‹ Berryer, de Villèle, de Falloux, l'opposition royalisteChapitre 4 sur 7 · EE FE · texte numérisé non relu

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vice. M. de Falloux avait été frappé de la confante franchise et de l'originalité de son jeune compagnon de voyage. Bonapartiste et Vendéen ne marchaient guère sur le même chemin. N'importe : le bonapartiste ne trouvait rien de mieux, pour témoigner sa reconnaissance, que d'essayer de convertir à l'Empire le Vendéen, qui se défendait gaiement en invoquant sa fidélité royaliste. « Je respecte votre sincérité, lui disait un Jour M. de Persigny, d’un accent pénétré et tout prophétique; vos yeux s’ouvriront. Le prince Louis-Napoléon régnera, et vous serez de son premier ministère! » Pour le coup, M. de Falloux accueillait la prophétie par un éclat de rire et répliquait en plaisantant : « Promettez-moi, en ce cas, que vous me donnerez mon portefeuille. — Soit, continuait M. de Persigny, avec une solennité qui paraissait comique, Je vous le promets! » Et ce qu’il y a de plus singulier, c’est que ces propos de jeunes gens n’ont pas été un roman, qu'ils sont passés un jour dans la réalité; c’est que cette liaison de hasard est devenue une amitié durable, qui a survécu à tous les caprices de la fortune. La moralité de cette histoire est que la France est décidément le pays où tout arrive !

A travers ces voyages ou dans l'intervalle de ces courses qu'il animait de tout le feu de sa jeunesse, M. de Falloux ne laissait pas d’avoir ses liens à Paris ou en Anjou. Il était resté Angevin par ses souvenirs, par l'attrait de la terre natale, sans doute aussi par les intérêts où par un certain instinct provincial et rural dont il ne s’est jamais défendu. Il était Parisien par l'esprit, par les relations de société choisie pour lesquelles il semblait si bien fait, par le goût de l’action et limpatience de vivre. À défaut des carrières publiques auxquelles il se dérobait avec une partie de la jeunesse Jégitimiste, il cherchait d’autres aliments d'activité. Il servait un peu en volontaire, en

affilié intermittent, si l’on veut, dans le mouvement de propagande religieuse, de charité mondaine et de moralisation populaire, dont des hommes jeunes comme lui, Frédéric Ozanam, M. de Melun, M. Adolphe Baudon, M. de Champagny, avaient pris la libre et généreuse initiative. [l avait même fait dans ces œuvres de propagande, dit-il, ses « débuts oratoires ». Il se mélait à ce mouvement catholique, indépendant, retentissant, qui avait commencé avec l’Avenir au lendemain de 1830, que Montalembert, Lacordaire, dégagés de tout schisme, animaient de leur foi hardie et de leur parole vibrante. Ii était royaliste, catholique, orateur de bancs d'œuvre, sans cesser d'être homme du monde. Il était surtout bientôt d’un monde groupé dans un salon d’élite, le salon de madame Swetchine, qui a eu son originalité et son rôle dans la société francaise à une heure du siècle.

Par quel miracle d'esprit, je pourrais dire d'industrie intelligente et patiente, madame Swetchine avait-elle réussi à être un arbitre de la vie morale et de la vie sociale, à rassembler autour d’elle tant d'hommes de génie différent? Elle n'avait, du moins en apparence, rien pour elle. Elle n’était pas même Francaise. Née Russe, élevée à la cour de Catherine If et de l’empereur Paul, mariée à un dignitaire de l’Empire plus âgé qu’elle, convertie au catholicisme sous l'influence de Joseph de Maistre et par le travail raffiné d’une conscience agitée, elle avait contre elle et sa qualité d’étrangère et une éducation compliquée. Lorsqu'elle était venue en France pour s’y fixer après la Restauration, elle n’était peut-être pas âgée, elle commencait à dépasser la jeunesse, si même elle à jamais eu un âge. Elle n'avait pas non plus les dons extérieurs qui séduisent, elle n’avait ni la beauté, ni la grace qui supplée à la beauté. Elle n’avait pas une de ces imaginations de femmes qui brillent et fascinent; elle avait le goût ou, si

l’on veut, la vocation de l’ascétisme et du prosélytisme. Le miracle s’est pourtant réalisé, et on a eu ce salon unique, semi-religieux, semi-mondain, où les jeunes femmes se succédaient le soir comme pour prendre le ton avant d’aller au bal, où les hommes les plus éminents de toutes les opinions se sont rencontrés. La grande dame russe avait réussi, parce qu'à tout ce qui paraissait pour elle désavantage, elle joignait l’attrait d’une supériorité morale réelle, l'élévation ou la finesse d’une pensée tou- Jours en travail, le dévouement passionné pour ses amis, l’indulgence pour les faiblesses, une diplomatie ingénieuse à ménager les amours-propres el à concilier les dissidences. Près de trente années durant, cette casuiste agitée, conseillère persuasive et insnuante, a administré son salon, mélant les affaires du monde et la dévotion, inspirant la confiance et le respect, exerçant une sorte de ‘direction spirituelle, soutenant ou contenant un Montalembert, un Lacordaire, comme elle attirait un peu plus tard le libéral et inquiet Tocqueville (1). Elle régnait sans bruit dans un cercle qui, un moment, en 1848, s’est fort élargi, mais qui, en 1835, ressemblait encore un peu à un cercle d'initiés. C’est là, dans ce milieu, que se trouvait transporté celui que la maitresse de la maison appelait bientôt tout simplement « Alfred », comme elle eût parlé de son fils, que Lacordaire appelait « cet excellent jeune homme », et que M. de Bonnechose, depuis cardi-

(1) Tocqueville n'avait connu madame Swetchine qu'assez tard, après 1848, je crois, et avait été captivé., Un des volumes de sa Correspondance contient une série de lettres parfois assez laborieuses, qui indiquent une confiance très vive. On peut y voir comment ane personne d'élite telle que madame Swetchine, si bien faite pour le prosélytisme, peut prendre de l'empire sur un esprit sincère, mais pointilleux, inquiet, sévère pour lui-même, et encore plus sévère à l'égard des autres. Dans cette société, Tocqueville, par son humeur comme par la nature de son esprit, était le contraire de M. de Falloux.

nal, archevêque de Rouen, a appelé un jour « la sirène »!

Peut-être M. de Falloux avait-il été d’abord un peu effrayé de la sévérité de ce salon où il avait été introduit par madame de Virieu. Il n’avait pas tardé à être dompté ou plutôt à subir le charme indéfinissable de cette personne à la fois un peu étrange et atlirante qui aimait la jeunesse, qui écrivait vers ce temps-là à une de ses amies de Russie, la comtesse d'Edling, la charmante Roxandre Stourdza : « Mes amitiés les plus intimes, les plus précieuses sont de mon âge ou au-dessus; mais à ces relations se joignent beaucoup d’autres, dont les idées religieuses sont le seul lien. De jeunes femmes qui sont tout ce que le monde goûte et recherche davantage marchent dans cette voie. N’en déplaise à notre sexe, elles valent beaucoup moins qu'un nombre considérable de jeunes gens dont je pourrais vous présenter l'élite. Ce qu'il y a en quelques-uns d’entre eux de savoir, de foi, de zèle et de talent est inexprimable. » M. de Falloux était visiblement de cette élite. À peine entré, on peut dire qu'il était de l'intimité, objet des prédilections croissantes de la maitresse de la maison, soutenu et stimulé par des amitiés déjà illustres, — Montalembert, que « la Pologne brouillait de temps à autre avec madame Swetchine », mais que la sympathie ramenait aussitôt, Lacordaire luimême qui, le retrouvant dans sa vie errante, écrivait à sa vieille amie : « C’est chez vous que je l’ai connu, et en le revoyant je me suis senti une tendresse de frère pour lui. Il me semblait vous revoir, revoir votre appartement, vos meubles, vos tableaux. » M. de Falloux, à vingt-cmq ans, a eu son vrai cadre et comme une patrie morale dans ce salon où il avait été accueilli avec une attention généreuse. Il avait touché au cœur madame Swetchine, qui avait vu en lui la bonne gräce d’un jeune homme bien né, l'élévation des sentiments, la délicatesse de l'esprit, — et

les bons principes. Plus que Lacordaire et Montalembert eux-mêmes, qui se dérobaient parfois d’un coup d’aile à toute autorité mondaine, même à une autorité aimée et respectée, il était et est resté comme le fils spirituel de cette mère de l’Église (1).

Je ne veux pas dire que M. de Falloux n'ait eu comme d’autres son indépendance d'esprit, qu’il n’ait échappé à cette atmosphère par certains côtés, par ses attachements de parti. Il restait royaliste, légitimiste dans un salon où on était avant tout catholique; mais il était entre tous de la maison qui avait toujours sa première et sa dernière visite dès qu'il arrivait à Paris ou lorsqu'il le quittait. Il y avait trouvé, sans le chercher, l’avantage de connaitre les hommes les plus éminents du monde religieux ou même de la diplomatie européenne et de se lier avec eux, de compléter, par les conversations et les relations de société, l'éducation commencée dans ses voyages, de pouvoir se préparer à servir, lui aussi, la cause commune de sa parole ou de ses écrits. Il y avait pris peut-être aussi le pli de la maison, le goût d’une certaine diplomatie cléricale et mondaine, l’universalité de la bienveillance. Peut-être s'est-il toujours ressenti d’avoir eu une jeunesse choyée, gâtée par les succès précoces. Il est resté ce que Sainte-Beuve appelait « le plus gracieux des catholiques » et « le plus avenant des légitimistes (2) ».

(1) A peine est-il besoin de rappeler que M. de Falloux a été le pieux biographe de cette personne distinguée dans son livre : Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres, — et qu'il a été aussi l'éditeur fidèle de sa Correspondance recueillie en plusieurs volumes.

(2) Au reste, voici aa complet le portrait fin et malin tracé plus tard par Sainte-Beuve à propos de la publication de la biographie et des lettres de madame Swetchine. Il ne fait qu'accentuer des traits déjà visibles dès la jeunesse. « On dira tout ce qu'on voudra de M. de Falloux comme homme de parti politique et religieux, — c'est Sainte-Beuve qui parle, — il est de sa personne le plus gracieux des catholiques et le plus avenant des légitimistes, 11 semble né pour les fusions, pour faire vivre ensemble à l'aise,

Plus d’une fois, dans ses conversations chez madame Swetchine, Montalembert, voyant en M. de Falloux une intellisence ouverte, une nature heureusement douée, l'avait pressé de se mettre à l’œuvre, de prendre la plume, l’arme de combat. C'était pour lui comme le couronnement de l’éducation, des voyages et des salons, une sorte d'entrée dans la vie publique. Il ne demandait pas mieux; il s’y préparait, l’émulation littéraire le gagnait. On ne peut pas dire, il est vrai, que le jeune ami de madame Swetchine eût une vocation et des idées littéraires bien décidées. Il avait l’éblouissement de Chateaubriand; il était revenu de Vienne avec l’enthousiasme de Joseph de Maistre, dont il avait pu lire l’éloquente lettre sur Eugène Costa, alors inconnue en France. Au delà, il ne savait guère que ce que pouvait savoir un jeune homme du monde à l'esprit facile, pour avoir vu passer quelques écrivains dans les salons, sans trop distinguer entre Balzac, Delphine Gay et M. Brifaut. Sa première, pour ne pas dire, avec lui, son « unique école littéraire », avait été une société qui ressemblait peut-être un peu à une société d'initiés, la maison d’un aimable poète du temps, M. Jules de Rességuier, où on était à la fois royaliste et lettré, où régnaient Émile Deschamps, Alexandre Guiraud, Soumet. Le maitre des sarcasmes, qui Jamais ne ménagea ses amis ou ses alliés, le mordant Louis Veuillot, a prétendu un jour que M. de Falloux avait « appris à écrire, en faisant ses livres ». Il ne s’en défend pas! Il avait plus de dons naturels que d’instruction, et sa littérature ne pouvait qu'être l’expression d’une nature dis-

dans le lien flexible de sa parole, un protestant et un Jésuite, un universitaire et un ultramontain, un ligueur et un gallican; à le voir circuler ainsi, sans s’y accrocher, à travers les doctrines les plus diverses, on dirait qu'il les admet toutes plus ou moins et qu'il les comprend. Sa complaisance infinie ressemble par moments à une intelligence universelle... » (Nouveaux Lundis, t. Ie.)

tinguée, le fruit d’une éducation plus brillante que profonde. Les premiers écrits, par lesquels il se révélait coup sur coup, Louis AVI, la Vie de saint Pie V, étaient évidemment moins des ouvrages sérieusement historiques, que des études où il s’essayait, où il mettait ses impressions de lecture, ses goûts, ses vues sur les révolutions politiques et religieuses, — les vues d’un jeune homme qui « voulait travailler ».

Til

De ces écrits de jeunesse, l’un, le premier, Louis AVI, était surtout une œuvre de sentiment. M. de Falloux y avait été conduit par le souvenir des récits qu'il avait entendus dans sa famille, par son instinct royaliste, par l’attendrissement d’un cœur généreux pour la plus douloureuse et la plus imméritée des infortunes royales. Il n'avait pas uniquement cédé cependant à une simple inspiration de loyalisme sentimental, et il ne s'était même pas borné à recueillir les témoignages des survivants du grand drame. Il avait abordé, avec une idée plus sérieuse, le tragique sujet. Il s'y était préparé en recommencant ses études, en se mettant un beau jour à suivre la politique, les destinées de la monarchie dans les annales francaises, dans cette vaste et vivante littérature de mémoires, qui va de Villehardouin ou de Joinville à La Fayette ou à Mirabeau. Il cherchait le secret du présent dans le passé, comme le paysan d'Athènes se tournait vers le couchant pour mieux saisir, au sommet de la plus haute montagne, le premier rayon du soleil prèt à se lever à l'extrémité opposée. C'était beaucoup pour un petit volume. Jusqu'à

quel point aurait-il réussi? Il ne le savait pas. Il avait soumis son manuscrit, non pas à un critique, dure race, ou à un politique à prétention, mais à un homme fin et sensé, fils d’un des plus illustres constituants, M. le baron Mounier, alors pair de France, dont il écoutait les conseils et dont il attendait le jugement. C'était le moment, — 1839, — où madame Swetchine, confidente de tout, écrivait à un de ses plus fidèles amis, M. de Melun : « Je n'ai ici, en quelque possession, que le bon Alfred et son aimable assiduité. Il est en relation établie avec M. Mounicr, avec qui J'ai causé longuement de son Louis XVE, qu'il n'avait pas encore lu. Le manuscrit vient de lui être donné, et Je partage sûrement l’émotion de l’auteur à ce jugement dont dépendra jusqu’à un certain point sa confiance en Jui-même (1). » C'était l'émotion intime d’un premier début dans les lettres!

Ce Louis XVI, en définitive, ce Louis XVI, auquel n'avaient manqué ni les bons conseils ni les encouragements amis, n’était point sans doute une histoire de la Révolution francaise : il n’en avait pas la prétention. Il avait le mérite de résumer le sens d’un des plus cruels événements de cette histoire, de dégager une fois de plus de cet amas de catastrophes ces problèmes si souvent agités et toujours obscurs : comment la Révolution auraitelle pu être conjurée ou détournée? Y eut-il un moment, et quel serait le moment, où elle aurait pu être arrêtée et rester une conciliation pacifique et réformatrice? Par quelle série de fatalités, de déviations, de conceptions, dans l’état moral et politique de la France, par quel ensemble de causes profondes s’était formé l’effroyable orage qui venait se résoudre sur la tête du plus vertueux

(1) Lettres de madame Swetchine, 2 vol. Les lettres à madame de Nesselrode jettent surtout un jour très vif et très fin sur ce monde légitimiste du temps.

et du mieux intentionné des princes, victime expiatoire de tout un passé? M. de Falloux n'avait pas plus que d’autres résolu ces problèmes, désormais peut-être un peu rétrospectifs; il était entré du moins dans cette étude avec un esprit sincère, gardant sa piété pour la mémoire de la royale victime, sans rien méconnaitre, ni les fautes. et les faiblesses de la monarchie, ni la puissance du mouvement qui eimportait la France, ni le caractère de la lutte « entre les intérêts nouveaux qui réclamaient légitimement une place et les intérêts anciens qui refusaient trop opiniàtrément de la leur accorder ». Il a dit plus tard que, s’il avait écrit son Louis XVI à la fin de sa carrière, au lieu de l'écrire pour son début, il aurait précisé plus nettement ce qu'il n'avait fait qu'indiquer; qu'il eût bien plus insisté sur la longue désuétude des états généraux qui avait laissé la monarchie sans conseil et sans défense, « sur l’aveuglement prolongé et Ja responsabilité des classes privilégiées... » Ce qu'il y avait de curieux et de significatif dans ce premier essai, c'est qu'il était l'expression des idées, des opinions d’une nouvelle génération royaliste, qui, en restant fidèle aux traditions de légitimité, ouvrait son esprit à un souffle plus libéral et faisait à demi sa paix avec la Révolution francaise. M. de Falloux, par son Louis XVI, rendait témoignage de cet état d'esprit, de sa foi politique, comme peu après, par la Vie de saint Pie V, il rendait témoignage de sa foi religieuse, en prenant sa place dans ce mouvement de catholicisme renaissant, que Montalembert et Lacordaire, entre tous, animaient de leur feu.

Qu'est-ce que cette Vie de saint Pie V? C’est une étude de jeunesse encore, sans doute. M. de Falloux, par son premier essai, avait tenu à fixer ses idées ou à dire son mot sur la formidable crise de la fin du dernier siècle ; main-

tenant il remontait plus haut, il se tournait vers cette

autre révolution morale et religieuse qui a ébranlé le monde il y a trois siècles. C’était pour lui une manière de s'associer, dans la défense de la cause catholique, à Lacordaire et à Montalembert, dont il était l’ami par madame Swetchine, dont il avait subi l'influence sans se confondre toujours cependant avec eux. Après quelques tàtonnements, il s'était attaché à une des périodes les plus agitées de l’histoire. C’est cette grande et saisissante époque du seizième siècle, où le catholicisme à demi démantelé et humilié, entamé par la Réforme à l'Occident, menacé par l’islamisme à l'Orient, compromis par une série de papes dissolus où ambitieux, se redresse tout à coup sous la main de nouveaux pontifes, raffermissant l’unité de la doctrine et de ses règles par le concile de Trente, reprenant l’ascendant sur la Réforme, refoulant le Turc par la victoire de Lépante. C’est la vie de l’Europe tout entière à un des moments les plus décisifs, c’est l’histoire d’une grande croyance qui se relève à travers les tourmentes. M. de Falloux s'était laissé séduire par ce spectacle et, en prenant pour héros le pieux et austère Dominicain, Michel Ghislieri, devenu le pape Pie V, il choisissait justement celui qui fut, dans son humilité de moine, un des plus énergiques, un des plus intrépides acteurs de cette renaissance catholique. C'était fait pour tenter une jeune ambition, — même après Léopold Ranke. M. de Falloux a eu depuis, il est vrai, à se défendre de s’être fait, chemin faisant, l’apologiste de l’Inquisition, de la Saint-Barthélemy. Il avait tout au plus essayé de dégager la responsabilité de l’Église dans la Saint-Barthélemy, en expliquant l’horrible tuerie par la politique, par les mœurs du temps, par une Catherine de Médicis et un Charles IX, « c’est-àdire par un régime tout rempli de duplicité, de luxure et d’embüûches ». Il n'allait pas au delà de cette explication tout historique, qui vaut ce qu’elle vaut, et n’a jamais

voulu, je crois, proposer l’Inquisition pour idéal, ou pour modèle. 11 n’était pas fait pour les exagérations et pour les vaines ou choquantes réhabilitations de ce qu’il a appelé depuis « les barbaries devenues, grâce à Dieu, désormais impossibles ». Il avait plutôt la pensée de réconcilier le mouvement de renaissance catholique qui se manifestait autour de Jui, qu'il croyait servir, avec le progrès universel, avec les découvertes modernes de la science et des arts, avec toutes les transformations d’un siècle en marche.

Ce n’est pont évidemment par la nouveauté ni par la profondeur que brillaient ces études de jeunesse d’un homme qui a avoué lui-même que la facilité avait toujours été une de ses qualités et un de ses défauts. Ce Louis XVI, cette Vie de saint Pie V, on n’en peut douter, étaient les ouvrages d’un talent facile, prompt à s’assimiler les idées et à les coordonner avec dextérité, cherchant la politique dans l’histoire. Ils étaient de plus écrits dans une langue souple, aisée et courante, la langue, eût-on dit, d’un homme déjà fait pour parler ou pour agir plus que pour écrire. La polémique est aussi une action ; mais ce qui était surtout frappant et ressemblait à un trait distinctif de cette brillante nature, c'était un esprit dégagé et ouvert, impatient de se mêler aux affaires du jour. Bien qu'il restat légitimiste et catholique, il ne semblait nullement disposé à s’enchainer au passé ou à s'immobiliser dans une inaction morose. Il n’était pas des arriérés de son parti qui s’arrêtaient et voudraient encore nous ramener à 1788. Il voyait sans embarras en 1789 la date de la France moderne. « J’avais, a-t-il dit un jour, le cœur et l'esprit tout pleins des illusions de mon siècle. Je le croyais appelé à de grandes destinées... » Il voulait être de son temps; il n'en répudiait ni les progrès, ni les espérances, niles vœux, — en se réservant, bien entendu,

d'entrer un jour ou l’autre plus avant dans ces mêlées du temps avec ses propres croyances, avec ses idées et sa mesure. Il était, en un mot, dans la génération grandissante de ceux qui ne se désintéressent de rien.

Je voudrais resserrer ou préciser les traits de cette jeune physionomie et montrer dans sa formation multiple cette nature si fine et si compliquée. Les années de 1830-1845 avaient été ce qu’on pourrait appeler, pour M. de Falloux comme pour bien d’autres, « les années d'apprentissage ». Né avec les faveurs de la fortune et des traditions de famille qui avaient décidé de ses idées premicres, surpris par une révolution qui, en lui fermant une carrière, avait changé son avenir, instruit par les voyages, par la vie des sociétés choisies, par l'étude, il avait rapidement pris la position d’un jeune homme à qui tout sourit. Par son royalisme, il se rattachait au monde légitimiste, sans partager ses passions ou ses préjugés, sans abdiquer le droit d’avoir une opinion, même une opinion assez libre sur la direction et les hommes de son parti. Par ses croyances religieuses, il se rattachait au monde catholique, à ses œuvres, à ses propagandes, sans être persuadé qu'il fallût absolument manquer de politesse et de tact pour être un bon chrétien, sans se croire obligé de se dérober aux convenances sociales et à ce qu'il appelait « observation des divers incidents de son siècle » . Par le hasard des relations mondaines, il était devenu le familier, l'hôte intime et filial d’une maison où il avait trouvé, dans une atmosphère peut-être un peu factice, sous l’égide d’une personne d'élite, grande pêcheuse d’âmes, les amitiés les plus empressées, les encouragements précieux. Parses premiers ouvrages, il avait montré, simon l’art d’un écrivain supérieur, du moins la grâce et le zèle d’un esprit fait pour tous les succès. Parisien, il l'était sans doute, par ses relations, par son goût de la

bonne compagnie et des belles conversations, — sans cesser cependant d’être un « rural » ou un « provincial » , comme il le dit, de rester attaché à son coin de terre natale, à l’Anjou et au Bourg d'’Iré où il revenait tous les ans, comme pour se retremper à une source vivifiante. Et touchant à tous les mondes, il avait pour ainsi dire passé à travers toutes les influences. De ce mélange se dégageait par degrés une sorte d'originalité curieuse et intéressante : originalité d’un homme rapidement mûri, formé à la diplomatie mondaine, alliant à une fierté native une souplesse insinuante et à des croyances fixes le goût de toutes les conciliations, royaliste au camp des catholiques, catholique au camp légitimiste, et partout politique singulièrement fin et avisé. Dès ce moment, se dessine le trait essentiel de son caractère : c'est en tout et avant tout un politique.

Qu'on se représente un instant M. de Falloux dans cette jeunesse grandissante, heureuse de vivre, entre 1840 et 18#%5. Sans être encore connu, il était dejà compte par ses amis qui voyaient en lui un jeune sage. Il suivait leurs réunions, leurs travaux; il était initié aux mouvements et aux tactiques des parlis, en gardant néanmoins parmi eux une certaine indépendance. Il était assurément lié avec les chefs de l'agitation catholique du temps, Montalembert, Lacordaire, qui l'avaient précédé dans l'intimité de madame Swetchine. Il avait pour eux, pour leurs œuvres, pour leurs discours ou leurs prédications, la plus affectueuse admiration; il n’était pas tou-

jours avec eux. Entre Montalembert et M. de Falloux tout était contraste, sauf la foi. Il y avait des différences d'opinions, de procédés, de natures qui devaient s’accentuer avec le temps et apparaitre plus tard dans le feu de l’action ou à la lumière de la tribune, sans jamais rompre leur amitié. Divergences, chocs intimes, et il y en a eu depuis plus d’une fois, étaient une affaire de tempérament entre un tribun et un politique unis par la même foi. Tout entier alors à sa campagne pour la liberté religieuse, pour la liberté de l’enseignement, Montalembert se livrait, avec l’âpreté de la jeunesse, à la fougue d’une éloquence tour à tour passionnée, altière, dédaigneuse, spirituelle et toujours saisissante. Il ne voyait avant tout, dans la lutte où il était engagé, que l'intérêt catholique, et il se défendait avec l’impétuosité d’un jeune disciple de Lamennais, qui n'avait pas suivi le grand sectaire dans sa révolte, mais qui avait retenu de cette violente école je ne sais quelle inextinguible ardeur. Il avait vu au lendemain de 1830 les croix abattues, les autels profanés, Saint-Germain-l’Auxerrois saccagé, le sacerdoce expier par une dangereuse impopularité ses alliances, ses complicités, si l’on veut, avec la Restauration. Il avait vu tout cela, et il en gardait cette vive impression que l’Église devait désormais se dégager de toute solidarité avec les dynasties qui passent, surtout avec la monarchie qui venait de disparaitre, et rester indépendante des partis. Il rêvait pour elle un rôle nouveau, la vie et l’action dans le droit commun, la revendication de toutes les libertés modernes, liberté de l’enseignement, liberté de l’apostolat, liberté des associations religieuses. Montalembert, pour sa part, ne portait dans ces luttes aucune hostilité contre le règne de Juillet, qu’il reconnaissait parfaitement, aucun calcul politique, aucun regret d’ancien régime. Il ne parlait pas en légitimiste ; il prétendait même un peu lestement que

la légitimité était une « idée turque », et lorsque ceux qu'il appelait des « faux libéraux » affectaient de ne voir dans sa campagne pour la liberté de l’enseignement qu'une «affaire de parti politique déguisée sous un masque religieux », une tactique habile, il se défendait vivement de toute arrière-pensée. Il saisissait toutes les occasions de « séparer l'intérêt religieux de l'intérêt légitimiste ». Et ce que Montalembert pensait, ce qu'il disait dans ses polémiques comme au Luxembourg, où sa pétulante jeunesse faisait à la fois le désespoir et le charme du chancelier Pasquier, son compagnon de guerre, Lacordaire, celui qui allait faire reparaitre la robe blanche du Dominicain dans la chaire de Notre-Dame, le pensait bien plus encore. Il écrivait un jour de Rome à madame Swetchine (1), qui avait bien des affinités parmi les légitimistes, qui était la confidente de leurs illusions, de leurs vœux toujours trompés : « .. La légitimité, telle qu’on l’a faite depuis Louis XIV et Louis XVIIF, me parait entachée de cette malheureuse idolàtrie royale qui a perdu la maison de Bourbon... Vous vivez dans une société qui vous oblige d’amortir votre pensée si vive et si lumineuse ; moi, prêtre de Jésus-Christ, je veux bien être modeste et modéré, mais non m'associer à quelque degré que ce soit à un parti, quoique les illusions soient respectables en beaucoup de gens... » Ni Lacordaire, ni Montalembert, dans leurs revendications toutes catholiques, ne voulaient se confondre avec les légitimistes.

Lié avec eux par un instinct de jeunesse et une intime communauté de foi, associé à leur propagande, M. de Falloux ne les suivait pas sans réserve et ne partageait

(1) Voir la Correspondance du Révérend Père Lacordaire avec madame Swetchine, correspondance si vive, si caractéristique, où le grand religieux se peint tout entier dans sa vérité intime, dans sa familière originalité.

qu'à demi quelques-unes de leurs idées. Il ne pouvait se résoudre à séparer des choses qu’il croyait au contraire inséparables. I1ne méconnaissait pas l’intérêt que pouvait avoir l’Église à s’affranchir des partis, il n’allait pas jusqu’à croire qu’elle fût intéressée à rompre tout lien, à renier ses vieilles relations avec la monarchie. Catholique comme Montalembert, il était plus politique que lui; il s’étudiait à contenir l’altier champion de « l’autel », et il se peint lui-même en ajoutant qu'entre eux le débat était une question de mesure. « La conscience religieuse et la conscience politique, lui disait-il dans leurs entretiens intimes, ne peuvent pas demeurer à perpétuité sans contact, elles sont faites pour vivre ensemble et pour s’éclairer mutuellement. Vous avez renoncé à suivre l’abbé de Lamennais dans la doctrine absolue de la séparation de l'Église et de l'État. Ne reprenons pas le même air une octave plus bas. Soyons plus prudents que ne l’a été la Restauration. Attestez à la tribune, attestons partout que nous avons compris les lecons de l’expérience; mais laissez les légitimistes faire librement leurs réserves pour l'avenir...» Ce qui veut dire que, dans ce mouvement catholique où il servait en allié de Montalembert, M. de Falloux se réservait et restait lui-même; mais c’est surtout dans son propre parti, parmi les légitimistes, qu'il se faisait de plus en plus un rôle à part et prenait la figure d’un royaliste indépendant, assez libre d'esprit pour voir ses amis tels qu’ils étaient. Il les voyait déjà sans illusion, — il les a jugés depuis sans indulgence!

C'était, en effet, un monde singulier, qui avait été déconcerté et aigri par les événements, qui vivait dans les regrets et dans les rêves, occupé à se débattre dans une opposition inutile, à épier le jour et l’heure de la débâcle du régime de Juillet, de ce que M. le duc d'Angoulême, dans son innocent langage, appelait le culbutis. Madame Swet-

chine écrivait en ce temps à madame de Nesselrode

« Le parti monarchique donne un bien triste et bien rare exemple, celui d’une minorité qui se décime elle-même, qui se divise et se réduit sans cesse en nombre et en force. L'union est comme inhérente aux partis maltraités par la fortune; comment les royalistes de France oublient-ils cette première condition de tout espoir pour l’avenir? » Ce monde divisé et boudeur, qui était sans doute une force dans la société francaise, mais une force stérile, avait son prince dans l'exil, ses conseils clandestins ou avoués, ses crises intimes, ses manifestations, ses pèlerinages. Au fond, il avait le malheur de vivre en dehors de la réalité et des courants populaires que quelques-uns de ses chefs s’efforcaient vainement de remonter. Le prince qui le représentait désormais, qui était pour lui le « Roi » depuis la mort du vieil aïeul Charles X, à Goritz, et allait entrer en scène sous le nom de comte de Chambord, ce prince n'était encore qu’un jeune homme. Il avait recu à la petite cour grave et triste de son grand-père, sous les yeux de son dernier précepteur, M. l’évêque d’Hermopolis, une éducation assurément soignée, brillante, préservée aussi avec précaution de tous les airs du siècle. Il avait été surtout élevé dans le sentiment des droits et des malheurs de sa race. Ce qu'il serait en avançant dans la vie, on ne le savait pas encore, il ne le savait pas lui-même. Pour le moment, c'était un jeune prince aux cheveux blonds, à la physionomie loyale et aimable, à l'esprit cultivé et au cœur plein du nom de la France, ayant dans ses manières la dignité affable des vieilles races, fait peut-être pour séduire plus que pour entrainer où pour dominer. Le sceptique Bevle, qui le voyait à Rome en 1840, prétendait qu'il « n'avait pas le diable au corps » , et écrivait sans facon : — « ... Le prétendant a Vair très bon, très doux. Il parle bien de toutes choses; mais on sent que c'est une leçon apprise,

sans aucun mélange d'improvisation. Si, au lieu d’un proscrit, c'était un jeune duc du faubourg Saint-Germain orné de 100,000 livres de rente, il aurait de grands succés et serait le chevalier Grandisson des gens pensant bien (1). » — Il avait avec cela le sentiment royal inné que ne voyait pas l’irrévérencieux Beyle. Autour du prince, de ce jeune roi sans royaume, dans l’exil comme en France, s’agitaient des influences contraires, sinon ennemies, se disputant la direction des affaires légitimistes, — et ici M. de Falloux lui-même est à la fois un témoin et un peintre au trait leste et piquant.

D'un côté, il y avait les légitimistes à outrance, qui en étaient toujours à la politique des coups d’État, des ordonnances de Juillet, et n’admettaient ni paix ni trêve avec le régime né de la révolution de 1830. Ceux-ci restaient persuadés que la Restauration ne s’était perdue que par ses faiblesses, par ses concessions à l'esprit révolutionnaire, et que la royauté, dont ils rêvaient le retour, devait avant tout se défendre des promesses libérales. Ils ne croyaient ni à l’action légale et parlementaire, ni aux propagandes par la presse, ni à l'utilité d’entrer dans les conseils publics sous prétexte de reconquérir l'opinion en servant le pays. Ils ne comptaient que sur la force, sur quelque insurrection armée, sur la politique qui avait inspiré la romanesque aventure de la duchesse de Berry, et se tenaient toujours prêts à saisir des occasions qui ne venaient pas. Un des principaux chefs de ce légitimisme était le duc des Cars, « petit homme » singulier, au dire de M. de Falloux, « vigoureux, taciturne et rêveur », qui était « l’ennemi de la tribune comme des salons », fuyait le monde, se

(1) Voir la Correspondance inédite de Stendhal. — Je ne sais pas ce que valait le diplomate en Beyle-Stendhal, sur qui M. Albert Sorel a recemment écrit de si curieuses pages; mais c'était un observateur piquant des détails.

donnait des habitudes de conspirateur et passait sa vie, épuisait sa fortune à préparer des plans chimériques de restauration ou de campagne. Ce vieux gentilhomme se flattait de réveiller la vieille Vendée, s’il le fallait, de rassembler deux cent mille hommes sous le drapeau de la légitimité : il en donnait l’assurance à M. le comte de Chambord; c'était l'illusion d’un fanatisme naïf. Dans l'intimité même du prince, la politique d’ancien régime avait sa représentation sous une autre figure, avec d’autres nuances. Le duc de Lévis n’était point le duc des Cars. Il avait cependant, lui aussi, une originalité particulière dans son rôle de conseiller intime de M. le comte de Chambord.

Oh! le curieux et malicieux portrait que M. de Falloux a tracé de ce ministre-chambellan de l'exil! Jadis brillant colonel de hussards, maintenant « devenu gros et d’un aspect peu distingué »! Rien sans doute ne pouvait égaler le dévouement et le zèle de M. le duc de Lévis au service de M. le comte de Chambord. Pour peu qu’on eût le temps de causer avec lui, on ne pouvait se défendre « d’être touché de la loyauté de ses intentions et de la droiture théorique de son esprit ». Seulement, — seulement si on allait un peu plus loin, on ne pouvait s’empêécher de le trouver « lent, méticuleux », disposé à grossir les difficultés et à s’en faire un rempart. L’honnête gentilhomme était un Bartolo! Sa plus grande crainte était de laisser le prince à lui-même, « non par une mesquine ambition dont il était noblement incapable, assure M. de Falloux, mais uniquement par précaution, pour garantir son Jeune maitre des étourderies et des résolutions précipitées ». Il eût été admirable près d’un téméraire; il était dangereux auprès d’un prince aussi naturellement réglé que M. le comte de Chambord... Peu à peu le due de Lévis arriva à tenir M. le comte de Chambord dans une

« sorte de quarantaine qui ne laissait arriver au prince que des idées ou des conseils bien passés à la fumigation » . — Il ouvrait les portes pour les hommages, il les fermait ou les « rétrécissait » dès qu’on voulait aller au delà. En d’autres termes, M. de Lévis faisait la police autour de M. le comte de Chambord pour arrêter au passage tout ce qui pouvait avoir un air de nouveauté, tout ce qui sortait de l'étiquette, les idées du jour et les hommes qui pouvaient se permettre quelque liberté de parole. Le prince était bien gardé dans son intimité comme dans ses voyages.

Un des plus curieux incidents de ce régime de l'exil est certainement cette petite aventure qui se passait à Rome en 1840, où le maréchal de Bourmont et le prince Lucien Bonaparte de Canino, frère de l'Empereur, avaient un rôle. M. de Bourmont, depuis ses malheurs, avait fixé sa résidence dans une terre de Farnèse, du côté de Viterbe, et avait pour voisin de campagne le prince Lucien. Les deux voisins se rencontraient souvent, s’entretenaient du passé, des affaires de la France. Un jour, au moment où M. le comte de Chambord arrivait à Rome, le maréchal, prêt à se rendre auprès de son prince, recevait la visite de Lucien Bonaparte, qui lui tenait à peu près ce langage : « Je serais heureux de présenter au prince le sincère hommage d’un bon Francais; mon frère Napoléon ne peut pas avoir de successeur. Ses neveux ne sont en mesure ni de relever son trône, ni de s’y asseoir. Nous n'avons plus qu'une manière de témoigner à notre pays la reconnaissance que nous lui devons : c’est de donner l’exemple du désintéressement. Un grand principe, appuyé sur huit siècles de gloire, peut seul dominer tous les amourspropres sans en blesser aucun et terminer des discordes qui, si nous n'y prenons garde, nous conduiront bientôt à une irréparable perte. Vous pouvez porter en mon nom

ces sentiments au prince, je suis prêt à les lui répéter moi-même à Rome et, s’il le-juge utile, à en autoriser la publicité. » — Le message, fidèlement porté à Rome, pouvait paraître inattendu; il n'avait rien de banal ou d’embarrassant, et le maréchal de Bourmont, M. de La Ferronnays lui-même, présent en ce moment à Rome, ne voyaient rien de compromettant dans cette rencontre avec un personnage portant le plus grand nom du siècle. La nouveauté du spectacle ne les effrayait pas. M. de Lévis, au contraire, se hâtait d’élever des difficultés; il invoquait la jeunesse et l’inexpérience du prince, le danger de l’exposer à une conversation scabreuse. On fit une réponse évasive. On avait peur de se commettre avec un frère de l'Empereur, — de même qu’on avait éloigné un officier de la vieille armée napoléonienne, le général Vincent, qui avait été un instant appelé auprès de M. le comte de Chambord pour des études militaires et qui portait sans doute un nom trop moderne. Le duc de Lévis, par son influence de tous les jours, comme le duc des Cars, par ses conseils, restaient auprès du prince les défenseurs ou les gardiens de la pure orthodoxie monarchique. C’est une des faces de la politique légitimiste du temps.

D'un autre côté, cependant, il y avait en France des royalistes à l'esprit plus libre, qui ne croyaient ni aux prises d'armes, niaux complots, ni à l'efficacité des abstentions systématiques, ni même à la vertu des étiquettes surannées, faites pour défigurer une royauté qu'on espérait encore voir renaître. Il y avait des homaines comme Chateaubriand, Hyde de Neuville, Vatimesnil, Berrver, le duc de Fitz-James, qui quittait le Luxembourg pour aller défendre sa cause au palais Bourbon. Ceux-là avaient le sentiment profond des nécessités et des conditions des sociétés modernes. Ils avaient jugé sévèrement le coup

d’État des ordonnances de Juillet; ils pensaient que désormais tout avait changé, que la meilleure politique était de ne pas déserter la lutte légale, d’être de son temps et de son pays, de chercher à reconquérir l’opinion.

Je ne parle pas de Chateaubriand qui, en gardant sa fidélité à l'exil, se dédommageait par des boutades de génie et semblait faire ses adieux à la monarchie dans ‘ des morceaux tels que l'Avenir lu monde, où il prophétisait le règne de la démocratie. Le loyal et chevaleresque Hyde de Neuville pouvait se croire personnellement lié par son passé, par l'honneur, à la monarchie en disgrâce et obligé de refuser un serment au régime nouveau; il ne décourageait pas, il ne blämait pas ceux qui croyaient devoir rester dans la vie publique, et il écrivait à la duchesse de Berry dès le début de sa campagne vendéenne : « On trompe Madame et on l’abuse;... que Madame daigne m'écouter. Personne n’a plus que moi dans le cœur l'amour du grand, du noble, mais il s’agit ici de faire de l'histoire et non du roman. Je vois la France telle que la Révolution l’a faite; c’est sur elle qu’un jour Henri V doit régner, et c’est elle qu’il faut soigner, c’est elle qu’il faut guérir... » Berryer, pour sa part, en homme de grand jour et d'action publique, n'avait point hésité, dès le premier instant, à prendre son parti, à se séparer des conspirations aussi bien que de ce qu'il appelait « l’émigration à domicile ». Il l'avait écrit à M. Hyde de Neuville : « Je suis bien profondément convaincu qu'il n’y a d'avenir que pour les partis qui vivent et prennent position. Le temps des guerres civiles est passé en France; la discussion est le seul champ clos des prétendants; il faut s’y montrer et prendre ses engagements envers le pays... Il est impossible qu’en persistant avec fermeté dans l’exercice et l'indépendance de nos droits, nous ne reprenions pas place dans la confiance publique... » Et comme il le

disait, il Le faisait, tenant tête sans jactance et sans faiblesse à la mauvaise fortune, ramenant au combat une cause vaincue, captivant ses adversaires eux-mêmes par la loyauté de sa parole et par l'éclat avec lequel il traitait les affaires de la France sans rien sacrifier à l'esprit de parti. Il ne se défendait pas même, à l’occasion, de faire justice à ceux des ministres du nouveau règne qui servaient quelque intérêt national, permanent du pays, — allant un jour jusqu’à paraître l’allié de M. Thiers, un autre jour jusqu'à oublier ses griefs personnels pour défendre M. Guizot dans un acte de sa politique. Il était devenu réellement cette « puissance » que M. Royer- Collard avait saluée à sa première apparition. Berryer est resté une des personnifications les plus éclatantes de l’action parlementaire sous le régime de Juillet, le chef et le guide le plus populaire d’une opposition qui, en atteignant une dynastie, savait rester dans la légalité et dans la mesure. On était un peu loin de M. des Cars et de M. de Lévis!

De sorte que M. le comte de Chambord, à peine émancipé, déjà enlacé de toute sorte d’influences, de tradition, de position, se trouvait de plus assailli de toutes parts dans son exil : c’est M. de Falloux qui le raconte. Les uns lui disaient : « Tout est perdu si vous n’accordez pas pleine confiance au duc des Cars et si vous ne découragez pas résolument cet esprit libéral qui a fait sombrer la Restauration. » Les autres reprenaient : « Tout est perdu si vous ne faites pas de M. Berryer le vrai représentant de votre pensée, le programme vivant de votre règne futur! » M. le comte de Chambord, dans sa sincérité, hésitait, — il ne s’est jamais décidé! Il essayait un instant de choisir des délégués dans les deux camps, de former à Paris un comité mixte, qui, naturellement, comme tous les comités ainsi composés, ne pouvait s'entendre sur rien et ne tar-

dait pas à se dissoudre. L’aimable et malheureux prince tenait, un peu peut-être de sa nature et sans doute aussi de son entourage, dès sa jeunesse, « ce genre de timidité qui donne la clef des défauts devenus plus tard des calamités publiques ».

C’est dans ces conditions, dans cette atmosphère que M. de Falloux avait grandi et qu'il s’était formé à la politique, mêlé à ces partis, témoin intéressé de leurs contradictions, de leurs débats intimes, et prenant une part croissante à leur vie active. Placé entre les deux camps, ayant, comme on dit, un pied dans ces diverses sociétes royalistes dévorées de divisions, il avait, lui aussi, à choisir. Quand il dit qu’il avait hésité, il se méprend : il avait déjà fait son choix. Il s’était décidé en homme « initié aux infirmités du parti légitimiste ». Sans doute, comme Vendéen, il avait gardé des relations de déférence et d’affection avec le duc des Cars : il écoutait ses confidences et revenait de ses visites ému du dévouement d’un chef toujours prèt à tout risquer pour sa cause. Il ne partageait pas les illusions du vieux gentilhomme. Il pensait déjà ce qu'il disait un peu plus tard à M. le comte de Chambord lui-même : « La Vendée est une admirable page d'histoire, mais c'est surtout une page d’histoire religieuse. Son héroïsme vint de l’ardeur de sa foi. Pour les Vendéens, le Roi était surtout le vengeur et le garant des droits de leur conscience. Rien de pareil ne peut exister aujourd’hui. Le sol même ne s’y prêterait plus. La Vendée d'autrefois était impénétrable... Aujourd’hui l'Ouest est

ouvert au commerce le plus actif, à la circulation la plus facile... Nos mœurs et notre civilisation comprennent autrement les devoirs du patriotisme... D'ailleurs, il ne s’agit pas de condamner le passé, il importe seulement de ne pas le prendre pour modèle à contre-temps et à contresens (1). » Il avait eu de plus l’occasion de voir de près à Rome l’action étouffante de M. le duc de Lévis, et il en avait rapporté une impression pénible. Par tous ses instincts, au contraire, il se sentait attiré vers l’autre camp, vers Perryer. Il avait été séduit par cette libéralité de nature et cette générosité d'esprit qui faisaient du plus brillant défenseur de la légitimité un orateur national. Peut-être aussi avait-il été stimulé ou fortifié dans ses sympathies par les frivoles iniquités, par « les calomnies et les méfiances » dont Berryer était l’objet dans son propre parti, où l’on affectait de ne voir en lui que l’avocat d'office d’une grande cause, une éloquence de profession ou de décoration. Il comprenait enfin que le moment était venu de sortir des équivoques et d'entrer dans le mouvement de la France, qu’il fallait dire « ce qu’on voulait, Ce qu’on représentait, ce qu’on avait à offrir au pays comme une réparation du passé et une sauvegarde pour l'avenir ». Il se faisait dans cette œuvre le lieutenant

(1) C'est ce que M. de Falloux sentait déjà et ce qu'il disait plus tard à M. le comte de Chambord dans une conversation où le prince souriait un peu des 200,000 hommes de M. des Cars, en ajoutant toutefois qu'il « en lèverait à peine la moitié ». — « M, le duc des Cars, reprenait vivement M. de Falloux, n’a pas plus sous ses ordres 100,000 hommes que 200,000, et il importe que Monseigneur soit absolument fixé là-dessus. Le duc des Cars compte, éparpillés dan: l'Ouest et dans le Midi, 4,009 ou 5,000 hommes qui s'enrôlent ou se laissent enrôler : les uns prêts à sacrifier leur vie pour la cause royale; les autres qui prendront le temps de la réflexion; un certain nombre enfin beaucoup plus sérieusement enrôlés dans la police, » — (Voir les Mémoires d'un royaliste.) — M. de Falloux ne disait cela que plus tard, à un moment où il avait acquis plus d'autorité; mais il l'avait toujours pensé. M, le comte de Chambord se bornait à lui répondre qu'à son tour il exagérait.

volontaire de Berryer en attendant d’être son allié et son émule sur la scène publique.

Allons plus loin. M. de Falloux, avec son activité très vive, faisait déjà son rêve, — son premier rêve de fusion! Lié au catholicisme militant représenté par Montalembert et au légitimisme parlementaire représenté par Berryer, il rêvait une entente nouvelle, une alliance de nécessité et de raison entre ces deux causes, « l’une plus exclusivement religieuse, l’autre plus exclusivement politique ». En interrogeant l’état de la société francaise, il se disait que les hommes jeunes, indépendants envers le passé, envers le présent, devaient se proposer de rapprocher ces deux forces qui s’accusaient mutuellement de leurs disgrâces : « Et, ajoute-t-il, à mesure que J'avancçais dans la vie pratique, je m’appliquais davantage à servir de trait d'union entre M. Berryer et M. de Montalembert. » Il se peint tout entier dans ce vœu, et de fait il devait être un médiateur heureux, — à la vérité dans des conditions qu’on ne prévoyait pas alors.

Au fond, c'était sans doute un catholique, c’était aussi un légitimiste ; mais c'était surtout un politique d’instinct et de vocation, — un politique délié, instruit, libre de préjugés, séduisant de manière et de parole, habile à manier les affaires et les hommes. Il se sentait mür pour l’action, et dès 1842, dépassant à peine sa trentième année, l’âge de l’éligibilité, il avait été candidat à la députation dans son pays de Segré, il avait touché presque au succès (1). Aux élections de 1846, à trente-quatre ans,

(1) On ne peut pas toujours se fier à la fidélité des souvenirs de M. de Falloux dans le détail des faits. Il est aisé de voir qu'il écrivait souvent un peu à la légère, au hasard de la mémoire. 11 dit par exemple à propos de sa candidature de 1842 : « On était sous le ministère de M. Guizot, successeur de M. Molé après la coalition et déjà en lutte ardente avec M. Thiers, revenu de sa courte ambassade à Londres...» Autant de mots, autant d'inexactitudes. M. Guizot n'était pas le successeur de

il était élu, en plein ministère Guizot, en plein éclat, au moins apparent, de la monarchie de Juillet. Il entrait à la Chambre dans une sorte de poussée nouvelle, non seulement avec quelques légitimistes qui venaient avec lui grossir le petit bataillon de Berryer, mais avec de jeunes conservateurs qui s’appelaient « progressistes » : le jeune marquis de Castellane, qui allait être enlevé par une mort prématurée, M. Werner de Mérode, M. de Goulard, M. Sallandrouze, le brillant Charles de Morny, dont il avait été le camarade de collège (1). Il était, lui, royaliste de cette génération nouvelle, un peu impatiente, qui faisait pour ainsi dire sa trouée, — un des plus distingués parmi ces jeunes hommes, en qui et par qui, selon le mot de notre infortuné Forcade, devait se faire la réconciliation de la vieille France et de la France nouvelle. « En politique, en religion, il appartenait au parti qui gardait le dépôt des intérêts traditionnels de la France ; mais son âge, ses études, ses habitudes de vie ‘active le rangeaient dans la société nouvelle... » Ainsi il apparaissait avec ses traits distincts et son originalité de jeune parlementaire. Une des habiletés de M. de Falloux fut de savoir se conduire dans cette Chambre, où il était un nouveau venu, de ne pas se jeter du premier coup dans les grandes disü cussions de politique où il eût pu paraitre encore novice M. Molé; entre le cabinet de M. Molé et le cabinet de M. Guizot, il y avait eu deux ministères. M. Thiers n'avait pas pu revenir de l'ambassade de Londres, où il n’était jamais allé; c'est M. Guizot qui avait été envoyé par M. Thiers, président du conseil, comme ambassadeur à Londres, — et qui était revenu pour remplacer son chef au ministère, le 29 octobre 1840, On trouverait bien d'autres inexactitudes de détail. (1) Au moment où M. de Falloux venait d'être élu, Lacordaire écrivait à madame Swetchine : « Voilà donc notre ami commun député. C'est un grand fardeau, et j'espère qu'il s'en tirera à son honneur autant qu'au profit du bien. Dites-lui que je m'abstiens de le féliciter de peur qu'il ne me soupçonne de le ménager pour quelque bureau de tabac ou croix d'honneur, choses qui deviennent de plus en plus semblables... » (Cor-

respondance de Lacordaire avec madame Swetchine.)

et peut-être présomptueux. Il choisissait au contraire pour son début les plus modestes affaires. Il s'agissait la première fois d’une simple vérification de pouvoirs, de l’annulation arbitraire d’une élection, où l’élu, un député de la gauche, avait pris des engagements avec les catholiques pour la liberté religieuse. M. de Falloux se levait pour défendre cette élection. Un témoin, un curieux du temps, l’a dit : « Il y avait dans sa personne une distinction native, comme un signe de noblesse moitié militaire, moitié ecclésiastique. Sa taille était élevée; sans rien d’altier, sa figure comme sa prestance tenait un peu plus du passé que du présent; elle provoquait l'attention. Sa voix avait de la clarté et un certain charme de sonorité. Il commenca comme un maitre; sa phrase simple, correcte, conçue et formée avec précision, pénétra tout de suite dans l’attention de l’assemblée. Pendant un quart d'heure il La captiva. » Et pendant ce quart d'heure il avait eu le temps de prendre position en disant, sans affectation, d’un ton simple et net : « J’appartiens à une génération qui entre pour la première fois dans les affaires publiques, qui est née, qui a été élevée sous le régime constitutionnel, qui n’en a jamais connu et n’en a jamais servi d'autre. Nous sommes done, et nous devons l'être, plus jaloux que qui que ce soit dans cette enceinte de la dignité et de la pureté de nos mœurs constitutionnelles; mais vous qui devez nous servir de guides dans la carrière où nous entrons, veuillez, pour notre première impression, ne pas nous donner l’exemple et la lecon de votes passionnés et de parti contre les opinions et contre les personnes. » Il avait d’un seul coup étonné et conquis l’assemblée; il avail frappé juste, et il ne connaissait tout son succès qu’en voyant M. Guizot lui-même monter aussitôt à la tribune comme pour atténuer l'effet de ce petit discours par une diversion d’éloquence, — en voyant aussi le sys-

tème des invalidations de parti à peu près abandonné désormais par la Chambre. On a fait du chemin depuis dans l’intelligence et à la poursuite des garanties libérales ; on a fait des progrès, en revenant au delà de 1846, — et même au delà de la Restauration!

L'autre affaire, où M. de Falloux s’essayait pour ses débuts de tribune, était d’un ordre sinon plus simple, au moins plus pratique et tout économique. Il s’agissait d’une simplification et d’une réduction des vieux tarifs de postes qui pesaient d’un poids lourd et inégal sur le pays, de cette réforme postale qui a passé depuis dans les faits et s’est même prodigieusement étendue, mais qui rencontrait alors dans le ministère un curieux entêtement de résistance. M. de Falloux défendait cette modeste et bienfaisante réforme en homme d’affaires, avec une élégante précision dans le maniement des chiffres, par une série de démonstrations neltes et vives; il la défendait comme un acte d'équité prévoyante, et il ajoutait en guise de profession de foi : « Dans le domaine de la politique, je crois que ce sont les abus qui sont révolutionnaires, les réformes qui sont conservatrices. En matière de finances, je crois que c'est la routine qui appauvrit le trésor public, et que ce sont les innovations judicieuses et réfléchies qui l’enrichissent (1). » Ils’essayait aux affaires pratiques ; il se préparait à aborder les questions plus hautes ou plus délicates qui s’agitaient partout et passionnaient l'opinion, entre autres, cette question à la fois religieuse et politique de la liberté de l'enseignement qui restait en suspens entre les partis. M. de Falloux ne se hasardait pas encore à ces discussions, pas plus qu'aux grands débats de diplomatie qui

(1) On retrouvera ces discours dans l'ouvrage : Discours et mélanges politiques, par le comte de Falloux. Tous ces discours parlementaires de M. de Falloux tiennent dans un demi-volume; mais ils sont tous des actes et ils ont tous leur cachet.

s’ouvraient sur les relations troublées de la France et de l’Angleterre, sur les récents mariages espagnols, sur les agitations de l'Italie et de la Suisse (1). I] laissait ce rôle à un Montalembert ou à un Berryer, à un Thiers ou à un Guizot. Nouveau venu dans la carrière parlementaire, il ne se hâtait pas; il se contentait de rester le témoin intéressé et attentif de ces grandes luttes comme aussi du drame qui commencait à se nouer autour de lui.

On était en effet à ces énigmatiques années 1846-1847 où, dans l'éclat apparent du succès et de la prospérité, se manifestait une intime et tragique contradiction. Au premier aspect tout semblait certes attester la force et garantir la durée du règne. Depuis dix-sept ans cette monarchie de Juillet, née d’une commotion populaire, avait passé par toutes les épreuves, et elle les avait subies toutes victorieusement. Elle avait rencontré sur son chemin, surtout à son début, de formidables séditions intérieures, et elle les avait vaincues sans coup d’État. Elle avait vu s'élever devant elle les orages extérieurs, et elle les avait dissipés par la prudence. Elle avait été plus d’une fois menacée dans son représentant couronné par les attentats mullipliés contre le Roi, et elle avait été, pour ainsi dire, raffermie, popularisée par le crime. Elle avait été atteinte dans sa force héréditaire par la catastrophe imprévue qui avait enlevé le prince royal, M. le duc d'Orléans, et elle avait encore résisté à ce coup de la mauvaise fortune. Le problème de la stabilité ministérielle paraissait

(1) Un des exemples les plus fcappants du soin que Berryer mettait toujours à ne point sacrifier un intérêt national à l'intérêt de parti, sans marchander même son appui à uu gouvernement qu'il n’aimait pas, est la discussion sur les mariages espagnols. Berryer, par fidélité à des traditions nationales, par des raisons de politique séculaire, n'hésitait pas à soutenir M. Guizot et à approuver les mariages espagnols, au risque du trouble irréparable que cet acte jetait dans les relations avec l'Angleterre.

lui-même résolu par la durée d'un cabinet qui décorait d’éloquence l'esprit de conservation et de résistance. Les partis extrêmes, les plus hostiles au régime, semblaient se résigner et ajourner leurs espérances tout au moins jusqu’à la fin du règne. Par une étrange combinaison cependant, sous des apparences presque imposantes, un indéfinissable malaise se répandait partout, autour des pouvoirs publics, dans la société elle-même. Les crimes mystérieux, les suicides, l’anarchie des idées et des mœurs, les scandales, la vénalité, la corruption, éclataient sous toutes les formes et à tout propos. Les incidents se multipliaient jusqu’à fatiguer ou à égarer l’opinion déconcertée (1). Quelques réformes à demi libérales auraient pu être une diversion favorable; elles rencontraient dans le gouvernement une résistance qui ajoutait à l'irritation.

De sorte qu’on n’en avait pas fini. À mesure que les dangers d’autrefois semblaient s’épuiser, de nouveaux dangers reparaissaient : ils renaissaient de l’état moral du

; : . . ’ Re pays, d’une vague et maladive incertitude, d’une désillusion croissante, peut-être du déclin du Roi et de l’optimisme de son ministère qui, ni l’un ni l’autre, ne voulaient rien voir et se complaisaient dans une fausse sécurité. Le fait est qu’on marchait à des crises nouvelles par la démo- F

. . , se ralisation de l'opinion, surtout par celte campagne des banquets où retentissaient toutes les accusations, toutes les diffamations, tous les griefs vrais ou factices. On marchait à une révolution sans y croire, à la légère, peut-être

(1) Un des chapitres les plus saisissants de l'Histoire de La monarchie de Juillet, de M. Paul Thureau-Dangin, est certainement celui où l’auteur décrit cet état moral où se succédaient de si émouvantes catastrophes : et le procès Teste-Cubières devani la Cour des pairs, et la mort volontaire du comte Bresson à Naples, et la tragédie de la duchesse de Praslin, et d'autres drames moins retentissants, et les manèges équivoques pour des trafics de places qui se passaient jusque dans les cabinets ministériels.

C'est un tableau saisissant qui annonce le drame prochain au cœur de l'État!

parce qu’on présumait trop de la solidité des institutions (1), et, chose à remarquer, dans cette guerre des partis, où l'établissement de 1830 était après tout en jeu, les légitimistes n'étaient pas les plus agressifs, les plus implacables à l'assaut du régime. Les légitimistes, en gardant leur attitude d'opposition, se croyaient tenus à une certaine réserve; ils attendaient! Berryer avait nettement refusé de s’associer à la campagne des banquets, et il avait conseillé à ses amis de s’abstenir comme lui. Il n’avait pas la garde de la monarchie de Juillet, menacée par une sorte de guerre intestine entre ses partisans; mais il se sentait ému des suites que pouvait avoir pour la France une révolution qu'il voyait plus clairement que ceux qui allaient la faire. Jusqu'au bout il ne cessait d’avertir les chefs de lagitation « réformiste » que « le terrain allait s’effondrer sous leurs pieds ». On en était là aux approches du 24 février 1848!

Au moment le plus extrême, à la veille du banquet du Château-Rouge, fait pour être un rendez-vous d’agitation et peut-être de conflit, dans une dernière réunion où toutes les nuances d'opposition étaient représentées, Berryer avait tenté un suprême effort pour détourner l’explosion : il n'avait pas réussi, et il s'était retiré avec ses amis, se désintéressant d’une crise où il n’avait plus que faire. Au sortir de cette réunion de la place de la Made-

(1) Tocqueville, dans un discours qui paraissait alors être le discours d'un philosophe troublé et qui n'était que tristement clairvoyant, disait, le 27 janvier 1848, à la Chambre qui l'accueillait par des moqueries : — « … Est-ce que vous avez, à l'heure où nous sommes, la certitude d’un lendemain? Est-ce que vous savez ce qui peut arriver en France d'ici à un an, à un mois, à un jour peut-être? Vous l'ignorez; mais ce que vous savez, c'est que la tempête est à l'horizon, c'est qu'elle marche sur vous : vous laisserez-vous prévenir par elle? Je vous supplie de ne pas le faire! oui, le danger est grand; conjurez-le quand il en est temps encore. » — Il parlait ainsi moins d'uu mois avant le 24 février.

leine, M. de Falloux, — c’est lui qui le raconte, — suivait la rue Royale avec un autre légitimiste, M. de Rainneville, et M. Thiers, qui avait tout entendu sans prononcer un mot. Il ne put s'empêcher de dire au chef d'opposition, qui en avait vu bien d’autres comme ministre : « N’êtesvous pas effrayé de tout ce que nous venons de voir et d’entendre?... Ceci ressemble bien à la veille d’une révolution! » M. Thiers aurait pris tout cela moins au tragique : « Une révolution! Une révolution! aurait-il dit, on voit bien que vous êtes étranger au gouvernement et que vous ne connaissez pas ses forces : elles sont dix fois supérieures à toute émeute possible... Tenez, mon cher M. de Falloux, pardonnez-moi de vous le dire avec une franchise qui ne peut vous blesser : la Restauration n’est morte que de niaiserie. Je vous garantis que nous ne mourrons pas comme elle. La garde nationale va donner une bonne lecon à Guizot ; le Roi a l'oreille fine, il entendra raison et cédera à temps. » Le Roi lui-même, d’ailleurs, pensait comme M. Thiers, quoique dans un autre sens, que ce ne serait rien, que l’émeute céderait, — qu’on ne « mourrait pas par niaiserie » |

Dès le lendemain cependant tout avait changé de face. L'insurrection avait grandi dans la désorganisation soudaine du gouvernement. M. Guizot n’était plus ministre; M. Molé, appelé après M. Guizot, n’était plus ministre; M. Thiers, à son tour appelé après M. Molé, n’était plus ministre. Le maréchal Bugeaud, mis un instant à la tête de la défense, se trouvait désarmé, vaincu sans avoir combattu. Le désarroi régnait aux Tuileries. Pendant ce temps, au bruit de l’abdication du Roi et de l'avènement d'une régence, tout s’aggravait et se précipilait au palais Bourbon sous la poussée de l'invasion populaire. Lamartine parlait en chef d’une sédition victorieuse qui ne s'arrêtait plus à la régence de la duchesse d'Orléans.

Ledru-Rollin s’embarrassait dans une proposition de gouvernement provisoire, — et Berryer, qui n'avait pu rien empêcher, mais qui voyait tout perdu, lui criait : « Pressez la question, concluez, un gouvernement provisoire! » M. de La Rochejaquelein réclamait la convocation de la nation, pactisait avec la République et ajoutait lestement : « Tant pis pour eux, ils ne l’auront pas volé! » C'était le mot du vaincu de 1830. Quant à M. de Falloux, qui pour la première fois assistait à une révolution, il avait suivi ces scènes sans s’y mêler, et, en quittant le palais Bourbon, il en était encore à se demander ce que signifiaient ces événements. Il venait de voir à l’improviste comment périt un grand gouvernement, comment aussi, en quelques heures, une grande nation est brusquement rejetée dans toutes les aventures de la force et du hasard!

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