Timon, les Orateurs, II, p
rame sont plus précieuses encore, et Berryer les possède. Autrement il ne serait qu'un merveilleux acteur. Ce qu'il faut admirer chez lui, bien au-dessus de sa voix pénétrante et de sa souveraine puissance de geste, c'est son âme, c'est son intelligence d'abord, si compréhensive, si vigoureuse, si cultivée. Sans doute, il n'a pas l'immensité d'études de Mirabeau ou de Guizot. Ses connaissances n'en sont pas moins très étendues et très variées. Que l'on parcoure la table de S3S discours. Affaires étrangères et coloniales, questions de gouvernement, de religion, de liberté, lois sur les associations, le divorce, les chemins de fer, traités de commerce, conversion des rentes, emprunts et finances, il aborde tous les débats avec autant de compétence que de précision. Il anime les nombres. Il sait donner de l'intérêt, de l'éclat, de la passion, aux discussions de chiffres les plus arides. Sa mé thode est celle des grands maîtres. D'avance il voit le but à atteindre et marche droit vers lui. Il pose la question simplement, il raconte avec clarté. Ses idées, ses preuves s'enchaînent avec une logique rigoureuse. Quelquefois, dans le cours de l'improvisation, une idée nouvelle surgit dans son esprit, ou bien il s'aperçoit qu'il n'est pas compris. Il revient alors sur ses pas ou brusquement donne une forme nouvelle à sa pensée. Mais cet écart, insensible à l'auditoire, le rapproche du but plutôt qu'il ne l'en éloigne.
S'il attaque (et il le fait sans cesse; pendant dix-huit années il fut l'âme de l'opposition tout entière), s'il attaque, « il commence, dit Cormenin, par tracer autour de son adversiire plusieurs lignes de circonvallation ; il le trompe par des marches savantes ; il s'en rapproche peu à peu, il le débusque de poste en poste, il le suit, il l'enveloppe dans les nœuds redoublés de son discours ; il le questionne, il l'interpelle, il l'étourdit...., il lui enlève ses propres armes, il le
presse de conséquences en conséquences, et, la souveraineté du peuple à la main, il l'accule dans la violation de la Charte et dans le parjure de ses serments *. »
Naturellement, l'adversaire ne se rend pas sans riposter. Isolé dans ses opinions légitimistes, entouré de rivaux éloquents, au milieu d'une Chambre hostile et houleuse à laquelle il fait entendre de rudes leçons, Berryer se voit souvent assailli de murmures et de clameurs. Mais il aime la bataille. Immobile, les bras croisés, la lèvre dédaigneuse, ii n'est jamais plus beau qu'au feu du combat : « Silence, Messieurs, s'écrie-t-il d'une voix tonnante; au jour du jugement il fut permis de parler des vertus de Louis XVI, je ne vois pas que la Convention ait interrompu les défenseurs du Roi ! j» Et le compte rendu officiel ajoute ces simples mots : Profond silence. Son ami, le président Dupin, l'interrompt à dessein pour l'exciter : « J'invite l'orateur, dit-il, à mettre plus de modération dans l'expression d'opinions qui blessent l'assemblée. » Et se penchant vers la tribune, il ajoute 5 voix basse : « Continue, tape, tape, tu es en verve ! » Alors tombe comme la foudre une réplique juste et triomphante, non pas la réplique amère et injurieuse, mais celle qui confond et écrase l'adversaire. On n'a pas oublié sa riposte à Guizot : « Il y a un cynisme plus odieux que le cynisme révolutionnaire, c'est le cynisme des apostasies ! »
Un jour Berryer, s'adressant aux jeunes avocats du barreau de Paris, leur disait : « C'est par le cœur qu'on est éloquent, et le cœur ne vibre que sous la juste estime de soi-même. Les subtilités ingénieuses, les ressources brillantes de l'esprit peuvent étonner et captiver un moment ; mais les émotions profondes, mais la parole ferme et pénétrante ne partent
t. Cormenin, les Orateurs, p. 98.
— 2'i3 — que d'une âme loyalement inspirée, loyalement convaincue. Seules elles sollicitent puissamment la raison et la conscience du juge *. »
Berryer s'est peint lui-même dans ces lignes. Chez lui la noblesse des sentiments et la grandeur du caractère dépassent encore le talent. Homme de conviction profonde, il ne met jamais sa parole qu'au service de ce qu'il croit être le droit et la vérité. S'il est légitimiste, nous l'avons déjà dit, c'est qu'il voit dans le principe traditionnel le salut de la France, le seul moj'en de sortir de la révolution et de l'anarchie. Il est faux de dire qu'il cache ses opinions royalistes à la tribune ; au contraire, il ne laisse passer aucune occasion de les affirmer. Mais qu'il s'agisse de la liberté ou de la France, alors, dit très bien Cormenin, « îl oubliera qu'il est légitimiste pour ne se souvenir que de ce qu'il est Français ; alors il se fera national; il s'appuiera, comme Antée, pour renouveler ses forces, sur le sol généreux de la patrie ; il s'absorbera dans la splendeur de la France et il en sortira la tête couronnée de superbes raj^ons. Il se promènera avec l'assemblée autour de notre carte géographique ; il posera sur nos frontières, comme autant de géants vivants et armés, l'Italie, la Suisse, l'Espagne, la Prusse, la Belgique ; il nous représentera environnés d'une ceinture de fer, d'ennemis et de ruines, et dans son patriotique enthousiasme il s'écriera : « Je remercie la Convention d'avoir sauvé Tindépendance de la France ! »
a Une autre fois, indigné, révolté des lâches concessions de notre diplomatie, et la main étendue au-dessus de la tribune avec un geste d'une beauté singulière : « Cette main, s'écriera-t-il, se séchera avant de jeter dans l'urne une boule
i. Berryei-, Plaidoyert, IV, p. 426.
qui dise que le ministère est jaloux de la dignité de la France. Jamais! Jamais ^ ! »
Ses convictions, Berryer iBs garde toute sa vie avec une inflexible fidélité. Jusqu'à la fin il reste le courtisan des exilés quand tant d'autres le sont du pouvoir. Comme le vieux chevalier des âges disparus dont parle V. Hugo,
I] écoute partout si l'on crie au secours.
Par instinct il se place toujours du côté des faibles et des abandonnés; et s'il prodigue sa vie, c'est à défendre les vaincus et les malheureux. Mirabeau n'avait pas tout cela. Il n'avait point cette dignité de vie qui distinguait Berryer; il n'avait ni son désintéressement ni sa générosité. Son rêve était de parvenir, de dominer. Où ne serait pas parvenu Berryer s'il l'eût voulu? Ce n'est pas lui qui eût accepté l'argent de la cour pour ne pas la combattre. Berryer est tout entier dans cette réponse superbe qu'il fit un jour à un ami : « Mais vous n'auriez eu qu'à vous baisser, lui disait-on, pour ramasser titres et richesses! — Oui, répondit-il, mais il eût fallu se baisser 2. »
Quant au langage de Berryer, il faut, pour le bien juger, se rappeler que l'orateur improvisait. Cette parole qui jaillissait de son âme chaude, vivante, inspirée, pleine de poésie et de grandes images, cette parole ne nous est parvenue que par les sténographes. Et il paraît que saisis eux-mêmes par son éloquence, ils oublièrent souvent leur devoir pour regarder et écouter l'orateur. Aussi, le lendemain, en trouvant dans les journaux les restes refroidis du discours si admiré la veille, on éprouvait un vif désappointement. D'autant que,