‹ Berryer, de Villèle, de Falloux, l'opposition royalisteChapitre 6 sur 7 · PET · texte numérisé non relu

PET

divisée contre elle-même. Les conservateurs ne voyaient pas de plus que, par leurs manifestations impatientes, ils donnaient des armes au président; ils mnocentaient pour ainsi dire ses tentatives personnelles, ses discours savamment calculés, ses voyages à la recherche de la popularité. Ils croyaient, il est vrai, avoir une garantie contre quelque brusque aventure ou, pour dire le mot, contre un coup d'État, par la présence aux Tuileries du chef de l’armée de Paris, du général Changarnier, l'épée du parlement et de la monarchie. Malheureusement le général Changarnier n’était qu'un brillant homme de guerre, habile à disperser une émeute comme en se jouant, mais dépaysé dans la politique, assez présomplueux, — et un taciturne à sa manière. Il ne cachait pas ses antipathies contre le président de qui il tenait après tout son commandement, il se réservait sur ce qu'il ferait ou plutôt il avouait sa pensée intime dans une conversation avec M. de Falloux, qui était allé l’interroger. « La France, lui disait-il, a besoin d’une transition dont un gouvernement militaire peut seul se charger. Il faut à notre malheureux pays trois mois de dictature. Cette omnipotence intérimaire est, croyez-le bien, la part de mon dévouement plutôt que celle de mon ambition. » Ce n’était pas une garantie, c'était une complication de plus. M. de Falloux se retirait sans emporter une confiance démesurée!

Placé au milieu de tous les partis dont il connaissait les desseins, qu'il surveillait dans leurs agitations et leurs contradictions, le président jouait pour sa part son Jeu de prétendant à peine dissimulé. Il avait fait illusion d’abord par sa timidité et sa douceur, surtout par son inexpérience ; il ne s'était démasqué que par degrés. Il n'avait pas l'habileté des grands politiques ; il avait l’art d’un conspirateur difficile à pénétrer, sachant profiter de tout, s'avancant ou se retirant tour à tour, laissant les ministres le désa-

vouer et poursuivant imperturbablement sa marche, tantôt affectant la déférence pour l’assemblée, tantôt la défiant par l’audace tranquille de ses actes ou de ses paroles. II savait se servir des conservateurs, ses premiers alliés, pour contenir les républicains, pour dompter les agitateurs et garder devant le pays l'attitude d’un « sauveur de l’ordre » ; il savait aussi se servir des républicains, des menaces socialistes pour effrayer et ramener les conservateurs. De sorte qu'entre tous ces champions de causes diverses, sous l'apparence d’une légalité fictive, c’était comme une partie engagée. Louis-Napoléon avait évidemment-tous les avantages ; il avait l'avantage dela possession du pouvoir, de la popularité de son nom; il avait l’avantage du commandement de l’armée, qu'il s’efforcait de capter, dont il choisissait les chefs ; il avait l’avantage des divisions de ses adversaires. Pas à pas, il s’avançait à travers tout, écartant les obstacles, usant les partis les uns par les autres, — jusqu’au jour où, assuré de l’armée, il tranchait du fil de l’épée le nœud d’une situation devenue inextricable. Et c’est ainsi que s’accomplissait cette révolution du 2 décembre 1851, qui n’était que le dernier mot de trois années d’agitations et d’intrigues sous le nom de République. Que M. de Falloux, comme tous les vaincus, fût décu ou blessé par le 2 décembre, rien de plus évident ; il était peut-être moins surpris que décu.

Depuis le jour où, quittant le ministère, il avait repris sa place auprès de Berryer, le chef du royalisme parlementaire, il n'avait cessé de suivre la marche des choses. Il avait assez de sagacité pour ne pas s’abuser sur une situation compromise, et il avait vu d’assez près Louis- Napoléon pour savoir qu’il y avait tout à craindre d’un prince, d'autant plus dangereux qu’il ne connaissait le danger de rien, que si avec lui «l'heure de la tentative restait douteuse, l’idée fixe ne l’était pas » . Il demeurait persuadé

que la République, perdue par les républicains, courait à un césarisme nouveau, à ce qu'il appelait la « fausse monarchie », et que pour échapper à ce césarisme, il n°y avait pas d'autre moyen que de se rattacher à la « vraie monarchie : la monarchie constitutionnelle représentée par la monarchie de Bourbon réconciliée ! » Il avait fait ce qu'il avait pu pour propager ces idées autour de lui, dans le camp conservateur. Il avait eu des conversations intimes avec les chefs de partis, surtout avec M. Thiers, qui avait un goût très vif pour lui. Il avait essayé de gagner Montalembert, qui doutait des vertus du royalisme, aussi bien que le général Changarnier qui, dans son rôle de sphinx, ne croyait qu'à lui-même. Il avait même fait un voyage à Venise pour obtenir de M. le comte de Chambord quelques paroles destinées à préparer la réconciliation des dynasties. Il s’était heurté de toutes parts contre les susceptibilités ou les défiances, contre la présomption des uns ou les réticences des autres, contre des impossibilités ou si l’on veut contre la force des choses qui conduisait les événements. Il n’était donc, il ne pouvait être qu'à demi surpris par un coup d'État pour lequel tout avait conspiré, qui lui semblait être « autant l’œuvre de ses victimes que de ses auteurs » ; mais quel que fût son jugement le jour où le dénouement avait éclaté, il avait tenu par honneur à être parmi les « victimes ». Dès les premières heures, il avait couru là où il y avait un essai de résistance, une dernière protestation de la légalité expirante, à la mairie du X° arrondissement. Il avait partage la disgrace de quatre-vingts de ses collègues trainés avec lui entre deux haies de soldats jusqu’à la caserne du quai d'Orsay, et avec lui conduits comme des malfaiteurs dans des voitures cellulaires au Mont-Valérien (1).

(1) Aux scènes les plus dramatiques, dans les événements sérieux, se mélent quelquefois les scènes piquantes, M. Dufaure, le ministre à la

Un sentiment d'honneur et de solidarité guidait et soutenait M. de Falloux dans cette épreuve. Après cela il prenait galamment d’un cœur libre et avec une sorte d’ironie hautaine cette mésaventure d’une captivité de quarante-huit heures au Mont-Valérien. Il trouvait pourtant que son ancien camarade de collège, le ministre de l’intérieur du coup d'Etat, M. de Moruy, — « qu'on surprenait rarement en flagrant délit de mauvais goût », — aurait pu leur épargner, à lui et à ses collègues, le luxe de la « voiture cellulaire des forçats ». Il trouvait que c'était trop, qu’un modeste fiacre aurait suffi, et il disait gaiement à son compagnon de captivité, M. de Rességuier : « Décidément je ne tutoierai plus Morny! » Une autre surprise moins déplaisante lui était réservée dans la place forte. Peu après son entrée au Mont-Valérien, il recevait la visite de M. de Persigny, qui accourait tout ému de le savoir là et se confondant en excuses de ne l'avoir pas averti. — « Mais, mon pauvre ami, répliquait-il vivement, c’est de m'avoir averti que je ne vous pardonnerais pas. Qu’aurais-je fait de votre avertissement? Qu’aurait-il changé à rude écorce que nous avous connu depuis, se trouvait, le 2 décembre, là où l’appelait son devoir, à la mairie du X° arrondissement et parmi les prisonuiers du quai d'Orsay. Il avait laissé précisément ce jour-là madame Dufaure en couches. À peine arrivé au quai d'Orsay, il demandait à se rendre chez lui : on croyait peut-être ne plus le revoir. Il ne prenait que le temps d'aller chercher des nouvelles de sa femme et revenait aussitôt se constituer prisonnier. Il portait sous son bras un petit paquet de linge enveloppé dans un grand mouchoir à carreaux, — ne sachant à quel voyage il était destiné. 11 faisait cela tout simplement! — A l'autre extrémité de Paris, à Vincennes, M. Odilon Barrot et Berryer, qui faisaient partie d’un autre convoi de prisonniers, se trouvaient ensemble, Epuisés d'émotions et de fatigues, ils tombaient de sommeil. Ils étaient couchés l'un près de l’autre, lorsque M. Barrot, se levant à demi sur son lit, et d'un ton solennel : « Eh bien, Berryer, se mit-il à dire, il sera donc écrit qu'après plus de soixante ans écoulés depuis 1789, nous voilà réduits, toi et moi, à voir de nouveau la force triompher da droit! N'est-ce pas humiliant? — ‘ais-toi, Barrot! » répondait Berryer, l’homme qui songeait le moins à poser!

mon devoir? » Et il ajoutait avec une bonhomie qui n’était pas exempte de hauteur ou de malice : « Gardons notre vieille amitié en dehors du combat. Tàchez de donner de bons conseils à votre prince : il en a souvent besoin, et puisque vous osez assumer sur vous seuls le salut de la France, du moins sauvez-la. Je ne crois pas que le salut soit où vous le cherchez. Si je me trompe, je vous rendrai justice, n’en doutez pas... » Quel jeu bizarre des choses! Quelques années auparavant c'était M. de Falloux qui allait visiter M. de Persigny dans sa prison au Luxembourg ou à Versailles ; maintenant c'était M. de Persigny qui rendait sa visite à M. de Falloux, vaincu du coup d'État napoléonien, et qui venait s’excuser en lui disant : « Vous m'avez coûté beaucoup d'angoisse! » M. de Falloux, quant à lui, ne s’est jamais figuré avoir eu son martyre pour quelques heures passées au Mont-Valérien. Il sentait seulement que tout avait changé, que c’en était fait peut-être pour longtemps des espérances monarchiques, — qu'il n y avait plus pour lui d'autre rôle que la dignité et l'attente dans la retraite.

Le 2 décembre en avait décidé ainsi! Il n’était luimème que la préface de la résurrection impériale, et pour plus de quinze ans, c'était la disparition, l’éclipse de toute une génération brillante, éloquente, accoutumée aux émotions et aux succès de la vie publique, maintenant réduite à se consumer dans les regrets et les vœux impuissants, à suivre en spectatrice ce que Lacordaire appelait « une répétition inférieure et stérile des temps passés... »

Les acteurs de la veille s’effacaient. Les généraux africains, les Changarnier, les Lamoricière, les Bedeau, proscrits par le coup d’État et réfugiés en Belgique, se dévoraient eux-mêmes dans l’inaction, dans l’amertume de leur carrière brisée. M. Thiers, un instant exilé, mal résioné, essayait d'oublier les disgraces du présent en retracant les grandes scènes de l’histoire. Berryer se dédommageait du silence parlementaire par la libre activité du barreau, en gardant sa foi royaliste pour de meilleurs jours. Rémusat, Vitet, revenaient à la littérature. Montalembert, lui, avait eu un moment l'illusion d’un 2 décembre réparateur; il avait presque cru à la modération d’un second Napoléon, qui avait restauré le Pape : il ne tardait pas à racheter une adhésion passagère par l'éclat et l’âpreté de sa rupture, en briguant pour ainsi dire les persécutions du nouveau régime. Lacordaire, avant de chercher un asile dans l’enseignement, avait jeté dans un dernier discours le mot vibrant qui l'avait fait éloigner de Paris : Esto vir! — Ceux qui n’ont pas vu cette dispersion soudaine et violente du lendemain de décembre 1851 ne savent pas ce que c’est que la crise morale d’une génération subitement frappée dans son orgueil, dans ses idées où dans ses illusions.

Atteint avec tous les hommes dont il avait été le collègue et dont il restait l’ami dans une défaite commune, M. de Falloux voyait d’un esprit plus libre les événements : il les attribuait à l’imprévoyance des partis, aux divisions des monarchistes; il les avait trop pressentis pour s’en étonner ou s’en irriter. « La résignation personnelle me fut facile », a-t-il dit. La retraite ne lui pesait pas, elle le rendait à un de ses goûts les plus vifs, à une passion qu'il n'avait pu encore satisfaire qu’à demi. Sa passion, c'était son pays d'Anjou, et dans le pays angevin, c'était le Bourg d’Iré, son œuvre et sa création, la seule peut-être

qui ne l'ait pas trompé (1). Dans ce parlementaire aux manières séduisantes et à l’esprit souple, fait pour tous les succès de la politique et du monde, il y avait un gentilhomme rural attaché à son coin de terre. Tout ce qu’il avait d’ardeur, pendant ces années, il le mettait à reconstituer un domaine jusque-là morcelé et négligé, à se créer une vaste habitation simple et sévère, qu’il faconnait à son image, qu il entourait de jardins et de pelouses, à faire du Bourg d’Iré un centre d'expériences agricoles, un modèle de culture savante et bienfaisante dans une région jadis ensanglantée et illustrée par les guerres vendéennes. Que dirai-je! IL devenait même éleveur, un éleveur d'élite, qui ne craignait pas d’aller aux concours de Poissy recevoir ses prix des mains de son ancien collègue, M. Rouher, ministre de l’Empire (2). Il se plaisait surtout

(1) Après la grande dispersion de 1852, madame Swetchine écrivait un Jour : — « Les plus sages en ce moment sont, ce me semble, ceux qui laissent le pays aller pour le coup da se et qui, rendus à la liberté de leurs loisirs, vaquent à leurs devoirs et affaires comme, par exemple, Alfred de Falloux. Il vit dans son Anjou de la vie de l’agriculteur et de l'éleveur. Ne vous le représentez donc plus jamais que figurant dans un Paul Potter. Montalembert, de son côté, est fort occupé d'un pont à jeter sur les fossés de son château de la Roche-en-Breny et de ses excursions dans les environs pour prendre sur le fait tout ce qui reste encore de vieilles églises et de ruines de couvents. » — Et pendaut son séjour à Bourg d'Iré, elle écrivait encore : — « Le Bourg d'Iré est bien un des lieux de ce monde où le bonheur préparé de plus loin se soit établi davantage en permanence. Tout y est en harmonie, à commencer par le maître, qui est d'accord avec lui-même et avec ses goûts. Vraiment on ne devrait jamais affronter le précaire de la vie pablique qu'avec une honnête passion qu'on est sûr de retrouver... » — (Lettres inédites de madame Swetchine, publiées par M. de Falloux, 1 vol.)

(2) Au cours de ces années d'agriculture, M. de Falloux était allé conduire au concours de Poissy des bœufs dont l'un était couronné, et M. Rouher qui présidait le concours, qui avait d’ailleurs de la rondeur et de la bonhomic,lui disait en riant : — « Vous l'avez bien mérité! — Que voulez-vous dire? reprenait M. de Falloux, — Eh! oui! lui disait M. Rouher, quand le jury a vu que le bœuf primé vous appartenait, il s'est mis en quête d'un autre animal à couronner, — et il s'est trouvé que cet autre animal qu'il a découvert était encore à vous... » — Il fallait

à faire du Bourg d’Iré, régénéré et orné par ses soins, un asile de large et cordiale hospitalité où il recevait ses amis : et Lacordaire qui allait faire des cours familiers de culture avec les jardiniers, et Montalembert qui allait prononcer des discours à l’école voisine, et Berryer, et Augustin Cochin, et le prince Albert de Broglie, et l’Irlandais Monsell, lord Emly, — et aux grands jours madame Swetchine elle-même qui tenait à voir son brillant ami, le fils de son adoption « spirituelle » , dans son domaine angevin. Cette vie de campagne, mêlée de visites qui étaient les fêtes du Bourg d’Iré, qui effarouchaient parfois les autorités impériales, M. de Falloux l’a décrite avec un art attachant dans des pages, — Dix ans d'agriculture, — d’où s’exhale le sentiment des réalités et des poésies rurales. 11 y trouvait la paix, un moven de servir sa contrée et le dédommagement des inconstances de la fortune. Est-ce à dire que ce gentilhomme rural fût si absorbé dans le soin de sa terre et de ses étables qu'il se désintéressat des affaires publiques ou des cultures de l’esprit, des destinées et de l'avenir du pays? I l’aurait voulu qu’il ne l'aurait pas pu. Il avait le goût de l’activité et de linfluence sous toutes les formes. Il se rattachait au monde parisien par son élection à l’Académie, où il avait trouvé ce qu'il appelait spirituellement son « cardinalat », et où il avait la « jouissance » de rencontrer quelques-uns des plus grands naufragés des révolutions, les plus incomparables causeurs du temps : M. Thiers, « toujours fin, ingenieux et naturel »; M. Cousin, « plus pompeusement éloquent »; M. Villemain et « son grand goût littéraire »; M. Guizot et « les derniers éclats de son éloquence ». Par tous ses instincts, par sa nature même, par les crises intimes de son propre parti, il se sentait toujours ramené

déjà, sous l'Empire, des bœufs orthodoxes! Cela s'est vu depuis sous d'autres régimes!

à la politique. Il s’y intéressait en homme qui, dans sa retraite, s’inquiétait du rôle que pouvaient Jouer encore les royalistes, qui ne cessait de voir dans les forces monarchiques, selon la direction qu’on leur donnerait, la suprême ressource de la France. Et ici je voudrais ressaisir quelques traits de ce monde du légitimisme qui depuis 1830, à travers tous les régimes, a passé sa vie à s’agiter et à espérer sans retrouver l'heure du succès, ou qui ne l’a entrevue que pour la laisser échapper. Je voudrais montrer quel royaliste a été M. de Falloux, pendant l'Empire comme avant l'Empire et même après, — fidèle jusqu’au bout à sa cause, mais indépendant et libre dans sa fidelité souvent frondeuse.

« Je commencai dès lors, — vers 1852, — a écrit depuis M. de Falloux, je commencai à connaitre une jouissance qui n'est pas sans saveur : celle de demeurer fermement royaliste en pleine disgrâce du Roi! J'y ajoutai bientôt une seconde jouissance de même nature : celle de rester fidèlement catholique ex pleine disgräce du Pape...» Le mot est leste et piquant. C'est la clef de la vie et du caractère de l'homme, du « royaliste parlementaire » et du « catholique libéral » qu'il a été. C’est aussi la clef de ses rapports avec le prince au cœur loyal qu'il retrouvait après des révolutions nouvelles, tel qu'il Pavait vu avant ces révolutions, vers 1840 : peu éclairé par les événements, affermi et fixé dans une politique de foi traditionnelle, de plus en plus enveloppé des influences de cour ou d'intimité qui avaient pesé sur sa jeunesse. Avec tous les dons heureux d’un naturel cordial et séduisant, d’un esprit bien intentionné, M. le comte de Chambord était l'homme le moins préparé à entrer dans les idées de son temps. Il aimait passionnément la France, il la connaissait peu ou il ne la connaissait que de loin, et il n’en était pas connu ; il pouvait lui inspirer le respect, il n'était

pas fait pour la conquérir à la Henri IV ou pour la gagner par la sagesse éclairée et habile d’un Louis XVIII. Les révolutions de 1848, qui auraient pu rouvrir à sa fortune de nouveaux horizons, l’avaient ému, sans provoquer de sa part une initiative, des actes ou des déclarations propres à parler au pays. Le 2 décembre, avec son « facile succès », laissait dans son esprit cette impression, — c’est le mot de M. de Falloux, — « qu'il y avait là, sauf la violence des procédés et le choix des hommes, un avertissemeut utile, un bon modèle peut-être... » Il s’abusait, ct ceux qui l’entouraient de plus près, qui restaient ses conseillers préférés, M. de Lévis, le duc des Cars, s’étudiaient à le fortifier dans cette impression, à le détourner des vaines transactions, à le mettre en défiance et en garde contre la politique libérale et parlementaire représentée par Berryer et ses amis. Cet aimable et infortuné prince, qui n'avait de fixité que dans son sentiment royal, flottait centre la séduction du généreux Berryer dont l’éloquence était la parure de sa cause et les conseils secrets qui le retenaient, passant d’une circulaire autocratique à un manifeste presque libéral. Et d’hésitation en hésitation, devant la résurrection impériale, il finissait par se replier dans une sorte d’immobilité, dans « un absolutisme tenu en réserve » dont le dernier mot était un ordre d’abstention universelle envoyé à tous les légitimistes de France.

Drame singulier, mêlé à tous les drames du temps, où M. de Falloux jouait son rôle à côté de Berryer, comme son lieutenant et même plus que son lieutenant. Entre ces deux hommes unis sous le même drapeau, représentant ce qu’on pourrait appeler l’opposition constitutionnelle dans les conseils de l'exil, il y avait des différences qui tenaient à leur caractère. Berryer ne méconmaissait pas les fautes de M. le comte de Chambord, les aveuglements qui régnaient autour de lui; mais en même temps,

homme de spontanéité et de premier mouvement, ému d’une sorte de « tendresse paternelle » pour son prince, il ne savait pas résister à un mot de lui; « il ne pouvait se résigner à le contrister ou à le contrarier... » — « Vous avez probablement raison, disait-il à M. de Falloux: oui, M. le comte de Chambord a de grosses écailles sur les yeux; mais dès qu’il touchera le sol de la patrie, ces écailles tomberont, et vous verrez un beau règne! » M. de Falloux, lui, ne se contentait pas de la promesse du « beau règne ». Il s’efforcait de mettre Berryer en garde contre ses émotions; il l’excitait à parler au comte de Chambord, à « frapper un coup décisif », et si Berryer hésitait, il se chargeait lui-même de « porter le coup ». Avec une santé dont il ne cessait de se plaindre pour se dérober aux assiduités de la vie publique ou aux inutiles colloques des comités royalistes, il retrouvait toujours une activité nouvelle pour cette lutte intime. Pendant tout l'Empire, il prodiguait notes et lettres, mémoires et consultations. Il faisait le voyage de Venise, le voyage de Lucerne, pour se rencontrer avec le prince qui le recevait toujours gracieusement,

assez souvent sans l'écouter; il lui portait des hommages assurément, et avec les hommages, des paroles d’une liberté courageuse.

La vérité est que, si M. de Falloux restait un royaliste fidèle par honneur, par tradition, il ne s’entendait presque sur rien avec M. le comte de Chambord, surtout avec ses conseillers secrets. C’est qu’en effet M. de Falloux était de son temps plus qu'il ne le croyait lui-même et n’en répudiait ni les idées généreuses, ni les bienfaits. Il n’était pas de ceux qui rêvaient, qui rêvent peut-être encore de refaire l’histoire, de la reprendre à l’année 1788. Il ne séparait pas la monarchie, si la monarchie devait revenir, des conditions essentielles de la société moderne, et, pour dire le grand mot, des principes de 1789. Il tenait à la

mémorable date de la France nouvelle. Il l’a écrit dans plus d’une page : « Depuis soixante ans, notre pays a hésité sur toutes choses, sur loutes, excepté sur les quatre où cinq notions générales qu’à tort où à raison il a rangées sous l’étiquette de 1789. Maintes fois il a douté du meilleur moyen de les faire prévaloir dans la constitution, de les implanter dans les mœurs, jamais il n’a consenti à les abjurer. Maintes fois depuis soixante ans sa destinée a paru jetée en l'air, à pile ou face; autant de fois elle est retombée sur le même côté, toujours et précisément sur le côté de 1789... » Il l’a dit sous une autre forme dans ses Mémoires : « La France n'est plus révolutionnaire, elle est en grande majorité conservatrice, — mais conservatrice de la révolution de 1789 inclusivement. La France, satisfaite de ses conditions civiles, de ses garanties politiques, demande un gouvernement qui consolide avec une intelligente fermeté des institutions conformes à son génie moderne et à ses mœurs...» Tout ce qui est « contrerévolution » systématique, il l’a désavoué. C’était la grande querelle de M. de Falloux avec les catholiques absolutistes et les légitimistes d’ancien régime qui n’ont cessé de le poursuivre de leurs défiances et de leurs polémiques. Par une combinaison qui n’a rien de nouveau, le même homme, qui passait au camp libéral pour un chef de réaction raffiné et redoutable, a pu passer dans son propre camp pour un révolutionnaire déguisé !

Il y a un autre point délicat, un point de conduite sur lequel M. de Falloux n’était pas moins décidé dans ses idées. Du moment où l'Empire, né du 2 décembre, s'était dévoilé, M. le comte de Chambord avait cru devoir envoyer à son parti, à tous ses amis de France, l’ordre de cesser toute participation aux fonctions publiques aussi bien qu'aux assemblées électives, depuis le Corps législatif jusqu'au plus simple conseil municipal, de refuser tout

serment à la constitution nouvelle, à l’ordre nouveau. Il semblait se retirer du monde en attendant des jours meilleurs et en couvrant tout au plus sa retraite d’une protestation platonique adressée « aux Français ». M. de Falloux n'avait pas attendu cet ordre pour se prononcer, pour presser ses compatriotes de l’Anjou de rester au service du pays, — et le jour où l’ordre de Frohsdorf arrivait, il l’accueillait un peu comme ces gentilshommes caslillans qui, en recevant un ordre de leur Roi, répondaient sans sourciller : « Recu et non exécuté, le tout pour le service de Sa Majesté! » M. de Falloux admettait bien l’abstention comme une affaire d'honneur personnel pour les hommes les plus engagés par leur passé où par leur position ; il se refusait à admettre comme une politique sérieuse et prévoyante cette sorte d’ilotisme volontaire au sein du pays par refus de serment. Est-ce que le serment, sous Louis-Philippe, avait empêché M. de Brézé, M. de Fitz-James, le duc de Noailles, Berryer, qui étaient l’honneur des Chambres, de rester légilimistes? — « Quoi donc! disait-il, on pourrait nous accuser d’une bien grande inconséquence si, après être rentrés dans les carrières électives sous la République de Ledru-Rollin, nous reconnaissions à n'importe quel régime le privilège de nous en écarter. Nous avons défendu l’ordre avec tout le monde depuis 1848, malgré la forme du gouvernement, pourquoi cesserions-nous de le défendre aujourd'hui dans les mêmes positions?... Nous nous sommes placés au cœur de la France en 1848, et, quoi qu'il arrive, nous n'en devons plus sortir désormais... » Et ces idées, il les développait avec une infatigable verve d'esprit et de raison dans ses lettres à ses amis, Jusque dans ses entrevues avec le prince auquel il résistait. C'est le conflit intime qui n'a cessé de s’agiter entre légitimistes, entre « l’ordre du Roi » et les indépendants sous l'Empire.

À dire vrai, rien n’était plus désagréable que ces résistances à M. le comte de Chambord, qui ne laissait échapper aucune occasion d’en exprimer son mécontentement : témoin le jour où, recevant un ami de M. de Falloux, M. de Rességuier, à Frohsdorf, il le traitait avec une certaine brusquerie, à peine déguisée sous la bonne grâce. M. de Rességuier était un de ces légitimistes qui restaient dans leurs conseils locaux, qui tenaient à y rester, parce qu'ils croyaient y faire le bien, et il défendait son droit avec une respectueuse liberté : « Oui, oui, répondait vivement le comte de Chambord, je sais que c’est la manière de voir de votre ami, M. de Falloux, je sais qu'il donne ce conseil, et je lui en sais très mauvais gré. » Vainement, M. de Rességuier invoquait son dévouement, son désir de plaire au prince et de le servir en obéissant à sa conscience. « Ceux qui obéissent à mes ordres me servent mieux », lui répondait-on. Et comme le visiteur francais, en prenant congé, demandait s’il pourrait revoir « monseigneur » à Venise : « Oui, répliquait nettement le prince, si vous avez donné votre démission ; sinon, non! » C'était clair. Une dernière fois, après bien des essais inutiles pour obtenir une atténuation des ordres d'abstention maintenus par le prince, M. de Falloux renouvelait sa tentative par un exposé hardi, même un peu sévère, où il allait jusqu'à rappeler les dangers d’une politique à la Polignac. C’était à l’époque où les décrets de 1860 venaient de rendre Ja parole au Corps législatif, et où la rentrée de Berrver à côté de M. Thiers dans une assemblée pouvait servir la cause de la paix religieuse compromise dans les affaires d'Italie. Cette fois, on ne Jui répondait plus. Berryer était élu tout de même et allait jeter dans une assemblée impériale les derniers feux d’une éloquence près de s’éteindre; mais c'était contre l’ordre du « Roi » !

Ce n’est pas tout. Un point plus délicat peut-être que tous les autres restait encore. Lorsque la révolution de 1848, à peu près perdue par ses propres excès, avait paru sombrer dans la réaction napoléonienne du 10 décembre, M. de Falloux avait senti aussitôt que tout avait changé, que l'expérience républicaine courait vers la dictature. Il avait été des premiers à comprendre que, pour détourner ou contenir le mouvement césarien, si c'était encore possible, il n’y avait que la monarchie, mais que la monarchie elle-même n'avait des chances de retour que par une grande réconciliation dynastique, par un traité de paix entre les vaincus du 28 juillet 1830 et les vaincus du 24 février 1848. D'une double défaite naissait ce qui s’est appelé dans l'histoire la « fusion (1) » ! C’est le dramatique débat dès ce moment et si longtemps poursuivi, tantôt avec éclat, tantôt dans l'ombre, sous la République comme sous l'Empire, entre des hommes qui ont pris quelquefois leurs illusions ou leurs rêves pour des réalités.

(1) Un des premiers, si ce n'est le premier, qui eut l'idée de la « fusion», est un des plus purs légitimistes du temps, M. Hyde de Neuville en personne. Dès le 24 février 1848, M. Hyde de Neuville, informé que la duchesse d'Orléans avait couru des dangers, qu’elle était réfugiée aux Invalides et était peut-être embarrassée pour se sauver, avait immédiatement décidé de se mettre à la disposition de la princesse et s'offrait à la sauver. 11 ne voyait en elle que la mère du « premier prince du sang». Il avait tout préparé, voiture, argent, et il comptait précisément sur sa notoriété de légitimiste pur pour échapper à tout soupçon. Il se rendit aux Invalides : la princesse était partie! il comptait dire à la duchesse d'Orléans, — c'est lui qui le disait à mademoiselle de Fougères, la seule personne qu'il eût mise dans son secret : « Madame, je vous conduira là où vous voudrez aller, en Allemagne, en Angleterre. Si j'osais me permettre un conseil, je dirais : Allons & Frohsdorf. Par là vous rendrez un grand service a vos enfants et à la France. » — C'était le 24 février 1848. Deux ans après, il tenait le même langage dans une lettre adressée à la princesse, et ce qu'il disait à la duchesse d'Orléans, il le disait d'un autre côté à M. le comte de Chambord, — sans aller pourtant aussi loin peutêtre que M. de Falloax, (Voir les Mémoires et souvenirs du baron Hyde de Neuville, IIIe volume.)

A peine libéré de ses engagements provisoires avec la République et des obligations du ministère, M. de Falloux, entre tous, s’était ardemment attaché à cette idée qu'il considérait comme la dernière ressource de la France, près de sombrer dans l'anarchie ou dans un régime dictatorial. IT mettait une vive sincérité et même peut-être un peu de naïveté à croire ce qu il désirait. Il n'avait pas caché sa pensée, qui était du reste la pensée de ses amis, de Berrver lui-même, à M. le comte de Chambord. Il ne cessait d'en parler à M. Thiers, au général Changarnier, à tous ceux qu'il supposait avoir quelque influence sur les princes, sur madame la duchesse d'Orléans aussi bien que sur l'exilé de Frohsdorf. Il était dès lors, pour sa part, prêt à accepter tout ce qui pouvait rallier les rovalistes de 1830, les garanties les plus libérales dans les institutions, même le drapeau des générations nouvelles. Il avait cru déjà la « fusion » possible sous la République. L'Empire lui-même ne le décourageait pas. Il y voyait tout au plus un ajournement de ses espérances, mais un ajournement qui avait l’avantage de laisser aux incompatibilités intimes, aux résistances, aux susccptibilités de dynasties et de partis, le temps de s’apaiser.

Veut-on voir une sorte de mise en scène intime de cette idée de « fusion », rêve d’un avenir plus ou moins lointain? Un jour, en plein Empire, dans cette vieille et agreste résidence d’Augerville, où Berryer se plaisait à aller chercher le repos, se trouvaient réunis quelques-uns des vaincus du temps : M. de Salvandv, Montalembert, M. de l'alloux, M. Thiers, M. Mignet, M. Vitet, et avec eux, l’évêque d'Orléans, Me Dupanloup. C'est ce que les loustics de l’Empire appelaient « l'intrigue d’Augerville ». Il n’y avait aucune intrigue à Augerville; il n’y avait, entre ces éminents esprits, que de brillantes et fortes conversations sur toute chose.

Un instant, pendant ce séjour, M. Thiers s’était arrêté devant un portrait de Charles X, œuvre du peintre Gérard : « Voici, disait-il, une figure qui respire la loyauté et la bonté. Voyons, Berryer, expliquez-nous quelle fut la vraie pensée du Roi au moment de signer les ordonnances. Voulait-il, sciemment, sortir de la Charte? » — A quoi Berryer répliquait : « Je vous répondrai en toute franchise si vous voulez me dire ce que pensait M. le duc d'Orléans et ce que vous pensiez vous-même en faisant la révolution de Juillet. » Et aussitôt la conversation s’engageait, libre, familière, éloquente. M. Thiers racontait avec bonhomie que les événements avaient dépassé tous les calculs, que le duc d'Orléans n’avait jamais eu d’autre pensée que d'éviter un nouvel exil, sans se mêler à aucun complot contre le Roi, et qu'il avait fallu positivement le trainer au trône, — que lui, fils de la révolution, n'aurait pas voulu la compromettre, « qu’on s’était enhardi à mesure que la défense faiblissait » ; enfin, que la révolution s’était faite parce qu’on l’avait laissé faire! — Et Berryer, à son tour, racontait les perplexités du Roi. Il montrait ce prince aimable et loyal, ayant les qualités comme les défauts de son éducation et de sa génération, bien intentionné de cœur, sans mauvais dessein contre les institutions. Le mal était venu de la chute du ministère Martignac qui avait troublé le Roi, des nouveaux ministres qui, au dernier moment, par un faux point d'honneur, avaient offert leur tête au lieu de donner un bon conseil, — et surtout du prince de Polignac. Ici ce que disait Berryer avait, au moins alors, la valeur d’une révélation. Le prince de Polignac était un illuminé, un « visionnaire » dans toute l’acception du mot. « Il se croyait en communication surnaturelle avec le ciel! » Il se croyait « assisté par Dieu »! Berryer lui-même en avait recu l’aveu dans une audience et s’était retiré épouvanté, pressentant la

crise où la royauté allait sombrer. — On échangeait ainsi des souvenirs et des impressions jusque bien avant dans la nuit. Et, dès le lendemain matin, M. de Falloux, qui poursuivait toujours son idée, abordait M. Thiers en lui disant : « Vous nous avez montré, vous et M. Berryer, que la révolution de Juillet avait été un terrible malentendu : M. Berryer, que Charles X n’avait pas voulu sciemment porter la main sur les libertés publiques; vous, que M. le duc d'Orléans s’était résigné à la couronne plus qu’il ne l’avait souhaitée. Eh bien, la France doit-elle demeurer à jamais la victime de telles méprises? » Voilà la fusion!

Le malheur est que cette idée, en apparence si simple, née d’une expérience amère, l’expérience de deux défaites, était plus aisée à concevoir qu'à réaliser et ne pouvait être provisoirement qu'assez platonique. Ce qu'il y avait de difficile, c'était de vaincre la nature des choses, d’effacer les traces d’une longue et douloureuse rupture, de refaire une monarchie vivante avec deux monarchies détruites. Ce n’était pas impossible avec beaucoup de bonne volonté, c'était aussi délicat que difficile. Les princes, quel que fût leur désir de se prêter à tout ce qui pourrait reconstituer la vieille maison royale dans son unité, sesentaient retenus par des liens intimes ; ils avaient des souvenirs, des traditions, tout un passé de famille, le respect du règne de leur père, la fierté de leurs services. S’ils n'avaient pas des « droits », selon le mot qu’on prêétait à la duchesse d'Orléans, ils avaient des « titres ». Toutes les négociations qui avaient paru s’engager et qui se renouvelaient de temps à autre restaient à peu près sans résultat. Ce n’est pas que M. le comte de Chambord, de son côté, fût insensible aux douceurs et à l'intérêt d’un rapprochement de famille. Il avait exprimé les sentiments les plus affectueux à M. le duc de Nemours, qui, le premier, avait donné l’exemple du retour. Il avait délicate-

ment rempli ses devoirs de parenté au moment de la mort du vieux roi Louis-Philippe. En toute occasion il ne cessait de témoigner ses sympathies pour ses brillants cousins et son désir de se retrouver « à la tête de la maison de France ». — Mais en même temps, avec une douce et courtoise inflexibilité, il restait enfermé dans son droit comme dans une citadelle. — « Autant il faut être conciliant envers les personnes, autant il est indispensable d’être barre de fer sur les principes. » — Il n’aimait même pas ce mot de « fusion », qui revenait sans cesse, il refusait de s’en servir; il y voyait une équivoque, une dernière confusion d'idées et de faits. Il n’admettait que la « réconciliation personnelle » , une large et cordiale réconciliation, accompagnée de la reconnaissance sans condition du droit héréditaire dont il demeurait le représentant souverain et l’inviolable gardien.

Bref, on négociait, on épiloguait sur cette insaisissable « fusion », on n'était pas plus avancé après des années. M. de Falloux trouvait que tout eût été promplement décidé si, à certains moments, M. le comte de Chambord « avait eu vis-à-vis de ses cousins quelque mouvement spontané ou quelque parole heureuse à la Henri IV », et il ne cachait pas ses impatiences à son « roi ». Le prince ne lui répondait pas. De sorte que M. de Falloux restait un royaliste assurément, mais un royaliste qui ne s’entendait avec son prince ni sur les conditions libérales d’une restauration, ni sur la direction du parti à l’intérieur, ni sur la « fusion » , et qui, dans une heure de découragement, finissait par écrire à Berryer : — « Si ce régime moral prend définitivement racine en lui (M. le comte de Chambord), c’en est fait de lui et de la monarchie francaise et, du même coup, de toutes les monarchies européennes !... » — Il voyait tout en noir, et ce n’était pas sans raison.

LE de]

A mesure que les années se succédaient, en effet, une situation étrangement nouvelle commencait à se dessiner. L'Empire, après ses jours de bonheur décevant, après avoir épuisé sa fortune et abusé de tout, arrivait à sa phase critique. À demi perdu déjà dans les confusions qu'il se créait, dans les contradictions d’une politique tour à tour oppressive ou chimérique, compromis par des aventures extérieures qu’il n’avait su ni éviter ni dominer, il avait fini par tout confondre et tout gâter; il n’avait réussi qu'à réveiller les questions religieuses les plus irritantes par les équivoques de sa diplomatie en Italie et à Rome (1), à alarmer le sentiment national par les complicités et les défaillances de sa politique dans les affaires d’Allemagne, à inquiéter toutes les prévoyances par les déceptions cruelles et ruineuses de l'expédition du Mexique. Il n’avait pas été heureux dans sa politique extérieure. Par une confusion de plus, en même temps qu’il multipliait les fautes et qu’il déconcertait l'opinion, il se croyait obligé de l’apaiser ou de la désarmer par des concessions libérales toujours insuffisantes ou mal calculées. Après

(1) A un des moments les plus vifs des affaires italiennes et des conflits religieux, M. de Falloux, alors directeur de l’Académie, s'était rendu aux : Tuileries pour soumettre à l'Empereur une élection récente. Aussitôt, entre l'Empereur et son ancien ministre, s'était engagée une conversation très animée, très bien conduite, que M. de Falloux rapporte tout au long Le fond est nécessairement vrai et la sincérité ne fait pas question. IL est seulement toujours à craindre que M. de Falloux, avec son imagina= tion, n'ait un peu arrangé la scène et distribué les rôles d'une façon peux avantageuse pour Napoléon III,

avoir régné par le silence, il rendait à demi la parole à la presse et à la tribune. Il rouvrait d’une main affaiblie une arène où les partis impatients de leur long silence se précipitaient, où allaient reparaitre des chefs d'opposition redoutables, où l’on se disposait à faire le procès du régime tout entier. L'Empire, en un mot, commencait à ne plus être maitre du pays, — depuis longtemps, il ne l'était plus de lui-même. Il touchait au point où il n’avait plus que le choix entre des extrémités également périlleuses : se laisser aller au torrent des revendications libérales qui menacait de le submerger; tenter de ressaisir par un nouveau coup d’État tout ce qu'il avait accordé, — ou chercher une diversion dans la guerre, dans une guerre qu'il prévoyait et à laquelle il ne s’était pas même préparé. C’est le « dé de fer du destin » qu'on jetait brusquement en l’air! C’est la guerre qui l’emportait, — et avec la guerre, la rume, l'invasion, l’Empire en fuite, la République éclatant le 4 septembre comme le contre-coup de Sedan, — et après la tragique série des catastrophes, de nouvelles illusions et de nouveaux mécomptes.

Quand l’effroyable orage de la guerre étrangère et de la guerre civile eut passé sur nous, laissant la France vaineue, démembrée et ravagée, qu'allait-il arriver? « Que ferez-vous de la France au lendemain de la paix? » disait M. de Falloux à M. Thiers, qui venait de parcourir l’Europe en plénipotentiaire de nos infortunes et qui semblait déjà désigné pour être le conseiller, le guide d’un grand deuil public.

Tant que la guerre avait duré, on n’avait pas voulu y songer ; toutes les pensées se concentraient dans la lutte pour l'intégrité et l'honneur du pays. Sous le drapeau de la « défense nationale », toutes les opinions, tous les partis se pressaient sans distinction, et au Mans comme à Patay, les zouaves de Charette se confondaient avec les

soldats de Chanzy, autour des couleurs de la France nouvelle. On versait son sang en commun : c'était la guerre! Le jour où il ne restait plus d’espérance, au lendemain de cette paix, de cette cruelle paix que M. de Falloux prévoyait comme M. Thiers lui-même, d’autres pensées se réveillaient naturellement. Jusque-là la République du 4 septembre n’était qu’un fait décoré de ce beau nom de « défense nationale »; elle n’avait pas réussi à vaincre la mauvaise fortune, elle avait plutôt aggravé les désastres. Maintenant la question de gouvernement, de régime définitif, devait nécessairement se raviver, d'autant plus que l’assemblée qui sortait du sein ensanglanté de la France était certainement l'assemblée la moins républicaine, la plus conservatrice qui ait Jamais existé. La France semblait avoir choisi de préférence dans les vieux partis royalistes ceux qu’elle chargeait de la sauver de l’invasion et de l’anarchie. Et c’est ainsi que de ces amas d'événements renaissait la chance si souvent ajournée, longtemps désespérée d’une restauration monarchique, d’un nouveau 1814! Mais ce n’était encore qu’une chance dans ces jours de transition troublée qui commencaient à Bordeaux pour s'achever à Versailles. Avant tout il y avait à relever la France blessée, à la réorganiser, à la dégager de l’étreinte de l’ennemi extérieur aussi bien que de la barbarie intérieure, maitresse de Paris, — et c'était là l’œuvre de M. Thiers, qui s’appelait lui-même « l’administrateur de l'infortune publique »! Autre condition aussi difficile à réaliser : il fallait arriver à faire des anciennes monarchies divisées une seule monarchie, des vieux partis royalistes une force unique, — et ici tout dépendait de cette réconciliation dynastique, de cette « fusion » à laquelle on avait tant travaillé, qui semblait désormais inévitable et ne restait pas moins toujours un problème.

C’est l’histoire de ce lendemain de 1870, de ces deux

ou trois années pendant lesquelles ce nouveau drame des partis, succédant aux tragédies de la guerre, se déroule, se resserre ou se complique. M. de Falloux, qui n'avait pas voulu, quant à lui, être de l’assemblée, ne restait point étranger à ce drame. Il n’était pas sur la scène; il n’en était jamais bien loin et avait l’art de se trouver toujours à Versailles aux moments décisifs. Il suivait l’action avec toute l’ardeur de sa pensée et de ses désirs, parlant ou écrivant, portant sans crainte ses exhortations à M. Thiers, avec qui il n'avait cessé d’être lié, conseillant ou inspirant ses amis de l’assemblée. Il était naturellement avec ceux qui ne voyaient de dénouement que dans la monarchie, avec la maison royale réconciliée; il s’associait à leurs efforts, je pourrais dire à leurs agitations ; il partageait leurs vœux, leurs illusions et leurs anxiétés.

Comment cette restauration monarchique, qui semblait facile, n’a-t-elle été qu’un mirage? Les uns ont accusé M. Thiers d’avoir tout empêché, de n’avoir point voulu être le Monk civil de la Restauration nouvelle; les autres ont accusé M. le comte de Chambord de n’avoir point su se prêter aux transactions nécessaires. Les purs de la légitimité ont accusé les orléanistes d’avoir tout perdu par des intrigues. Les plus réfléchis ont toujours cru voir qu’il y avait une secrète logique des choses qui faisait qu’il n’était pas si aisé de réconcilier des traditions, des principes si différents. Le fait est que deux fois en quelques années on croyait toucher au succès, et que toujours ce rêve de monarchie s’évanouissait. La première fois, c’était au commencement de juillet 1871, à ce moment où la défaite récente de la Commune semblait favoriser toutes les tentatives et où l’abrogation des lois d’exil rendait leur liberté aux princes. M. le comte de Chambord était venu sans apparat, sans bruit en France; il avait passé vingtquatre heures à Paris, visitant, le cœur serré, des ruines

encore fumantes, ce qui restait des Tuileries, tout ce qu'il n'avait pas vu depuis quarante ans, — et il avait aussitôt gagné Chambord. Des négociations discrètement conduites avaient préparé en même temps, dit-on, une entrevue des princes, une visite de M. le comte de Paris au chef de la maison royale. Tout semblait décidé; la joie était déjà au camp royaliste, lorsqu'un nuage s’élevait subitement. Que s’était-il passé? M. le comte de Chambord, en témoignant le plaisir qu'il aurait à recevoir son cousin, mettait sa loyauté à dissiper toute équivoque et croyait devoir différer la visite de M. le comte de Paris jusqu’après la publication de la déclaration royale qu'il préparait, qu'il tenait à dater de Chambord, — et la déclaration royale éclatait en effet comme un coup de foudre, le 5 juillet! C’est le « manifeste de Chambord », ce manifeste où le prince, arborant avec fierté, par un sentiment d'honneur, le drapeau blanc, ajoutait : « Je l'ai recu comme un dépôt sacré du vieux roi, mon aïeul, mourant en exil. Il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de la patrie absente. Il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe... » Dans son ensemble, par son esprit, ce manifeste ressemblait à une « rupture avec la société moderne ». C’est M. de Falloux qui l’a dit!

Vainement, à la dernière heure, les serviteurs les plus fidèles, les amis les plus éclairés ou les plus dévoués de la monarchie, M. de La Rochefoucauld, M. de Gontaut- Biron, M. de Maillé, l’évêque d'Orléans lui-même, étaient accourus à Chambord pour essayer de fléchir le prince, pour obtenir de lui quelque concession, au moins quelque parole réservant le droit de la France sur son drapeau. Le prince les avait écoutés avec une affabilité courtoise et tranquille, n’avait rien discuté et était resté mébranlable. I avait dit ce qu’il voulait dire! Le coup était porté et con-

fondait tous les calculs à Versailles. — « O sang de Charles X! » — s’écriait M. Vitet. Et Mgr Dupanloup, revenant de Chambord, disait à son tour : — « Je viens

d’assister à un phénomène intellectuel sans exemple. Jamais on n’a vu une cécité morale aussi absolue! » — Dès le lendemain, M. de Falloux allait faire une visite à M. Thiers, qui le recevait cordialement, peut-être en bomme un peu soulage, et lui disait non sans ironie : — « Eh bien, M. le comte de Chambord conduit singulièrement ses affaires. Moi, je ne voulais pas de la rentrée des princes d'Orléans; je la trouvais imprudente et prématurée. C’est M. le comte de Chambord qui m'a fait forcer la main par ses amis... Maintenant, c’est lui qui rompt brusquement avec ses cousins et jette tout par la fenêtre. On m'accuse de vouloir fonder la République : me voilà bien à l'abri de ce reproche! Désormais, nul ne disconviendra que le fondateur de la République en France, c'est M. le comte de Chambord (1)! » — Et tout en reprochant à M. Thiers de se montrer peu généreux, M. de Falloux lui-même se retirait consterné, se plaisant encore à accuser les « conseillers intimes » de cette déception nouvelle, — mais forcé de s’avouer que « le vent ne soufflait plus vers la monarchie, qu'il soufflait en faveur de la République » . Tout était fini au moins pour le moment.

Une seconde fois, cependant, au mois d'août 1873, une perspective monarchique semblait se rouvrir à l’improviste. Maintenant M. Thiers n’était plus au pouvoir. Le

(1) Il est certain que M. de Falloux avait fini par se montrer sévère pour M. Thiers, allant même jusqu'à l’accuser de tout sacrifier à son ambition. Il le lui disait du reste librement, et comme, selon le mot de M. Thiers, ils « n'étaient muets ni l’un ni l’autre », les discussions étaient quelquefois vives. M. de Falloux était néanmoins resté longtemps sous le charme; M. Thiers, de son côté, avait beaucoup de goût pour M. de Falloux. C'était un souvenir de 1848!

premier président de la République avait disparu le 24 mai 1873, et les républicains eux-mêmes avaient précipité sa chute. Il avait été remplacé à la présidence par le maréchal de Mac Mahon, qui avait choisi ou accepté aussitôt comme premier ministre M. le duc de Broglie : — « Rien n’était changé! » — disait-on, dans les institutions : la direction, l'orientation politique seule avait changé; mais ce changement seul ressemblait à une révolution. Moins de trois mois étaient passés depuis le 24 mai, lorsqu'on apprenait tout à coup que M. le comte de Paris venait de se rendre à Vienne et de là à Frohsdorf. M. le comte de Paris avait tenu à éviter le bruit et les négociations qui avaient peutêtre tout compromis en 1871 ; il était allé tout droit, sans préliminaires, sans conditions, à M. le comte de Chambord comme au représentant-né de la monarchie, comme au chef reconnu de la maison de France, et il avait été accueilli avec la plus vive cordialité. Cette fois, on n’en pouvait plus douter : 1871 était effacé, la réconciliation dynastique était accomplie! Rien ne pouvait plus s’opposer à une restauration vers laquelle une partie de l’opinion semblait aussitôt se précipiter, que le nouveau gouvernement favorisait de ses vœux, d’une complicité presque avouée. M. de Falloux lui-même, tout découragé qu'il fût dans sa retraite de l’Anjou, avait retrouvé l'espérance et se hâtait de se rendre à l’appel de M. le duc de Broglie, impatient de s’entretenir avec lui.

On n’était pourtant pas aussi avancé que le croyaient ceux qui avaient déjà commandé les carrosses de gala pour l'entrée du « Roi » à Paris, et M. le duc de Broglie, entre tous, gardait plus d’un doute. M. le comte de Chambord avait en effet accueilli M. le comte de Paris avec une bonne grâce affectueuse et s’était montré heureux de la réconciliation de famille; il n’avait rien dit qui ressemblât à un engagement politique. Il s’était réservé de dire le der-

nier mot, de manifester sa pensée, sa volonté, le jour où il serait rappelé par la France. Que signifiait cette réserve du prince? On lui envoyait plénipotentiaires sur plénipotentiaires, d’assez médiocres négociateurs, à dire vrai : on restait dans l’incertitude! Une commission exécutive de neuf royalistes de l’assemblée s’était formée sous la présidence du général Changarnier, avec l’intention visible de préparer cette restauration insaisissable ; elle envoyait en désespoir de cause le digne M. Chesnelong à Salzbourg auprès du « Roi » pour vaincre ses derniers scrupules, pour obtenir au moins de lui quelques explications. Le point délicat, décisif, restait toujours cette terrible question du drapeau! M. le comte de Chambord était-il dans le fond moins indécis qu’on ne se plaisait à le supposer? Avait-il cru démêler l’arrière-pensée de lui imposer des conditions qu'il ne voulait pas subir, de l’enlacer d'engagements qui coûtaient à son honneur? Toujours est-il qu'au dernier moment, comme un homme impatient d’en finir, il écrivait cette lettre devenue historique du 27 octobre 1873, où il se dévoilait tout entier : maintenant la réconciliation de famille, dégageant de toute responsabilité M. le comte de Paris, mais confirmant plus que jamais son manifeste de 1871, sa fidélité au drapeau blanc. II laissait surtout percer la crainte qu’on eût voulu faire de lui « le Roi légitime de la révolution » !

A peine cette lettre était-elle tombée à Versailles et à Paris, elle jetait le désarroi dans le monde royaliste, qui voyait tout perdu et se hâtait de se replier en désordre vers cette combinaison de miséricorde qui s’est appelée la prorogation des pouvoirs ou le « septennat de M. le maréchal de Mac Mahon ». C'était en d’autres termes la République indéfiniment prorogée. Le « Roi » lui-même ne s'était pas rendu compte de l'effet foudroyant de sa lettre. On raconte que, tout étonné et un peu irrité, il

s'était rendu mystérieusement à Versailles, ne pouvant croire encore à la défection de ses amis, qu'il était allé attendre le soir, dans la cour du palais, au pied de la statue de Louis XIV, le résultat du scrutin de l’assemblée sur le « septennat ». Quand on vint lui annoncer le vote, il se retira silencieusement, le cœur dévoré de tristesse. Dès le lendemain, sans voir personne, il reprenait le chemin de Paris et de l’exil où il devait mourir. Et c’est ainsi que s’évanouissait encore une fois cette vision de Restauration monarchique, toujours fuyante en 1873 comme en 1871!

C’est, dit-on, la faute du prince qui a refusé la fortune quand elle se présentait à lui, qui a manqué à sa destinée et à ses amis en 1873 comme en 1871. Eh! sans doute, ce prince de l’exil était plus naïf qu'habile; il n'avait pas du moins cette habileté apparente qui sait traiter avec les circonstances et ne cherche que le succès du moment. Il ne voulait voir ni la situation telle qu’elle était, ni la France telle que les révolutions l'ont faite. Il vivait dans son rêve, dans son passé, dans sa « tour d’ivoire », avec sa foi, ses cultes et ses idées de royauté traditionnelle, de « politique sacrée ». Il avait laissé passer l’occasion! — Qui pourrait dire cependant qu’il n’était pas, qu'il n’est pas resté jusqu’au bout dans son vrai rôle de dernier héritier d’une des plus vieilles races du monde, d’une tradition séculaire? Que demandait-on, en définitive, à M. le comte de Chambord? Il faut sortir des polémiques du temps : on lui demandait, à lui représentant de l’ancienne monarchie,

à lui qui, selon le mot de Berryer, ne pouvait être en France que le « Roi » ou un grand exilé, on lui demandait d'oublier tout et de s’oublier lui-même, de reprendre une autre tradition, d'accepter, comme il le disait, d’être « le Roi légitime de la révolution » ; on lui demandait, c’est encore son expression, « d’inaugurer un règne réparateur par un acte de faiblesse ». Il répondait que « le droit héréditaire » qu’il représentait n’était pas un objet de transaction, qu'avec son principe il pouvait tout, que « sans son principe, il n’était plus rien ». Il répondait ce qu'il écrivait un jour à l’évêque d'Orléans : « Je n’ai pas de sacrifices à faire, je n’ai point de conditions à recevoir. J'attends peu de l’habileté des hommes et beaucoup de la justice de Dieu. » C'était son destin, il l’acceptait, et il l’a porté quarante années durant, sans craindre de compromettre sa cause par la candeur de sa foi, étranger aux complots, aux intrigues et aux aventures, respectant la paix intérieure de son pays, gardant dans son éloignement le culte de l’honneur de la France. Avec cela, il n’a pas régné, c’est vrai; mais il est resté un personnage royal, le Roi sans sceptre, relevant son infortune par sa dignité. Il a presque compté dans son exil parmi les têtes couronnées, et le jour où il allait rejoindre le vieil aïeul dans le couvent des Franciscains de Goritz, enveloppé du drapeau auquel il n'avait pas voulu renoncer, il emportait avec lui, c'est fort à craindre, la vieille royauté francaise. Après lui la monarchie peut renaitre sans doute dans un reflux de révolution ; mais ce serait une autre monarchie ressemblant plus ou moins, ainsi que le disait M. de Falloux en 1848, à une « présidence de République ». Ce ne sera plus l’ancienne monarchie française : celle-là a fini avec M. le comte de Chambord, à Goritz; elle avait même déjà fini, si l’on veut, par la lettre du 27 octobre

C'était l'impression universelle, instantanée à Versailles et à Paris, aussitôt que cette lettre de Salzbourg avait été connue. M. de Falloux, quant à lui, avait été mêlé depuis la première heure à ces négociations renouées avec l’exil dès le lendemain de la visite de M. le comte de Paris à Frohsdorf; il les avait suivies de près dans ses conversations intimes et incessantes avec le duc de Broglie, avec quelques-uns des ministres du maréchal de Mac Mahon, et dans la vivacité de sa confiance renaissante, il avait vu le succès déjà assuré; il n’admettait plus un doute. « Comment voulez-vous, disait-il au duc de Broglie, qui n'avait pas son optimisme, comment voulez-vous que M. le comte de Chambord refuse quand on lui offre le trône non seulement dans des conditions inespérées après son manifeste du 5 juillet 1871, mais dans les conditions les plus favorables qu'aucune Restauration ait jamais rencontrées?... Si M. le comte de Chambord exigeait davantage, sa prétention dépasserait la limite de tous les aveuglements connus... Jamais partie plus belle ne fut offerte; jamais la couronne n'aurait été refusée dans des conditions plus absolument incompréhensibles! » Une fois de plus, il avait cru trop vite et trop vivement à ce qu'il désirait. La lettre du 27 octobre le ramenait à la réalité, à l’eternel et cruel malentendu qui a été au fond de toutes les tentatives contemporaines de Restauration monarchique. Elle était pour lui comme pour bien d’autres une surprise, un amer désappointement, et il ne le cachait pas. Parmi les décus du camp royaliste, il n’était pas le moins sévère pour le manifeste royal, et de nouveau il pouvait dire que décidément « le vent ne poussait pas vers la monarchie, qu’il soufflait en faveur de la République ». Il se sentait pour sa part d'autant plus blessé qu’il voyait s’évanouir, et cette fois d’une facon probablement irréparable, le dernier rêve de sa vie, d’une vie qui pouvait

compter encore quelques années, mais qui commençait à s’épuiser.

Aussi bien, pour M. de Falloux, tout était fini ou à peu près. Il semblait quelquefois ressaisi d’une vieille ardeur mal apaisée, et un de ses derniers écrits avait pour objet de combattre ceux qui ne cessaient de confondre la monarchie et la « contre-révolution » . Il défendait encore la monarchie pour l’honneur, dans ce qu’elle avait fait pour « l’unité nationale », non plus, ce me semble, avec l'espérance de la voir renaitre de sitôt, si jamais elle devait renaitre. En réalité, les années qui lui restaient à vivre, il les passait le plus souvent dans son Anjou, suivant de loin le mouvement des choses, venant peu à Paris, toujours prompt à rentrer dans sa retraite du Bourg d’Iré où il se retrouvait avec ses souvenirs et ses regrets, se dédommageant de tout ce qu’il avait perdu par une active bienfaisance. Il gardait peut-être aussi le sentiment d’une destinée contrariée. Qu'est-ce que cette vie de M. de Falloux? C’est la vie d’un homme né avec les dons les plus heureux, privilégié de la fortune et de l'esprit, libéral par sa nature, séduisant par ses manières, par son éloquence, fier et doux de caractère, qui était fait pour être un homme d’État dans des temps moins troublés, et qui a résumé dans sa carrière, sous la forme la plus brillante, les contradictions, les instabilités d’un temps de transition. Par son origine, par les souvenirs recueillis dans sa famille, par les liens de monde et de position, il se rattachait à l’ancienne société, aux traditions monarchiques rajeunies sous la Restauration. Par ses goûts, par son éducation libérale, par tous les mouvements d’un esprit excité et éclairé, par un sentiment très vif de l'inévitable transformation des choses, il se rattachait à l’ordre nouveau, à la France de 1789 : il était de son temps! Il a passé ses plus belles années à concilier tous ces instincts,

à poursuivre dans les faits une conciliation déjà réalisée dans les idées, allant des illusions aux mécomptes, finissant, je pense, par croire peu au succès des combinaisons auxquelles il s’était dévoué, — mais croyant toujours à la France!

Page 1