’Uzès, une Châtillon, fière de sa race, dont un des familiers était ce bon M. Brifaud, galant homme, dernier poète de boudoir, — qu'il devait retrouver un jour à l’Académie francaise pour le recevoir. Bref, il avait tout ce qui peut le faire ressembler, dans le lointain du temps, à un Jeune homme un peu avancé pour son âge, prématurément gâté par la fortune, par les relations de sa famille, par la facilité avec laquelle tout s’ouvrait devant lui. Il a confessé depuis avec une aimable ingénuité le péché de son adolescence. Il à avoué qu’il avait, dès sa jeunesse, « contracté des habitudes incompatibles avec les travaux sérieux et durables », qu'il avait négligé tout ce qui exigeait un effort, qu'il avait eu l'illusion de sa facilité, qu'il avait « mené de trop bonne heure une vie trop mondaine ». Ce qui veut dire qu'il avait plus d'usage, de vernis et d'apparence, que d'étude et de fonds.

C'était à tout prendre, à vingt ans, un jeune royaliste heureusement doué et donnant des espérances, tenant du Vendéen par des traditions déjà assez atténuées, par un attachement inné à la terre natale, et du mondain, surtout du mondain, par ses goûts, ayant les opinions de son âge sans exaltation, plutôt avec une précoce et gracieuse

il se trouvait en face d'un homme enveloppé de son manteau : c'était Talma, qui le reconnut et lui dit : « Eh bien! mon jeune ami, avez-vous été content de moi ce soir? » Qui fut ébahi? Ce fut sa mère, madame de Falloux, à qui 1l fallut raconter l'escapade et qui n'eut pas de peine à pardonner.

maturité, mêlant à son royalisme un vague instinct libéral : il avait respiré l'air de son temps! Avec ses jeunes camarades, ils’intéressait à tout, aux débats des Chambres, aux polémiques des journaux, qu'il suivait d’une attention passionnée. Dans les scissions qui éclataient entre royalistes, dans la lévendaire querelle entre M. de Chateaubriand et M. de Villèle, il avait fait son choix; il aurait volontiers pris parti pour le brillant disgracié qu'il a appelé « un joyau de la couronne ». Il était de ceux qui trouvaient que le ministère de M. de Villèle ne parlait pas assez à l'imagination du pays, que le système du ministre toulousain ressemblait trop « au ménage d’un vieux mari et d’une jeune femme ». De cœur il aurait suivi la fortune des Chateaubriand, des Iyde de Neuville, des La Ferronays, du séduisant Martignac, de cette brillante élite du royalisme libéral. Ce jeune sage en était déjà à penser que si la couronne avait ses droits, le parlement avait aussi ses privilèges qu'il fallait se garder d’offenser, que le pire de tout était de mettre aux prises les droits du Roi et les droits du peuple dans de suprèmes et désastreux conflits. Il était de la « droite modérée » en politique et il l'était aussi même en littérature. En gardant son culte pour Talma, qui venait de mourir, et pour la tragédie qui, alors, n’était pas beaucoup plus vivante, il se sentait atliré, conquis par les jeunes chefs de la poésie nouvelle, Lamartine, Hugo, Vigny, déjà suspects à toutes les réactions, et il aurait été tout prêt à se mettre avec les partisans d’Hernani s'ils avaient été un peu moins chevelus. Il raconte, avec une légèreté piquante, qu’un jour, dans un salon, il n’avait pu se défendre d’une sorte de « soubresaut » et de « pressentiment douloureux » en entendant un vieil ami du Roi, à qui on représentait qu'on ne devait pas s’aliéner un Jeune homme tel que M. Victor Hugo, répondre avec une emphase comique :

« Que M. Hugo s’en aille si cela lui convient, nous garderons M. de Chazet. » Pauvre M. Alissan de Chazet! Qui se souvient de lui et de ses chansons royalistes? C'était la vétusté, l’insignifiance de la poésie présentée comme l’ornement du trône et l’accompagnement d’un règne qui avait commencé par le Chant du sacre! M. de Falloux n’était pas d'humeur à s’ensevelir avec les vieilleries d’un royalisme suranné et béat, — et il n’était pas le seul.

Avec lui, c’est toute une génération grandissante, gonflée d’espérances, impatiente de vivre de la vie nouvelle, qui serait aisément devenue libérale sans cesser d’être royaliste et aurait volontiers pris pour programme ce qu'écrivait, dans ses Lettres (1), Lamartine, qui avait vingt ans de plus, mais qui était du temps : « La politique a besoin de nous, tous jeunes et hors des préventions du passé. Le vrai n’est pas pour la France dans un souvernement de regrets, de repentir, de souvenirs théocratiques ou aristocratiques où absolutistes; il est dans les besoins réels des esprits, dans le concours des intérêts et des intelligences les plus honnêtes et les plus larges, dans les espérances d’un avenir datant de la Restauration et non de l’Empire ou de l’ancien régime vermoulu. » C'était l'idéal entrevu pour toute une génération à peine entrée dans la vie!

Que serait-il arrivé si cette génération royaliste avait eu le temps de mûrir et d'entrer dans l’action, de se former aux rôles publics, aux libres débats des affaires du pays avec une Jeunesse libérale contenue à son tour dans le cadre d'institutions respectées, si la dernière représentation d’une royauté surannée eût disparu à propos, de mort naturelle, laissant la place à un esprit nouveau, à tout ce qui était jeune et actif? Oui, que serait-il arrive?

(1) Correspondance de Lamartine, t, I, lettre à M. de Virieu.

Tout aurait été probablement changé sans que rien fût interrompu en France. Une révolution aurait pu sans doute être évitée : un nouveau règne, surtout le règne d'un enfant succédant au vieil hôte couronné des Tuileries, à l’aimable, mais frivole et aveugle Charles X, aurait pu, c’est à croire, être une diversion heureuse, détendre les conflits croissants des partis et apaiser les passions en ouvrant une carrière inattendue. Que serait-il même arrivé si, au lieu de se livrer au mysticisme béat et aux puériles témérités de M. de Polignac, le vieux roi s'était fixé au ministère Martignac, sans se laisser ni abuser ni déconcerter par les tactiques des factions extrêmes? Il serait vraisemblablement mort aux Tuileries! Il aurait peut-être indéfiniment détourné l'orage de la dynastie. C’est possible; mais ce n’est là qu’une fiction de l'esprit. Ce n’est qu'un rêve rétrospectif, l’illusion d’une histoire imaginaire. L'histoire réelle, c’est que, sur ces entrefaites, un jour de juillet 1830, éclatait le périlleux duel entre les droits du Roi et les droits du peuple, ces droits qui, au dire de Retz, ne s'accordent jamais mieux que dans le silence, qu'à un défi royal répondait l’insurrection populaire, et que l'insurrection victorieuse changeait encore une fois le cours des choses, les destinées de la France. Grand trouble assurément qu’on essayait de pallier ou de limiter en le réduisant à une substitution de famille régnante, mais qui était par le fait la plus sérieuse, peutêtre la plus irréparable atteinte à l'institution monarchique par la cessation de l’inviolabilité. Jusque-à un amas de catastrophes et de prodiges interceptait pour ainsi dire le passé et avait fait de l’exécution d’un roi une tragédie presque unique et mystérieuse; l’événement de juillet prouvait qu’on pouvait toujours découronner une dynastie par un décret d’exil, que la dépossession des rois entrait, selon le mot de Chateaubriand, dans le droit

public. La tradition révolutionnaire était renouée pour ne plus s’interrompre !

Au moment où tout se décidait à Paris. M. de Falloux était à Aix, en Savoie, parcourant en Jeune homme curieux et avide d’impressions les sites alpestres, la gracieuse vallée de Chambéry, le lac du Bourget, voyant pour la première fois M. de Lamartine, rencontrant au cours de ses promenades le vieux roi Charles-Félix et la vieille reine de Sardaigne assis dans un pré sous un parasol à [aute- Combe. Le bruit des événements de Paris allait retentir brusquement à Aix et soulever une indicible émotion. Je ne sais trop si tout s’est bien passé, comme l’a cru et comme l’a dit M. de Falloux un demi-siècle après, si dans cette jeune tête s’agitaient déjà même « confusément » tous ces problèmes dont il parle. Quelle était la part des provoqués et des provocateurs dans ce combat si triste ment engagé? Où devait s’arrêter l’insurrection? N’auraitil pas mieux valu que la droite s’effarouchät moins de la liberté, que la gauche contint mieux ses impatiences et ses emportements, que tout finit par la royauté du jeune prince qui n’était encore que le duc de Bordeaux, sous une régence éclairée? Ce sont des raisonnements qu'on fait avec les années, après bien d’autres expériences et bien d'autres mécomptes. Le premier mouvement de M. de Falloux, ému de la catastrophe, avait été du moins de vouloir courir en Anjou, où il supposait que la résistance devait s'organiser, qu’un centre d'action royaliste pouvait se former, que l'esprit vendéen allait se réveiller, Son père, en homme plus mûr et plus prévoyant, s'était prudemment hâté de tempérer ce premier mouvement de chevalerie, de contenir cette jeune impéluosité digne d’un fidèle des Stuarts. Les événements n’allaient pas tarder à justifier la prudence du père et à calmer lardeur du fils. Il n’y avait pas de résistance! Il n’y avait pas de

guerre au nom du Roi! Il n’y avait plus de Vendée! Il ne devait y avoir tout au plus que l’échauffourée d’une princesse au cœur chaud et à la tête légère qui avait son aventure à la Walter Scott! Tout était fini!

Tout du moins avait changé de face par le coup de foudre de juillet. Au fond, vue dans le lointain du siècle, à la lumière de tout ce qui s’est passé depuis, cette révolution de 1830, qui s’est perdue dans tant d’autres révolutions, a été et est restée une profonde coupure dans la vie morale et politique de la France. Elle creusait un abime entre le camp de la monarchie vaincue et le camp d’une monarchie nouvelle. Elle n’atteignait pas seulement ceux qui servaient depuis quinze ans la Restauration, qui s'étaient compromis pour elle et allaient disparaitre avec elle; elle atteignait aussi ceux qui auraient pu bientôt la servir, qui formaient déjà ce qu’on pourrait appeler la jeune garde d’un nouveau règne et qui se voyaient arrêtés au seuil des carrières publiques. M. de Falloux lui-même, à la faveur de vieux souvenirs, des relations anciennes de sa grand'mère, madame de Coucy, avec la duchessse de Polignac, la favorite de l'infortunée reine Marie-Antoinette, avait dû un instant entrer dans la diplomatie sous le dernier et fatal ministère du vieux roi Charles X. Il se trouvait brusquement décu dans ses espérances, rejeté parmi les vaincus du Jour; il était, lui aussi, de ceux qui, par honneur ou par esprit de famille, se croyaient obligés d’enchainer leur jeunesse à la dynastie déchue, et qui, avec leurs chefs, les Chateaubriand, les Hyde de Neuville, les Berryer, les Fitz-James, les Valmy, ont représenté toutes les nuances de la dissidence légitimiste sous la monarchie de Juillet.

Ils n’émigraient pas, tous ces vaincus du moment, personne n’émigrait. Ce n’était plus le temps des émigrations et des Vendées prêtes à prendre feu. Ils se réfugiaient dans

leurs terres ou dans leurs salons, dans leurs regrets et dans leurs illusions, mettant une sorte de point d'honneur à rester étrangers au régime nouveau. Ils se livraient aux frondes mondaines, à la petite guerre de bons mots et d’épigrammes contre le roi Louis-Philippe qu'ils n’appelaient jamais que M. le duc d'Orléans, contre les jeunes princes qu'ils affublaient de sobriquets ridicules, contre les ministres, contre tout ce qui représentait « l’usurpation ». Ils crovaient servir leur cause en faisant d’une opposition boudeuse et dégoûtée une politique. Ils ne conspiraient pas, ou, si l’on veut, ils ne conspiraient tout au plus que par leur fortune, par leur position sociale, par une fidélité assez platonique à la royauté exilée, par les liens qu'ils gardaient toujours avec Prague, Goritz ou Frohsdorf, par un goût un peu puéril pour des manifestations, ou des pèlerinages sans péril et sans profit. Leur malheur était de ne représenter qu'une force perdue et impuissante. Ce n’est qu'avec le temps qu’ils commencaient à voir que la bouderie et l’abstention ne servaient à rien, que décidément la monarchie de 1830 s’affermissait, que le meilleur moyen «le servir leur cause était de rentrer dans l’action, de se mêler aux affaires du pays, fût-ce sous un régime qu'ils n'aimaient pas. Ils avaient devant les veux l'exemple excitant et réconfortant d’un Berryer qui pas un instant n'avait quitté le parlement, qui ne cessait de servir sa foi de sa généreuse et puissante parole, par sa libérale discussion de tous les intérêts de la France. Il est vrai que Berryer lui-même était souvent traité de suspect entre royalistes raffinés.

C'est l'originalité de M. de Falloux d’avoir représenté mieux que tout autre, dès sa jeunesse, cette double phase du légitimisme francais sous la monarchie de Juillet. Bien que rattaché tout d’abord au camp des vaincus, c'était un vaincu à sa manicre. Ce n'est pas pour rien qu'il avait

voulu être diplomate. Il avait le goût et presque le génie de la diplomatie dans les plus simples affaires. Par un instinct pratique prématuré et par un esprit compréhensif, il était fait pour les conciliations et les fusions. — Il ne s’en défend pas, il l'avoue : il se mêlait aux frondes royalistes, aux guerres de salons contre la dynastie nouvelle ; mais il se hâte d'ajouter qu'il fut toujours choqué des polémiques injurieuses, et il se rend la justice qu'ilne « perdit jamais le respect pour la vieille maison de France ». Pour rien au monde, c’est lui qui le dit, il n'aurait mis le pied dans une société orléaniste ; mais il y avait des accommodements, ce qu’il appelle, par un heureux euphémisme, « des perspectives de ce côté ». Il y avait des salons « neutres », comme celui de l’ambassadrice d'Autriche, laimable comtesse Apponyi, où « toutes les opinions se rencontraient sans se heurter », où l’on avait l’occasion de s'assurer sans déplaisir que M. le duc d'Orléans, M. le duc de Nemours qui se montraient des plus assidus à ses soirées cosmopolites, étaient des « princes fort courtois et fort brillants ». Il se mettait aux ordres du vieux marquis de Coislin, un des chefs des mouvements de l’Ouest, s’il devait y avoir quelque prise d'armes ; mais il convient que les échauffourées, même celle de madame la duchesse de Berry, étaient des aventures plus chevaleresques que sérieuses, qu’elles ne répondaient plus aux sentiments de la vraie Vendée.

Enfin ce jeune royaliste au jugement précoce ne fait aucune difficulté d’avouer qu’à son retour à Paris, au lendemain des événements, il lui avait été démontré « que l’insurrection de Juillet avait intronisé un gouvernement et développé un ordre d'idées avec lequel ilfaudrait compter tout autrement qu'il ne l'avait suppposé d’abord ». Il passait son temps à mettre d'accord son dévouement qui le rattachait aux Bourbons déchus, à la royauté de l'exil,

et sa raison qui ne restait pas insensible à la puissance, à la signification des choses. Bref, en gardant sa fidélité au passé, il ne se défendait ni des influences, ni des idées du temps, et il ne s’interdisait pas l'avenir. Il avait par son age le privilège de pouvoir attendre! Il avait le goût de s’instruire en attendant, ct n'ayant pour le moment rien de mieux à faire, il se dédommageait de l’inaction que ses liens de parti lui imposaient par les voyages, par les affiliations aux œuvres de propagande religieuse ou de charité mondaive, par les cultures de l’esprit, par tout ce qui remplace la politique, — et peut au besoin y ramener. Il s’ouvrait à lui-même une carrière nouvelle où allait se dégager par degrés et se fixer cette nature intelligente et fine.

IT

« Ne pouvant désormais étudier l’Europe en diplomate, a-t-il dit, je voulus du moins la parcourir en touriste. » Ces voyages que M. de Falloux tenait à inaugurer par un pieux pèlerinage de fidélité à la petite cour de la royauté exilée à Prague, en se promettant par surcroit et un peu délibérément de voir de ses propres yeux « ce que l'avenir pouvait attendre des qualités naturelles et de l'éducation de M. le duc de Bordeaux », ces voyages sont un des épisodes les plus curieux de cette carrière. Passer quelques années à visiter l'Europe, voir tour à tour Vienne et Berlin, Saint-Pétersbourg, Moscou et Kasan ou Varsovie, Londres et Édimbourg, Venise, Florence et Rome, c'était certes pour un jeune homme le meilleur moyen d'élargir et d'élever son esprit, de se former au spectacle des diversités humaines. Le spectacle avait d'autant plus d'intérêt

dans un temps où l’on ne voyageait pas aisément, où les caractères de tous les pays restaient bien plus tranchés, où, en face d’un monde nouveau qui commencait à grandir, la vieille Europe vivait encore avec ses traditions et ses chefs, — M. de Metternich à Vienne, M. de Nesselrode à Saint-Pétersbourg, le dernier pape d’ancien régime à Rome. Tout était fait pour piquer et intéresser une curiosité intelligente. Je ne dirai pas que M. de Falloux jetait un regard bien profond sur ces contrées qu'il parcourait. Il voyageait peut-être un peu trop en jeune touriste recommandé qui avait des lettres pour les personnages de cour à Vienne, pour madame de Nesselrode à Saint-Pétersbourg, pour le maréchal Paskiewitch à Varsovie, où pour l’inévitable M. de Humboldt à Berlin, — et qui croyait montrer sa petite indépendance en se dispensant de faire sa visite aux ambassadeurs du roi Louis- Philippe. Il voyait sûrement la vie mondaine plus qu'il n’étudiait le génie des nations. Le touriste ne restait pas moins un observateur délié et avisé des mœurs et même des ridicules. Il trouvait dans ses courses à travers l’Europe l'avantage de se familiariser avec les choses et les hommes, — il y trouvait aussi parfois des mécomptes. Qu’avait-il vu à Prague, cette première étape de ses voyages? Certainement il portait dans sa visite le respect attendri des royales infortunes. Il n’avait pas franchi sans émotion le seuil de cet antique et morne palais de la Moldau, le Hradschin, où vivaient sans bruit, comme figés dans l'étiquette, et le vieux Roi qui n’avait rien appris, et le Dauphin, « toujours taciturne et résigné (1) », et la Dauphine, sacrée par ses malheurs, et ceux que par une

(1) On peut lire sur cette cour de Prague et cette vie des princes exilés, surtout sur M. le duc d'Angoulême, des Souvenirs laissés par M. le marquis de Villeneuve et publiés récemment sous ce titre : Charles X et Louis XIX en exil, 1 vol in-8°.

- familiarité touchante on appelait « les enfants ». Il avait senti peut-être aussi le froid de la vétusté. II n'avait pu, je le crois bien, se défendre d’une impression pénible en voyant les agitations intimes, les divisions, les intrigues, jusque dans cette petite cour de exil, l'éducation même du jeune prince qui allait être le comte de Chambord, livrée à des influences surannées. Il avait voulu pour cette jeunesse plus de vie et de mouvement, « l’eclat d’un gouverneur illustre », — sans doute M. de Chateaubriand. Il écrivait à Paris : « C’est un diamant qui n’est pas monté!» Il emportait des doutes sur cette éducation qu'il avait voulu voir de près pour lui demander, disait-il, le secret de lavenir, et ses doutes étaient destinés à durer. Toutes les fois qu’il a rencontré depuis à Rome, à Venise, le duc de Bordeaux, devenu le comte de Chambord, il a été toujours sous le charme de ce prince d’une grâce séduisante et presque imposante; il n'avait pas le même goût pour l'entourage, pour les conseillers de l’exil. Il sentait que « le diamant n’était pas monté ». C'était la suite de l’impression de Prague! Si, d’un autre côté, le jeune voyageur s'était fait l'illusion de trouver dans les cours étrangères un intérêt bien vif pour les vaincus de 1830 et

la cause légitimiste, un sentiment survivant de solidarité entre les couronnes, entre les aristocraties de l'Europe, il n'avait pas tardé à être désabusé. Il n’entendait à Vienne que des paroles fort libres sur le vieux roi Charles X, sur la politique des ordonnances et la révolution de Juillet. Il n'avait découvert dans tout Vienne qu’un salon où florissait le pur royalisme à Ja française, celui d’une vieille comtesse Batthyanvyi, qui n'avait qu’un souffle de vie. A Berlin, il arrivait au lendemain des succès personnels des princes francais, M. le duc d'Orléans, M. le duc de Nemours, qui venaient de visiter la cour de Prusse. A Rome, il tombait dans un autre monde, un monde immo-

bile, attachant par la mélancolie des ruines, indifférent aux dynasties. Partout il n'avait vu que des gouvernements pleins de réserve et des sociétés sans sympathies.

Évidemment, le royaliste n’avait rien trouvé qui pût réconforter ses espérances. Le touriste à l’esprit alerte et ouvert trouvait de quoi s’instruire et s’amuser à voir la vie européenne dans son mouvement intime et dans ses contrastes, la scène du monde avec ses personnages, depuis le chancelier d'Autriche jusqu’au due de Wellington, depuis le maréchal de Bourmont, ce soldat énigmatique, tour à tour Vendéen, général d’empire, défectionnaire de Waterloo ou glorieux conquérant d'Alger, jusqu'à Marie-Louise endormie et épaissie dans les vulgarités de Parme, après avoir été l’impératrice de 1811 (1). Il s'intéressait à tout, recueillant sur les uns et les autres les anecdotes qu'il conte d’un tour léger, acceptant sans effort et sans exclusion les relations et les connaissances que le hasard des voyages lui offrait. Une des plus curieuses de ces relations formées en voyage a été assurément celle qu’il nouait dans une auberge de Londres avec un jeune Francais inconnu comme lui, destiné à devenir à son tour un personnage. Un léger service d'argent rendu par M. de Falloux à M. de Persigny comme à un compatriote dans l'embarras, rapprochait ces deux hommes qui n'avaient rien de commun, ni l’éducation, ni les idées, ni les relations de société. M. de Persigny, déjà fanatique d’impérialisme, engagé dans tous les complots pour la cause du prince Louis Bonaparte, avait été touché de la bonne grâce de celui qui lui avait galamment rendu ser-

(1) Ce qu'il y avait de piquant, c'est qu’un parent de M. de Falloux, un comte de Bombelles, nommé « au poste de grand maître de la cour de Parme, vacant par la mort du comte de Neipperg », avait en effet rem=placé M, de Neipperg dans toutes ses fonctions et était par le fait Le troisième mari de Marie-Louise. M, de Falloux était de la famille!

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