‹ Berryer, de Villèle, de Falloux, l'opposition royalisteChapitre 5 sur 7 · M. DE FALLOUX ET LES RÊVES DE RESTAURATION MONARCHIQUE DEPUIS · texte numérisé non relu

M. DE FALLOUX ET LES RÊVES DE RESTAURATION MONARCHIQUE DEPUIS

La révolution du 24 février 1848 était certainement pour la France une étrange aventure, mère de bien d’autres aventures, et la République, qui renaissait après un demi-siècle, avait pour premier effet de confondre tous les partis. Pour les libéraux du régime de Juillet, c'était la ruine de l’œuvre des dix-huit années. Pour les républicains eux-mêmes, qui voyaient tout à coup se réaliser le rêve pour lequel ils avaient conspiré et si souvent combattu, c'était une surprise. Ils ne s’attendaient pas à un si prompt et si facile succès; ils avaient presque désarmé ou tout au moins ajourné leurs espérances à la fin du règne (1). Pour les bonapartistes, dont on aurait cru la veille encore la fortune ensevelie dans le ridicule des équipées de Strasbourg et de Boulogne, une sorte d'horizon se rouvrait avec la perspective des agitations populaires. Quant aux légitimistes, ils n'avaient sûrement contribué en rien à la catastrophe. Six mois avant, ils se résignaient presque à une opposition de décence ou

(1) C'était au fond le sentiment de beaucoup de républicains. Trois mois après encore, un des ministres de la République, M. Goudchaux, disait tout haut en pleine assemblée : « La révolution de Février est arrivée trop tôt! »

d'honneur pour le principe. Dès que la révolution avait éclaté, ils retrouvaient leurs illusions. Ils n’affectaient ni deuil ni regret d’une monarchie qu’ils n’aimaient pas; ils se rangeaient parmi les vainqueurs. Ils pensaient et parlaient en vaincus d'autrefois, pour qui le 24 février 1848 était la revanche ou la réparation du 29 juillet 1830. Au fond, qui sait si chez Lamartine lui-même, le chef le plus populaire de la révolution nouvelle, il ne restait pas quelque parcelle de ces sentiments du vieil homme de la Restauration qui, dans le secret de son âme, n’avait jamais pardonné à la monarchie de Juillet?

« Les légitimistes, écrivait, dès le 3 mars, madame Swetchine, sont tout de flamme pour la République. Si l’état actuel laisse accessible à bien des terreurs, la chute de l’ennemi commun met bien à l’aise certaine partie de ce pauvre cœur humain (1). » Les légitimistes trouvaient dans la révolution de Février une vengeance ; ils y trouvaient de plus, ils y croyaient, une occasion favorable de sortir d’une longue inaction, de reprendre librement position dans les affaires, de ressaisir leur ascendant par l’élection, de mieux servir leur cause. Situation curieuse pour le parti des anciennes traditions! Par leurs rancunes, les légitimistes se rattachaient aux vainqueurs du jour, dont leur passé les séparait; par leurs instincts, par le pressentiment des crises qui pouvaient atteindre le pays, ils se rapprochaient, ils devaient se rapprocher forcément des vaincus du dernier régime. Peut-être même dans ce double spectacle de Louis-Philippe suivant de près Charles X dans l'exil, et de la défaite commune des deux royautés, voyaient-ils déjà la fin des scissions dynastiques, le préliminaire de la reconstitution d’une famille royale unique. En un mot, passions, ressentiments, illusions, faux cal-

(1) Lettres de madame Swetchine, 2 vol.

culs, tout se mêlait dans le mouvement qui venait de se déchainer à travers la France, où les uns et les autres, selon le mot de madame Swetchine, avaient leur « chimères respectives ». Il n’y avait qu’une chose qu’on ne voyait pas, qu'on ne pouvail guère prévoir encore : c'est que le 24 février allait conduire, par le 15 mai et le 2% juin, à l'élection napoléonienne du 10 décembre 1848, — par les divisions des partis au 2 décembre 1851, à la résurrection de l’Empire, puis, dans un avenir encore voilé, à d’effroyables désastres, — et que rien de tout cela ne ramenait à la monarchie!

Le drame s’ouvrait à peine, et, il faut le dire, cette révolution de 1848, qui allait retentir en Europe, avait la fortune singulière de ne rencontrer en France ni hostilité ni résistance. Elle semblait acceptée par le pays, par le clergé, par la magistrature, sinon sans crainte, du moins sans malveillance. Un des premiers, par la liberté de l'esprit et des opinions dans cette carrière nouvelle, était M. de Falloux. La veille encore, il aurait reculé devant cet inconnu d’une révolution, s’il eût été le maitre d'en décider, et il avait refusé son nom au banquet du Château-Rouge, à la proposition d'accusation contre le dernier ministère du roi Louis-Philippe, à toutes les manifestations, préludes de la débâcle du 2% février. Le lendemain, devant le fait accompli, il avait promptement pris son parti; il suivait le mouvement, il devançait même ses amis. Berryer, lui, ne laissait pas de garder une certaine réserve, et, en se présentant peu après à ses électeurs

marseillais, il restait le vieil homme invoquant son passé, avouant ses convictions, promettant sa bonne volonté sous la République comme sous la monarchie. Montalembert, quoiqu'il n’eût aucun lien avec le dernier règne, ne se séparait pas sans regret, sans un émouvant adieu public, « de la royauté constitutionnelle » qui avait donné à la France « trente-quatre années de paix, de prospérité et de liberté ». M. de Falloux, plus libre que ses amis, allait plus loin et cédait peut-être un peu aux excitations du moment.

Dès les premiers jours, avant de regagner l’Anjou, pour l'élection d’une assemblée constituante, il avait écrit à un de ses amis une lettre où il dépeignait avec feu la situation nouvelle créée à la France et à l’Europe. Il traitait cavalièrement les « puissances » européennes qu'il appelait les « impuissances étrangères ». Il parlait avec admiration, — il soulignait le mot, — de « l’héroïsme du peuple de Paris », de sa « générosité » et de sa « délicatesse », « surpassant, disait-il, celles de beaucoup des corps politiques qui ont dominé la France depuis soixante ans ». Il rappelait pour les gens de l’Ouest une parole de Chateaubriand : « Je suis monarchique par principe, je suis républicain par nature. » Il disait enfin : « Tout est nouveau, tout est inouï dans les événements actuels. Notre conduite ne doit plus relever à cette heure que de notre patriotisme, sans aucun ressouvenir de nos vieilles démarcations de partis. » Une fois engagé dans la campagne électorale avec son compatriote et son collègue de la dernière Chambre, M. de Quatrebarbes, il la menait vivement, adroitement, en habile tacticien, et il se peint lui-même dans une petite anecdote qu'il raconte. M. de Quatrebarbes, tout disposé qu'il fût à subordonner ses sentiments royalistes au patriotisme, à la paix civile, avait des scrupules et n’était point sans s'inquiéter un

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peu des allures délibérées de son jeune compagnon; au moment de paraitre dans une réunion électorale, il lui avouait que « le mot de république lui répugnait à prononcer ». Et lui, M. de Falloux, répondait lestement : « Répugner à prononcer le nom quand on subit la chose ne me parait pas très raisonnable; on ne fait pas disparaitre ce qu'on passe sous silence. Cependant, ne vous en inquiétez pas; je serai, s’il le faut, un peu plus logique que vous el je payerai pour nous deux. » Et, comme il l'avait dit, il le faisait. Devant une assemblée réunie à Angers, ouverte à tous les partis, à ses contradicteurs méfiants comme à ses amis, il abordait toutes les questions du jour avec un art singulier. Il mêlait dans son discours la République récemment « proclamée », le pape Pie IX, les droits de la conscience religieuse, les droits des « travailleurs », l'avènement de la démocratie, — pour finir par déclarer que lui et ses amis voulaient rester, à travers les tempêtes, sur « le vaisseau de la France », quel que fût le pavillon.

Quand il parlait ainsi, était-ce, comme on l’a dit depuis, de la duplicité, un machiavélique et décevant artifice? Cachait-il, sous des apparences républicaines, quelque profond calcul, une arrière-pensée perfide? Il n’y avait ni tromperie ni artifice. M. de Falloux et ses amis cédaient tout simplement à la pression des choses, à une nécessité du temps, d'autant mieux qu'ils n'avaient pas même devant eux le mirage d’une restauration possible. Assurément, en entrant dans la République, ils n’abdiquaient pas leurs opinions et leurs croyances; ils n’entendaient pas renier leur passé, livrer leurs traditions et leur foi religieuse. Ils ne conspiraient pas non plus, ni publiquement ni en secret; ils ne préméditaient pas la ruine de la République : ils ne lui demandaient que d’être le gouvernement de tous, la liberté pour tous, la garantie régularisée

de tous les droits, la paix entre tout Ils offraient leur concours; mais ce sans prévoyance, et, lorsque, dès I voyaient, avec les passions révolul sous toutes les formes autour de l’H et renaitre de nouveaux orages, ils g qu'ils restaient, eux et leurs alliés, tous les camps, la grande réserve de M. de Falloux était parfaitement sin Angers : « Le présent est plein de n et de périls inévitables. Penchons t des promesses; pesons-y de tout not nous ainsi de conjurer les périls. » € « le destin futur de la République France, il ne le savait pas, il ne voi était tout entier au présent, au pé société française.

Et c’est ainsi qu'après être sorti une révolution de la dernière Chamil il se retrouvait, élu de l’Anjou, dans blée du suffrage universel et de la Ré dégagé du lien des partis, müri par prèt à être, dès les premiers jours di souverain, au conseil et à l’action.

difficile trouverait en lui les qualités que dev faire supposer l'élection et que jusqu'ici, pa: elle s’abstient fort de garantir (1). » Il était, ceux qui n'attendent qu’une occasion pour di leurs dons.

Par le fait, cette République de 1848, Ii naissance aux orages et destinée à périr trois mort violente dans une nuit d'hiver, cette R plusieurs phases qui se succèdent et s’enc première va du 24 février au 4 mai : c'est gouvernement provisoire, des manifestations l'Hôtel de ville, de la désorganisation enc:

déguisée sous la magie de l’éloquence de La seconde va du 4 mai, jour de la réunion di souverain, au 24 juin : c'est la phase où toutes révolutionnaires, irritées par les déclamations chômage et la misère, se préparent, par l'assemblée elle-même, à la plus formidable civile, à la sanglante bataille de quatre jours La troisième va du 2% juin au 10 décemb:

phase où la réaction des instincts conservats cipite, ne s'arrête même plus à la dictatur trice du général Cavaignac et va jusqu'à éleve

voir quasi souverain, à la présidence, un

Déjà, à dire vrai, le 4 mai 1848, le jour même où l'assemblée qui venait d’être élue acclamait « dix-sept fois » la République sur les marches du palais Bourbon devant le peuple répandu sur les quais, dès ce jour la question n’était plus entière. Je veux dire que la bonne volonté, qui avait paru d’abord accueillir la révolution, n’était plus sans inquiétude. Les deux mois qui venaient de passer avaient suffi pour amasser les périls autour de la République nouvelle. Ils avaient eu le double effet de multiplier d’un côté les éléments incandescents, de préparer au Champ de Mars, sous le nom d’ateliers nationaux, une sorte de garde prétorienne de l’émeute, et, d’un autre côté, de réveiller les sentiments conservateurs, les instincts de résistance dans le pays. L'assemblée ellemême se ressentait des conditions dans lesquelles elle avait été élue; elle n’était pas sans bien des bigarrures. Elle se composait d'anciens royalistes ramenés dans la vie publique, Berryer, M. de Larcy, M. de Vatimesnil, M. de Falloux lui-même en tête, — d’anciens parlementaires de 1830, M. Odilon Barrot, M. Dufaure, Rémusat, Tocqueville, Vivien, — de catholiques représentés par des évêques, par des prêtres, surtout par Montalembert, — et d’une immense majorité de républicains; dans son ensemble, — à part ce qu’on appelait déjà, par réminiscence, la Montagne, — c'était une assemblée aux inten-

tions droites, aux instincts honnêtes, un peu embarrassée de sa puissance. Elle avait cela de caractéristique et de frappant que parmi tant d'hommes si divers d'origines et de traditions, un peu étonnés de se trouver ensemble, toute dissidence de parti semblait pour le moment s’effacer, et que dans une si vaste réunion où tout était nouveau, les anciens parlementaires avaient nécessairement l’avantage de l’expérience. Ils étaient appelés à être la lumière, la sagesse modératrice des comités du nouveau parlement.

Berryer était au comité des finances où le rejoignait bientôt M. Thiers. M. Odilon Barrot, M. Dufaure, M. de Tocqueville étaient au comité de constitution. Montalembert allait défendre la liberté religieuse, la liberté de l’enseignement au comité de l’instruction publique. M. de Falloux, qui était à la fois un homme des anciens partis et un homme nouveau, M. de Falloux, quant à lui, se jetait dans la fournaise, au « comité du travail », où allaient s’agiter les questions les plus brülantes, où il prenait rapidement l'autorité d’un esprit ferme et résolu. Le lien de tout ce monde un peu incohérent était le sentiment de la conservation, le besoin de rentrer dans l’ordre, de régulariser la République, de faire face d'un commun effort aux orages.

Chose curieuse! lorsque la première crise, le premier péril éclatait pour la République par l'invasion de l’assemblée au 15 mai, lorsque, la plus chaude alerte passée au palais Bourbon, Lamartine et Ledru-Rollin se décidaient à marcher sur l'Hôtel de ville, où se formait déjà un gouvernement révolutionnaire, par qui étaient-ils escortes? Ils marchaient entre M. de Falloux, légitimiste d’origine, et M. de Mornay, le dernier défenseur de la duchesse d'Orléans au 24 février, qui, l’un et l’autre, hommes des monarchies, prenaient la tête du cortège pour aller arracher la République aux factions. — « C'était bien, a dit M. de Falloux, le symbole de la situation : la République attaquée par les républicains et défendue par les monarchistes! » — Cette tentative n'était qu'une première épreuve. La sédition avait essayé ses forces, elle ne se tenait pas pour vaincue. Elle avait, aux ateliers nationaux, une armée de cent mille ouvriers soldés par l'Etat, démoralisés par le désæuvrement et embrigadés pour la révolte, — ceux que Victor Hugo appelait dans son langage imagé « des lazzaroni en temps de paix et des Janis-

saires pour le combat... des prétoriens de l’émeute au service d’une dictature ». Dissoudre cette armée de la sédition, ramener au travail régulier une multitude livrée dans une oisiveté corruptrice à toutes les captations, c'était la première obligation si l’on voulait éviter les suprèmes extrémités, raviver la confiance par la sécurité. Le faible souvernement, que l'assemblée avait nommé sous le nom de « commission exécutive », le sentait luimême. Les républicains du comité du travail le sentaient plus vivement encore : — « Il faut que les ateliers nationaux disparaissent ! » — disait M. Goudchaux. On hésitait pourtant à affronter le danger; on tournait autour de la question, — et qui, en définitive, choisissait-on pour préciser le problème, pour prononcer le mot décisif? — « Âu milieu de tant de volontés indécises ou timorées, a écrit un historien de ces jours de crise, un homme surgit, doué d'activité, de courage et surtout de cette énergie mêlée de prudence et de hardiesse qui est le propre de l’homme d’État : c'était un jeune représentant de Maineet-Loire... »

Est-ce à dire que M. de Falloux, mandataire d’une commission de l’assemblée, mit dans l’œuvre qu’il restait chargé de préparer une dureté provocatrice, un esprit de réaction impitoyable? Il entendait, au contraire, accompagner une mesure devant laquelle on ne pouvait plus reculer de réformes bienfaisantes, humaines, qui, avec les années, ont passé dans les lois, que la commission ellemême, sur le moment, trouvait superflues ou prématurées : — « Laissez-moi respirer, lui disait M. Goudchaux en entendant son rapport, vrai programme de réformes sociales, laissez-moi respirer, je suis noyé sous ce flot d'innovations. » — Voilà cependant ce qui arrive! Les partis, par une de ces iniquités ou une de ces tactiques dont ils se font un jeu, ont voulu depuis laisser

peser sur M. de Falloux seul la responsabilité de la guerre civile qui se préparait et du sang versé. Le fait est que la dispersion des ateliers nationaux était une nécessité universellement reconnue, que M. de Falloux ne faisait que dire tout haut, courageusement, ce que tout le monde pensait, et qu'il mettait dans son langage des ménagements infinis : — « Nous ne voulons pas fermer une porte aux abus sans ouvrir deux portes au travail. » — Mais le plus curieux est que cette dissolution des ateliers nationaux, représentée comme une provocation, n'avait pas été encore prononcée par l’assemblée, qu’elle n’était décrétée qu'après le combat, par l'autorité dictatoriale du général Cavaignac, élevé en pleine crise au pouvoir exécutif. Au moment où M. de Falloux proposait à l’assemblée, non pas une dissolution immédiate et brutale, mais une dissolution graduée, mitigée, tempérée par les ménagements les plus humains, la sédition remplissait Paris : elle n'avait pas tant attendu! Et quatre jours durant, allait se dérouler, à travers toutes les péripéties, ce drame lugubre, cette guerre des passions serviles, obstinée et meurtrière, habilement organisée, où la mort planait sur la ville, où l'archevêque de Paris offrait son sang en sacrifice et où périssaient plus de généraux que dans les plus grandes batailles du siècle. C’était la société francaise tout entière réduite à se défendre du plus formidable assaut, conduite au combat par le général Cavaignac avec ses vaillants compagnons, les Lamoricière, les Bedeau, les Duvivier, les Négrier. La victoire matérielle, chèrement achetée, couronnait ce sanglant effort que M. de Falloux avait suivi dans toutes ses péripéties, souvent présent au feu; les suites morales semblaient moins assurées, et l'avenir restait chargé de nuages.

Ce que la journée du 15 mai avait commencé, en effet, les journées de Juin l’achevaient : elles laissaient la Repu-

blique compromise jusque dans sa victoire; elles réveillaient les doutes sur le régime, les défiances et les contradictions. On ne réfléchissait pas qu'aucun gouvernement, si ce n'est un gouvernement anonyme (1), n'aurait pu livrer une telle bataille, on ne voyait que les périls auxquels on venait d'échapper et ceux qui pouvaient renaitre encore, tous ces événements qui se pressaient, qui pesaient sur une opinion ébranlée. Le mot de la situation était dans ce que disait le Père Lacordaire, qui s'était laïssé fourvoyer dans l'assemblée et qui, entre ces crises violentes, avait pris le parti de se retirer de tout : — « Ma bonne foi dans l’avenir républicain de la France est détruite, disait-il à M. de Falloux, et sans foi je ne puis ni parler ni agir. L’anarchie républicaine ramènera forcément les compétitions monarchiques. Dès lors, la politique pénélrera dans une sphère où je n’ai pas, où Je ne veux pas avoir mes entrées... » — On n’en était pas encore là, on y marchait à grands pas; on entrait dans une singulière phase d’indécision et de transition.

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D'un côté, les conservateurs, légitimistes, orléanistes, catholiques, parlementaires, les conservateurs, qui n’étaient qu'une minorité, mais qui avaient la supériorité des lumières, des talents, et prenaient une influence croissante, commencaient à se demander si on pouvait

(1) Telle était l'opinion du roi Louis-Philippe lui-même. Lorsqu'on parlait devant lui de la terrible victoire de Juin et de la faiblesse de la défense au 24 février, il prétendait qu'il n'y avait qu'un gouvernement anonyme qui pût se permettre de telles répressions.

laisser la France indéfiniment exposée à de si tragiques expériences. Ils hésitaient à se prononcer cependant. Ils n'avouaient pas des espérances de restauration monarchique qui les auraient aussitôt divisés. Ils restaient des conservateurs dans la République, parce qu'ils ne voyaient « rien de prêt ni de bon à mettre à la place », disait Tocqueville, — parce que « la famille royale n’était pas réconciliée » , disait M. de Falioux. Et avec les idées de simples conservateurs dans la République ils se bornaient à suivre les mouvements de l’opinion, à défendre la paix sociale contre les agitateurs, le gouvernement nouveau, sorti des journées de Juin, contre ses propres faiblesses. D’un autre côté, un astre nouveau se levait à l'horizon. Favorisée par l'anarchie des esprits et des faits, gauchement combattue par les pouvoirs éphémères du moment, la cause napoléonienne retrouvait une popularité irrésistible. Le prince Louis Bonaparte, l’échappé de Strasbourg et de Boulogne, aevenu subitement le candidat de tous les mécontentements, de toutes les inquiétudes, de toutes les désaffections, triomphait dans une série de scrutins, non par luimême, mais par son nom, —- le seul que le peuple eût appris et retenu depuis trente ans. C'était comme une trainée de poudre dans un pays saturé des souvenirs de l’Empire.

Au milieu de ces confusions et de ces contradictions, si la République avait encore des chances et pouvait être sauvée, c’est qu’elle était représentée par un homme que la guerre intestine venait de faire chef du gouvernement, le général Eugène Cavaignac. Arrivé depuis peu de ses commandements d'Afrique, porté à l’improviste, en plein combat, à une dictature de salut publie, le général Cavaignac avait au pouvoir une originalité singulièrement saisissante, composée d'honneur militaire et de simplicité, de noblesse morale et de mâle bon sens. Il avait dans son lan-

gage la sobriété et le nerf d’un soldat qui ne connait pas les rubriques parlementaires, qui ne dit que ce qu’il doit dire et le dit d’un accent frappant de loyauté. I1y ajoutait l'attrait viril d’une modestie sincère et sans affectation dans la fierté. On ne pouvait se défendre d’une intime émotion lorsque ce vainqueur, — ayant à relever je ne sais quelle accusation saugrenue dirigée contre le général de Lamoricière, dont il avait fait son ministre de la guerre, —

disait avec une généreuse et cordiale bonhomie : — « Ce qui m'étonne, c'est de le voir au second rang quand je suis au premier. » — Il imposait le respect! Malheureusement, inexpérimenté et novice dans la politique, il l’avouait naïivement lui-même, il flottait entre tous les conseils, entre les inspirations qui se partageaient son esprit, Par sa nature, par tous ses instincts, il était fait pour l’ordre, pour la discipline, pour le commandement; il avait l’aversion de l'anarchie. Par ses affinités d’origine, par ses relations, il retombait à tout instant sous l'influence non pas du jacobinisme qu'il venait de vaincre, mais d’une classe de républicains déjà dépopularisés par un étroit esprit de coterie, par leur arrogance et par leur impuissance. Sans être un homme de parti, il se laissait enlacer par des passions de parti, et en inspirant aux conservateurs la plus sérieuse confiance par son caractère, il les décourageait souvent par ses actes, par ses choix, par des paroles où lon sentait un chef ombrageux et inquiet dans son intégrité. C’est le secret’des indécisions, des troubles et des embarras de son gouvernement de six mois, de ce gouvernement où il avait été porté sans ambition et dont il devait « descendre » sans rien perdre de sa dignité. Son malheur était de se trouver déjà dépassé par l'opinion !

Ce n’est pas du premier coup toutefois que se dégageait et se dessinait cette situation nouvelle créée dans le pays et dans l'assemblée elle-même. M. de Falloux, par sa

netteté et sa résolution à la veille des journées de Juin, avait pris la position d’un homme de parole et d'action; il la gardait avec une autorité fortifiée et chaque Jour agrandie au lendemain de la victoire, sous le gouvernement du général Cavaignac. Moins compromis ou moins engage par son passé que quelques-uns de ses amis, que la plupart des chefs conservateurs rentrés dans l’assemblée, il avait plus de liberté. Lié à ces chefs éminents, têtes de ce qu'on appelait alors le « parti de l’ordre », associé à eux dans la defense de la cause commune, il ne se confondait pas avec eux. Entre la large, la puissante cordialité de Berrver et l’impétuosité de Montalembert, entre M. Mole, l’homme à la longue expérience, le conseiller discret, et M. Thiers, toujours prêt à se reprendre à l’activité, il avait son originalité, son genre d’éloquence. Il ne se prodiguait pas, il ne se Jetait pas étourdiment dans toutes les discussions, — il n'a prononcé en réalité dans sa vie parlementaire que quatre ou cinq discours décisifs; quand il intervenait, il le faisait toujours à propos et avec sûreté, en homme maitre de lui-même, allant droit au nœud des situations, déconcertant ses adversaires par son sang-froid. Il maniait la parole avec un art savant où il y avait de la dextérité et une force secrète de passion, de l’aisance dans l'intrépidité et une élégance innée jusque dans le sarcasme. Il laissait tomber de ces mots qui sont restés liés à l'histoire du temps.

Un jour, comme la question renaissait sans cesse entre « la République modérée et celle qui l'était moins », — c'était son expression, — il résumait d’un trait net et frappant ce qui était dans la pensée de tous. « Non, disaitil, d’un accent qui touchait au vif des choses, non, le peuple aujourd'hui ne veut plus des hommes timides, vous avez raison; il ne veut plus des serviteurs usés de tous les anciens régimes. — Je n'ai pas à parler pour eux. Le

peuple ne veut plus des trembleurs, mais il ne veut pas davantage de ceux qui font trembler, sachez-le bien! La France accepte, la France veut le concours de toutes les bonnes fois, de toutes les bonnes volontés;... elle ne veut plus des hommes qui l'ont étonnée par leur inexpérience et leur incapacité. La France ne veut ni des hommes qui ne sont capables de rien, ni des hommes qui sont capables de tout...» — Tantôt, il tenait tête à ceux qui affectaient de ne voir que des conspirations, des menées monarchistes dans les agitations du temps, et il leur disait sans embarras : « Quant à moi, type des hommes que vous accusez, Je crois que Je sers mieux la République que vous... Il y a quelque chose de bien insensé à se conduire de telle sorte que tout le monde se demande si ceux qui passent pour ne pas vouloir de la République ne la rendent pas cent fois plus facile, cent fois plus acceptable que ceux qui prétendent l'aimer si exclusivement et si violemment... » — Tantôt, dans une discussion sur la constitution et sur la liberté de l’enseignement où Montalembert, par sa fougueuse impatience, avait failli tout compromettre, il arrivait à son secours, apaisant les passions déjà irritées, ramenant le débat en tacticien supérieur et sauvant l'honneur du principe, auquel il n’était pas moins attaché que son ardent ami. « Vous avez été, lui disait un témoin en souriant, le Moreau de cette retraite !» Il avait effectivement l’art et le goût des savantes manœuvres de la politique.

Chose à remarquer, M. de Falloux, dans cette phase de la République de 1848, n’était point du tout un adversaire du général Cavaignac. S'il le combattait dans quelques-uns de ses actes, dans ses velléités, surtout dans le parti qui le compromettait, il gardait le respect de son caractère. Il avait une secrète sympathie pour lui : il le prouvait le jour où s’ouvrait la question de la présidence,

où la lutte s’engageait directement devant le suffrage universel, concentrée entre deux candidats, le général Cavaignac et le prince Louis-Napoléon. Au fond, les conservateurs prévoyants comme M. Molé auraient préféré le général Cavaignac, ils étaient entrainés par un courant presque irrésistible. M. Odilon Barrot avait été des premiers à se prononcer pour la candidature napoléonienne. M. Thiers s'était décidé parce qu'il avait cru trop vite qu'on pourrait se servir d’un prince qu'il n’estimait guère, qui prêterait son nom populaire et se laisserait diriger. Montalembert, séduit par quelques paroles qui ressemblaient à un engagement ou à des promesses, se flattait de trouver un protecteur des intérêts religieux dans l'héritier de l’auteur du Concordat. Berryer lui-même, qui aurait préféré une autre candidature conservatrice, suivait le mouvement d’un pas plus lent, non sans quelque crainte. M. de Falloux se défendait de cet entrainement presque universel. Madame Swetchine, avec son bon sens aiguisé de femme, écrivait à son amie de Pétersbourg, madame de Nesselrode : « ... Le général Cavaignac est Le seul qui m'inspire confiance. C’est un caractère droit, loyal, sincère autant que j'en puisse juger; mais à voir la ligue formée contre lui par tous les partis, il est certain qu'on entraverait sa marche et que tout appui lui man querait... Quant à son compétiteur, on lui pose toutes les questions comme à un homme sur la sellette; on lui demande des engagements. Son manifeste, livré aux sommités qui le protègent, a ete plusieurs fois travaillé et repris en sousœuvre... Toutes les campagnes le veulent, son nom les séduit et même les enivre. Les salons que les chefs de parti dominent l’adoptent; mais là ce n'est pas pour Louis-Napoleéon lui-même. C’est un corps transparent, à travers lequel chacun voit ce qu'il veut, le prenant pour quelque chose qui se traverse. Le mouvement qui le fait

préférer est peut-être assez immoral... » Ce que madame Swetchine écrivait, M. de Falloux le pensait. Il avait résisté à l’exemple de Montalembert comme aux vives instances de M. Thiers. « Le premier jour, disait-il, sera meilleur avec le prince Louis qu'avec Cavaignac; le lendemain sera détestable. » Tout ce qu'il pouvait accorder était de s’abstenir; mais le torrent de l’opinion était déchainé, et le 10 décembre, ce « prince Louis », presque oublié la veille, suspect, contesté, recevait la consécration de cinq millions et demi de voix! Ainsi, en si peu de temps, en moins d’une année, la république, sortie des barricades de Février, allait échouer et se perdre dans une éclatante manifestation napoléonienne!

Que signifiait au vrai cette présidence nouvelle? Elle représentait un mouvement emporté de réaction, le désaveu d’une année d’anarchie, le fanatisme d’un nom, le réveil des instincts monarchiques sous la forme d’une réminiscence impériale. Légalement, l'élection du 10 décembre avait fait un président aux pouvoirs définis et limités; moralement, politiquement, elle avait fait un pouvoir d'acclamation populaire, un consulat nouveau avec une sorte de mandat supérieur, indéfini, d'ordre et de sécurité. L’élu lui-même ajoutait au péril de ces intimes complications.

Ceux qui avaient eu la pensée hasardeuse de remettre l'élection présidentielle au vote direct du peuple n'avaient certainement pas su ce qu'ils faisaient; ceux qui, d’un autre côté, n’avaient pas craint de se rallier à la candidature de Louis-Napoléon dans l'espoir de trouver un prince facile à diriger et, comme on le disait spirituellement, de passer leurs bras dans les manches d’un Bonaparte, s'étaient aussi abusés. Élevé à l'étranger, loin de la France, égaré dans les conspirations, nourri dans les habitudes taciturnes et réservées d’un prétendant imcom-

pris, le nouvel élu se sentait visiblement un peu dépaysé, dans un monde qu’il ne connaissait pas; mais il avait, avec l’infatuation de son nom, l’orgueil d’une désignation populaire qui, en le placant au-dessus des partis, le dégageait de toute dépendance. Par le fait, jusqu'au dernier moment, Louis-Napoléon avait écouté tout le monde, recueilli tous les avis, multiplié les promesses, particulièrement aux chefs conservateurs qui le soutenaient; et en définitive, il n’avait pris à peu près qu'un engagement assez précis : celui de former un ministère parlementaire « où toutes les fractions de la majorité seraient loyalement représentées »; mais où prendre cette majorité et comment former ce ministère? Presque tous les républicains, sauf quelques hommes comme M. Jules Favre, n'avaient témoigné au nouveau président que de l’hostilité et n'avaient obtenu qu'une ridicule minorité au scrutin. Parmi les conservateurs, la plupart, les plus éminents, ceux qui avaient adopté sa cause, M. Thiers, M. Molé, Berryer, Montalembert, offraient leur appui, leur influence, leurs conseils, en refusant leur personne; ils n'auraient peut-être pas, d’ailleurs, été facilement accep- Lés par un prince qui, en écoutant provisoirement leurs conseils, ne voulait pas paraitre subir leur tutelle. Tout finissait par un ministère composé d'hommes nouveaux au pouvoir, — où M. Odilon Barrot, un des vaincus de L'évrier, entrait comme président du conseil avec M. de Malleville, M. Drouyn de Lhuvys, M. Léon Faucher, M. Bixio, — et dans ce ministère, à défaut des grands chefs conservateurs, un des premiers appelés était, selon le mot de M. Barrot, « un jeune député de la droite qui Joignait à des convictions catholiques très prononcées des sentiments libéraux incontestés ». — M. de Falloux luimême : e’était le premier acte de la présidence nouvelle!

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Ministre de la République sous un Napoléon, cela pouvait ressembler à un rêve pour M. de Falloux, qui n’avait pas même voté pour le prince. A la vérité, il n’avait pas accepté du premier coup. Il avait fait une belle défense dont il a raconté l’histoire, en y mettant peut-être un peu d'imagination. Il avait été assiégé et conquis de vive force! Il avait résisté d’abord à M. Odilon Barrot, qui le traitait un peu comme un jeune homme, et au président luimême qui, sur un premier refus, lui avait dit : « J'espère que ce ne sera pas votre dernier mot! » Mais ce n’était rien... Il avait résisté à ses amis, à Berrver comme à Montalembert; il avait résisté au Père de Ravignan et à M. Molé, qui lui en témoignait son déplaisir avec ure politesse un peu hautaine. Il avait pourtant fini par capituler entre les mains de l'abbé Dupanloup, qui était allé le chercher jusque dans le salon de madame Swetchine, où il avait cru trouver un refuge contre toutes les obsessions. Il avait rendu les armes devant le prêtre dont il allait faire peu après l’évèque d'Orléans; il s’était laissé conduire chez M. Thiers, qui, à son tour, se hâtait de porter son acceptation à l'Élysée, et c’est ainsi que, revenant chez lui, il pouvait dire à un vieux serviteur ven— déen qui Paccompagnait partout : « Eh bien, mon pauvre Marquet, tu vas donc entrer au ministère : qui se serait attendu à cela? — Pas moi certainement, répliquait le fidèle Marquet. Puisque monsieur le fait, je suis sûr que c’est pour le bien; il faudra se résigner! » L'histoire est amusante, et pour la couronner, par un contraste de plus,

le lendemain, en entrant dans son cabinet de l'instruction publique, en prenant possession du vieux fauteuil de Fontanes qui existait encore, mais qui a dû s'user avec bien d’autres choses, le nouveau ministre trouvait sur la table un grand portefeuille de maroquin rouge avec ces simples mots : « De la part de M. de Persigny, souvenir de Londres! » Singulier jeu de la fortune! Une parole que, treize ans auparavant, M. de Persigny avait Jetée au courant d’une conversation familière, dans une auberge de Londres, que M. de Falloux avait recue en riant comme un propos léger, comme la jactance d’un jeune fanatique, cette parole se trouvait être une réalité! Et M. de Falloux, par un retour attristé, a pu dire depuis dans ses Mémoires : « Malheureux pays où une telle aventure ne reste pas dans le domaine du roman! »

On ne faisait plus de roman au 20 décembre 1848; on était dans l’histoire, au premier chapitre d’une histoire nouvelle pleine d’inconnu. M. de Falloux, dans ce cabinet un peu mêlé où il entrait, représentait, si l'on veut, les légitimistes, pour qui sa présence au pouvoir devenait une garantie ; il représentait aussi et surtout les intérêts religieux. « L'intérêt politique n’était pas indiqué, écrivait madame Swetchine, l'intérêt religieux était si manifeste qu'il ne pouvait reculer. » Nul d’ailleurs n’était mieux fait pour tenir son rang dans ce ministère de bonne volonté, qui, dès son avènement, avail à faire face à la fois aux désordres toujours menacants dans Paris, aux difficultés de l'expédition de Rome pour le rétablissement du Pape, aux nécessités d’un gouvernement réparateur, aux susceptibilités d’une assemblée ombrageuse, — sans compter les difficultés intimes que créait à tout instant par ses impatiences d'autorité le président lui-même. M. de Falloux, dans cette carrière nouvelle, n'avait pas seulement cette arme nécessaire, une parole toujours prête, déliée et

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étincelante; il avait de plus l’art de manier les hommes, de ménager les transactions et les conciliations, de conduire une affaire, — cet art qui faisait dire à Tocqueville, bientôt appelé aux affaires étrangères à la place de M. Drouyn de Lhuys : « Qui n’a pas vu M. de Falloux autour d’une table de conseil ne sait pas ce que c’est que la puissance d’un homme (1). »

Il mettait dans ses relations avec ses collègues, relations que la diversité des origines, des opinions et des caractères ne rendait pas toujours faciles, une aménité qui n’excluait pas la fermeté. Placé entre des hommes comme M. Barrot avec son libéralisme un peu emphatique et assez naïf, M. Léon Faucher avec son ton cassant et acerbe, M. Passy avec ses faiblesses anticléricales, où un peu plus tard M. Dufaure avec son intégrité rugueuse, il ressemblait un peu à un « prisonnier », c'est lui qui le dit; mais le « prisonnier » savait maintenir sa position, son indépendance et son influence dans le ministère. Il ne tardait pas en même temps à gagner l’amitié, presque la confiance, du président, autant qu’on pouvait gagner cette confiance, et rien ne serait peut-être plus curieux que l’histoire de ses rapports avec Louis-Napoléon. Il ne se méprenait pas sur les arrière-pensées, sur les desseins ambitieux du prince, qui, de son côté, n’ignorait pas dans quelle mesure

(1) Les Souvenirs d'Alexis de Tocqueville, tout récemment publiés, sont certes un des documents les plas intéressants sur cette époque, un très vif et curieux tableau de ces scènes de 1848, des journées de Juin, de la présidence napoléonienne, des relations ministérielles, des choses et des hommes. Ce sont les récits d'un témoin; ils révèlent de plus un Tocqueville assez nouveau. On connaissait bien en Tocqueville un philosophe politique à l'esprit élevé et toujours un peu tendu; on soupcounait moins en lui le peintre au trait mordant qui en prend ici à son aise avec ses collègues et même avec ses amis. Ils sont tous peints au vif et sans indulgence. Chose bizarre! le personnage le moins maltraité est le prince CRE pour qui Tocqueville n'avait cependant aucune fai- J1ESsSe,

et dans quelles conditions M. de Falloux avait accepté le pouvoir. À part cette réserve, les rapports devenaient rapidement affectueux. Le ministre évitait de froisser le prince et lui savait gré de se prèter sans effort, sans affectation, au bien qu’on lui proposait. Le prince avait du goût pour son jeune ministre, pour sa parfaite mesure et ses manières d'homme bien né. Il le traitait en plénipotentiaire d’un monde qu'il connaissait peu. IL y avait parfois des scènes piquantes : témoin le jour où M. de Falloux avait songé au duc de Luvnes pour je ne sais quel poste. « Le duc de Luynes, répondait le président, en paraissant chercher dans sa mémoire, mais ce n’est pas un duc de l'Empire. — Non, monsieur le président, c’est le descendant d’un connétable de l’ancienne monarchie. — Oh! alors, c’est un légilimiste. — Oui, monsieur le président. — Cela lui fait honneur. » Louis-Napoléon ne laissait échapper aucune occasion de se montrer agréable, de flatter ce qu'il croyait être le sentiment secret de son ministre. « Monsieur de Falloux, lui disait-il de temps à autre, avant ou après le conseil, J'ai recu des nouvelles qui vous feront plaisir. Ma cousine Hamilton a eu ce matin des lettres de la duchesse de Parme : M. le comte de Chambord se porte très bien. » Je ne sais trop, à dire vrai, S'il n’y avait pas quelque malice dans ce zèle de bonne grâce à donner des nouvelles de M. le comte de Chambord à un ministre de la République. L'ironie était peut-être dans la situation des deux interlocuteurs !

Au fond, à travers les manèges et les confusions de cette tragique année, M. de Falloux n'avait porté au pouvoir qu'une préoccupation sérieuse, dominant ou résumant toutes les autres. Il représentait surtout, disais-je, les intérêts religieux, et c'est sous la pression de ces intérêts qu'il marquait son passage au ministère par une participation décisive, évidemment prépondérante, à deux

des plus grandes affaires du temps : l’intervention à Rome et la préparation de la loi sur la liberté de l’enseignement.

A voir simplement les choses, le jour, — 15 novembre 1848, — où le pape Pie IX, naguère encore si populaire, maintenant consterné par le meurtre de l’infortuné Rossi, effrayé d’une anarchie grandissante, s’était vu réduit à quitter clandestinement le Quirimal, laissant Rome à la révolution, ce jour-là, la question était née pour la France comme pour la catholicité tout entière. Le général Cavaignac lui-même, à la veille de l'élection présidentielle, l'avait bien senti; il avait aussitôt rassemble les premiers éléments d’un corps d'expédition à Toulon, et il avait fait offrir à Pie IX l'hospitalité francaise. Que serait-il arrivé si Pie IX avait accepté l’asile qui lui était offert en France? C’eût été sans doute le commencement de bien d’autres complications; mais le Pape était déjà retiré sur le sol napolitain, à Gaëte. La question ne restait pas moins tout entière pour le gouvernement du 10 décembre, pour le nouveau ministère; elle s’aggravait encore plus le jour où les Autrichiens, vainqueurs du Piémont à Novare, déjà maitres de Florence et de Bologne, pouvaient marcher sur Rome. Laisserait-on les Autrichiens aller seuls ou de concert avec les autres puissances catholiques rétablir le Saint-Père au Quirinal? Laisserait-on la république artificielle et anarchique qui venait de naïitre au Capitole se substituer à la souveraineté pontificale considérée jusquelà comme une garantie par la catholicité? Ou bien enfin, par un dernier expédient, pour éviter les interventions étrangères, chargerait-on le Piémont, le vaincu de Novare, d'aller accomplir par des mains italiennes la restauration du Souverain Pontife? C'était là le problème qui s’agitait à Paris, au foyer d’une révolution mal éteinte, entre une assemblée qui avait témoigné son intérêt pour Pie IX,

mais qui s'arrètait devant l'extrémité d’une expédition contre la république romaine, et un gouvernement incertain, flottant encore entre toutes les résolutions.

Je ne veux pas dire que M. de Falloux décidat seul l’intervention, que seul il eût le don de dégager de ce fouillis de conseils la pensée d’une restauration du Souverain Pontife à Rome par les soins de la France. Il était évidemment entre tous le plus actif, le plus résolu du ministère. M. Odilon Barrot, dans ses Mémoires, ne cache pas le rôle pressant et prépondérant de son brillant collègue. « M. de Falloux, dit-il, nous pressait vivement de nous prononcer pour la restauration immédiate du pouvoir du Pape à Rome; il ne laissait guère passer de séance du conseil sans y poser cette question d'intervention... » Secondé par un jeune député qui venait d'entrer au ministère et qui débutait dans la politique, M. Buffet, par le ministre des affaires étrangères qui voyait surtout l'intérêt diplomatique, par le ministre de la guerre, — moins soutenu par d’autres membres du conseil, — M. de Falloux poursuivait sa campagne : il avait réponse à tout.

À ceux qui craignaient de compromettre la France dans une aventure, il disait que s'abstenir, c'était tout abandonner à l'Autriche, perdre l’ascendant francais au delà des Alpes, livrer Rome reconquise par d’autres aux influences absolutistes, à toutes les réactions. À ceux qui, par une superstition de parti, hésitaient à tourner les armes de la France contre une République, il disait que cette république romaine sans avenir n’était que le dernier refuge du cosmopolitisme révolutionnaire, que la démagogie à Rome, ce serait la démagogie à Paris, — et M. Odilon Barrot le sentait comme lui. À ceux qui parlaient de se servir du Piémont, il demandait vivement comment un pays vaincu lui-même, oblige de se mettre

à l'abri de la protection de la France, pourrait protéger les autres, et il ajoutait : « Vouloir cacher la France derrière le Piémont, c'est cacher un géant derrière un roseau., » Au président de la République enfin, au prince jadis insurgé des Romagnes, maintenant chef de la France, il s’efforcait de faire sentir qu'il ne pouvait mieux servir sa cause qu'en se popularisant par une action militaire, en se rattachant par un grand service rendu à la papauté tous les catholiques francais. De sorte que l'intérêt national, l'intérêt de défense intérieure, l'intérêt religieux, l'intérêt présidentiel lui-même, tout conspirait pour lintervention de la France. Et c’est ainsi que s’engageait, que s’exécutait cette expédition romaine, d’abord contestée, contrariée, entreprise un peu malgré la première Assemblée constituante, reprise et poursuivie sous la seconde assemblée, jusqu'au siège victorieux de Rome. Comme politique, M. de Falloux avait contribué à décider l'intervention dans les conseils du gouvernement; il l'avait servie à un moment critique (juin 1849) où un semblant d'échec éprouvé par le corps expéditionnaire francais aux portes de Rome devenait un prétexte d’insurrection à Paris. Comme orateur, il illustrait l’entreprise de sa vive et persuasive éloquence, dans un discours où il montrait avec grandeur la France rendant le pontificat à son indépendance, Rome à son rôle de ville universelle. Il ne prévoyait pas alors que, vingt ans après, nos soldats monteraient encore la garde autour du Vatican, et qu'ils ne quitteraient Rome que le jour où la France aurait assez de se défendre elle-même.

La restauration du Souverain Pontife était une des affaires de M. de Falloux au ministère; il avait porté au gouvernement une autre préoccupation au moins aussi vive, la généreuse ambition de faire entrer dans le droit public de la France la liberté de l’enseignement déjà

inscrite, d’ailleurs, dans la constitution nouvelle. Il se considérait au pouvoir comme le mandataire ou le plénipotentiaire des catholiques qui depuis dix ans combattaient pour cette liberté. Il ne l'avait pas caché. Le soir où, pressé par ses amis, Montalembert, l’abbé Dupanloup, il s'était rendu chez M. Thiers, qui le recevait en lui tendant les deux mains, son premier mot avait été : « Ne me remerciez pas encore, je viens à vous parce que les prêtres m’envoient... J'accepte le ministère, si vous me promettez de préparer, de soutenir et de voter avec moi une loi de liberté de l’enseignement ; sinon, non! » — Et M. Thiers lui avait répondu vivement : « Je vous le promets. Je vous le promets, et croyez-le bien, ce n’est pas un engagement qui me coûte. Comptez sur moi... nous avons fait fausse route sur le terrain religieux. Mes amis les libéraux et moi, nous devons le reconnaitre franchement.» La révolution de Février avait étrangement changé les idées et les esprits!

Au fond, quoiqu'il affectât de se dire « envoyé par les prêtres », quoiqu'il fât bon catholique, M. de Falloux gardait en tout l'instinct et la mesure d’un politique. C’est en politique qu'il avait considéré l'expédition de Rome, c'est-à-dire en homme qui ne séparait pas, dans sa prévoyance, la restauration du Pape, des réformes civiles qui devaient en être le complément et la garantie. C'est aussi en politique qu’il abordait cette délicate question de la liberté de l’enseignement, c’est-à-dire en homme qui se dégageait de tout esprit exclusif d’I

elise, qui se proposait une grande conciliation entre les droits de l'Etat et la liberté d'enseigner. Il rêvait une sorte de concordat, une pacification religieuse dont la loi nouvelle serait le page, — ct un de ses premiers actes à son entrée au ministère était de réunir une haute commission, où il appelait les représentants de toutes les opinions, de tous les intérêts :

M. Cousin, M. Saint-Marc Girardin, M. Dubois pour l’Université, — Montalembert, l'abbé Dupanloup, M. Cochin, quelques autres encore pour les catholiques, — des chefs d'institution, des députés et entre tous M. Thiers comme médiateur ou arbitre. Les délibérations de cette commission sont restées un des documents les plus sérieux ct les plus instructifs du temps. M. de Falloux, quoique ministre, s’étudiait à s’effacer; il écoutait et s’imstruisait, a-t-il dit, il suivait avec une attention passionnée ces débats tour à tour familiers eu éloquents, substantiels, animés, où M. Thiers mettait sa vivacité entrainante, Montalembert, sa généreuse hardiesse, Cousin, sa vieille ardeur pour les traditions universitaires et sa verve un peu tempérée par l'expérience, l’abbé Dupanloup, un art supérieur de démonstration et de persuasion. C’est de ces délibérations que sortait toute préparée une loi qui a duré trente ans, qui a eu la fortune, selon le mot spirituel de M. de Falloux lui-même, d’être appelée la loi sur la liberté de l’enseignement quand on voulait en dire du bien, ou la « loi Falloux » quand on à voulu en dire du mal. Son malheur était surtout d’être une loi politique. C'était une transaction négociée entre des chefs politiques ; la transaction a toujours été subie plutôt qu’acceptée par les partisans de l’enseignement de l'État, et elle était désavouée plus vivement encore dès la première heure par les ultra-catholiques qui y voyaient un « manque de foi », une trahison du catholicisme libéral. « Je n’ai jamais compté sur M. de Falloux, écrivait Louis Veuillot décu; il n’était pas des nôtres. C’est essentiellement un homme d’accommodement, de transaction et d’affaires, avec beaucoup plus d’ambition qu’il ne suppose en avoir. » C'était le commencement d’une guerre qui n’a plus cessé depuis entre le ministre de 1849 et l’implacable chef de la démocratie catholique.

Ce qu'il y a de singulier, c’est que la loi qui a gardé le nom de « loi Falloux » n'était réellement votée que le 15 mars 1850; mais alors, M. de Falloux n'était plus ministre. Il se survivait par ses œuvres, si l’on veut, — il avait quitté la scène depuis quelques mois. 1] avait un prétexte toujours facile à trouver dans sa santé, que près d'une année de pouvoir, de travaux et d’agitations avait épuisée. De plus, il ne se sentait pas toujours à l'aise avec des collègues qui se défiaient de ses opinions, de son esprit et de son influence, dont il prétendait être le « prisonnier ». Il n'avait pas tardé enfin à voir poindre une situation où le président tendait de plus en plus à s’émanciper, à « faire sentir, comme il allait bientôt le dire, la main de l’élu du 10 décembre ». Il s'était prêté à cette expérience d'une République conservatrice avec un Napoléon, il ne s'était pas donné, et il avait hâte de se dégager, de retrouver sa liberté. Il n'avait jamais déguisé ses sentiments au prince dont il avait accepté d’être le ministre. Plus d’une fois, dans les conversations intimes, familières, qu'il avait eues avec Louis-Napoléon, il lui avait dit : « Nous sommes en route vers la monarchie, et durant le chemin vous me trouverez conservateur fidèle et résolu. Arrivé au but, je me séparerai non moins résolument de tout gouvernement qui ne sera pas la monarchie. » On n’en était pas encore là; on y marchait, et par le fait, en se retirant au mois de septembre 1849, M. de Falloux n'avait devancé que de quelques semaines le congé som maire que le président allait donner au ministère tout entier, en l'accompagnant du message du 31 octobre, premier manifeste de ses volontés et de ses ambitions.

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Situation étrange, pleine de contradictions, qui s’était déjà dévoilée dans la première assemblée de 1848 et qui s’accentuait plus vivement encore dans la seconde assemblée née d’un mouvement passionné de réaction. En apparence, la République existait, elle semblait acceptée, elle restait la légalité visible et reconnue; en réalité, on n’y croyait plus depuis le 10 décembre. Il y avait un prétendant impérial à l'Élysée, une majorité monarchiste dans le parlement, des légitimistes, des orléanistes dans les conseils. C'était à qui disposerait déjà du lendemain, à qui se disputerait l'héritage et les dépouilles d’un régime dont on se plaisait à préparer ou à prédire la fin prochaine. Ce malheureux régime, on ne parlait pas de le faire vivre, on ne Jui parlait que de sa mort!

Les républicains eux-mêmes étaient les premiers à conspirer la ruine de la République par leurs imprévoyances ou par leurs excès. Ils avaient commis l'irréparable faute de voter une constitution incohérente avec une assemblée unique, et de faire élire le président par le suffrage universel ébloui d’un nom populaire. Ils avaient, comme le leur disait Montalembert, « enfermé les deux pouvoirs dans une cage, dont la clef, rejetée au loin, ne pourrait plus se retrouver avant quatre ans ». Ils avaient condamné ces deux pouvoirs à se dévorer, — et maintenant ils se révoltaient contre leur œuvre, contre la fatalité qu'ils avaient créée! Au lieu de former du moins une opposition légale, sérieuse, qui aurait pu limiter le mal, ils s'étaient jetés dans les violences, dans les complots,

dans la sédition au 29 janvier, au 13 juin. Ils avaient mérité que le général Cavaignac, dans sa loyauté, leur adressät en pleine assemblée cette sanglante apostrophe : « Si vous n'êtes pas parvenus à m inspirer un sentiment de terreur, vous m'avez inspiré un sentiment de douleur, oui, de profonde douleur... Entre vous et nous, c’est à qui sert le mieux la République, n'est-ce pas? Eh bien! ma douleur, c’est que vous la servez bien mal. J’espère, pour le bonheur du pays, qu’elle n’est pas destinée à périr; mais si nous étions condamnés à une pareille douleur, rappelez-vous bien que nous en accuserions vos exagérations et vos fureurs! » Mais les républicains modérés comme le général Cavaignac avaient presque disparu, ou ils n'étaient pas écoutés. Il n’y avait plus que des républicains socialistes, « montagnards », qui passaient leur temps à enflammer les passions, à provoquer les représailles de la majorité conservatrice par leurs menaces, par leurs défis ou par leurs élections de démagogues, à effrayer le pays de cette date fatidique de 1852, au risque de donner la tentation de la supprimer; ou bien, par une autre tactique, ils se tournaient vers l'hôte de l'Élysée, qu'ils essayaient gauchement de flatter, d’intéresser à leur cause en lui offrant leur appui. La haine du royalisme les rejetait vers le napoléonisme! Is faisaient ainsi les affaires du prétendant de l'Élysée; ils ne faisaient pas sûrement les affaires de la République.

Au camp conservateur, on ne croyait plus à la République, on tenait l'expérience pour décisive, sans entrevoir encore un dénouement. Les chefs conservateurs, qui s'étaient associés à l'élection du 10 décembre, n'avaient vu dans cette énergique et irrésistible poussée populaire qu'un réveil des instincts monarchiques du pays; ils n’en avaient calculé ni la force ni la direction, pas plus qu'ils ne se faisaient une idée juste du caractère du prince, objet

de ces acclamations : ils le jugeaient sur son « apparente inertie », sur son « mutisme habituel », sur son « incapacité présumée ». Ils s'étaient flattés de conduire, d’arrêter ou d’user cet élu de six millions de voix qu'ils traitaient dédaigneusement dans leurs conversations; ils avaient cru du moins pouvoir se servir de Louis-Napoléon pour couvrir leur campagne conservatrice, — et effectivement ils avaient trouvé d’abord en lui un complice de leur politique de défense sociale, de leurs lois de répression ou de réaction. Un danger commun avait été un lien momentané entre le président et les conservateurs de l'assemblée. Bientôt cependant, se dévoilaient jusque dans cette apparente alliance les incompatibilités d'humeur, les arrièrepensées. Si le président se laissait aller de plus en plus à ses velléités d’ambition et d’usurpation, les partis monarchistes de l'assemblée ne cachaient pas leurs espérances et leurs tactiques. Les uns allaient à Wiesbaden porter leurs hommages et leurs conseils à M. le comte de Chambord; les autres allaient à Claremont, asile du roi Louis- Philippe et des princes d'Orléans.

Les monarchistes, il faut le dire, jouaient un jeu singulier et redoutable. Ils ne calculaient pas qu'avec leurs bruyants voyages ils ne pouvaient rien, puisqu'ils n'étaient pas même unis. Vainement, les négociateurs, vaincus de 1830 et de 1848, avaient mis tout leur zèle à rapprocher les dynasties exilées, à réaliser ce qu’on appelait la « fusion » : ils n'avaient pas réussi. M. de Falloux luimême, rendu à la liberté et à ses sentiments intimes, convenait que rien n’était possible tant que la maison royale n'était pas réconciliée, qu'il n’y avait qu'à prolonger le provisoire, « en attendant, comme le Jui disait Berryer, que plus et mieux deviennent possibles ». Les royalistes restaient unis contre la République, ils ne l’étaient plus au delà; ils n'avaient à offrir au pays qu’une monarchie

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