Portraits littéraires. II, p
Depuis quelque temps un amour profond remplissait son cœur. Plusieurs fois il avait vu chez sa mère une jeune fille aussi distinguée par l'esprit que par la beauté, iM'"" Gautier de Bar, fille d'un administrateur des vivres militaires. Il s'en éprit et ses sentiments furent partagés. Lorsqu'ils parlèrent de s'épouser, leurs familles multiplièrent les objections. Tout fut inutile, et le mariage eut lieu contre vents et marées, le 18 décembre 1811, dans l'église de l'Abbaye-aux- Bois.
C'est vers cette époque que par la réflexion et au spectacle des grands événements contemporains, les opinions politiques de Berryer naissent et se fixent irrévocablement. Jusqu'alors la politique n'a tenu aucune place dans sa vie. S'il est quelque chose, c'est impérialiste, et impérialiste d'imagination. A Juilly, il a aperçu le grand Empereur, il en a connu le frère au collège. Et pour ne pas sentir son cœur tressaillir aux seuls noms d'Austerlitz, d'Iéna et de Wagram, il faudrait n'être pas Fiançais et n'avoir pas vingt ans. Il nous reste une pièce d'écolier de cent quatre vers que Berryer adressait, en 1810, au préfet de la Seine, lors du mariage avec Marie-Louise. Elle est signée : Un élève de Juilly, et se termine par ces vers :
Vivez, prince, vivez pour faire des heureux; Tige en héros féconde, arbre majestueux, Déployez vos rameaux, et, croissant d'âge en âge, Protégez l'univers sous votre auguste ombrage.
Si Berryer aimait la gloire, il aimait plus encore la justice et la liberté; et c'est pourquoi il ne resta pas impérialiste. Son père était indépendant. Au sortir de la Terreur il avait salué avec reconnaissance le soldat de génie qui relevait les autels et rétablissait l'ordre public. Mais quand il le vit, en 1801, prendre la couronne, Berryer père
craignit pour la liberté. Sur deux cents avocats qui composaient l'Ordre, trois seulement adhérèrent à l'Empire. Napoléon ne leur pardonna jamais. « Ce sont des factieux, disait-il, des artisans de crime et de trahison. » Contre Berryer, l'Empereur avait bien d'autres griefs. C'est lui qui en 1804 défendit Moreau, le vainqueur de Hohenlinden, accusé de conspiration. Et pour ce fait, Napoléon, de sa main impériale, le biffa de la liste du tribunal. Plus tard, après la malheureuse capitulation de Baylen, le courageux avocat tenta d'arracher à la vengeance impériale les généraux Dupont et Védel.
En 1813, il eut à lutter contre la volonté même du maître. C'était pendant la campagne de Saxe. Sur le rapport calomnieux d'un commissaire de police, le maire d'Anvers fut accusé d'avoir dilapidé les deniers de la ville. Berryer le défendit, sans peine d'ailleurs, car personne ne le croyait coupable. Bien qu'il fût trié avec soin et uniquement composé de Français, le jury^ à l'unanimité, acquitta le vieillard ; le peuple s'attela à sa voiture et le ramena en triomphe à son hôtel. A cette nouvelle, l'Empereur, transporté de fureur, ordonne de remettre en jugement le maire et, au besoin, le jury qui l'a acquitté. Noblement le préfet refuse et envoie sa démission. Il faut que Napoléon s'adresse au Sénat et à la Cour de cassation, qui n'osent encore désobéir. « Que voulez-vous, gémit un sénateur, la charrette serait renversée. » Bref, le malheureux maire est saisi, traîné à Douai et jeté en prison, où il meurt de douleur K Au récit de ces violences, le jeune Berryer frémissait d'indignation et se prenait à détester la tyrannie du régime impérial.
C'est un fait étrange néanmoins qu'en 1812 Berryer ne
i. V. Berryer, Mémoires, 1, p. 3D2 et suiv.
soupçonnât même point l'existence des princes auxquels il allait dévouer sa vie. Un soir, pendant l'expédition de Russie, Berryer père s'entretenait avec les siens des bruits sinistres qui circulaient sur le désastre de la grande armée. Et il ajoutait en baissant la voix : « Tout ceci pourra finir par le retour des Bourbons. — Eh quoi ! nion père, demanda le jeune avocat, il y a donc encore des Bourbons ?» Et Berryer père d'aller dans sa bibliothèque prendre le dernier Almanach royal et de nommer à son fils surpris le comte de Provence, le comte d'Artois, les ducs d'Angoulême et de Berry.
Presque au même moment éclatait dans Paris la conspiration du général Malet. On connaît les faits. Le général s'échappe de sa prison la nuit, réveille les soldats d'une caserne, leur affirme que l'Empereur est mort à Moscou et que le Sénat vient de prononcer la déchéance. Deux généraux et deux régiments entraînés par ses discours vont avec lui proclamer la République. Déjà plusieurs ministres sont en prison. Mais le gouverneur de Paris, qu'on vient arrêter au lit, reconnaît Malet et déjoue l'imposture.
Les ministres se vengèrent lâchement de leur peur. Malet seul avait conspiré; les deux généraux et les autres officiers avaient cru à la mort de l'Empereur. Treize d'entre eux n'en furent pas moins accusés de lèse-majesté. Le soir même du complot, le chef de la police, Desmarets, sorti de prison, dînait chez M. Gautier, beau-père de Berryer. a Eh bien, lui demanda un des convives, qu'est-ce que vous avez dit quand vous vous êtes vu à la Force ? — Eh ! répond Desmarets, j'ai cru que c'était vrai. — En vérité? — Oui, y-j'i cru que Bernadette l'avait fait assassiner. — Oh î mais vous n'avez pas cru que le Sénat avait prononcé la déchéance? — Bah! réplique Desmarets, il en était bien capable. » — J'étais dans un coin, raconte Berryci-, favai-s
vingt-deux ans. Impétueux, ardent, je m'élance vers Desmorets et lui dis : « J'espère, Monsieur, que vous répéterez devant le conseil de guerre ce que vous venez de dire. — Comment ! Comment ! — Oui, il y a là de malheureux officiers qui n'ont commis d'autre crime que de croire comme vous ce qu'on leur disait. Si vous, défenseur de la police. vous avez pu vous laisser tromper, comment n'excuserait-on pas leur erreur? Vous leur devez de parler et de les arracher à la mort par votre témoignage. » — Tous les convives restaient stupéfaits de tant de hardiesse. Il fallut entraîner hors du salon le courageux jeune homme, qui ne se possédait plus. Naturellement, malgré la plaidoirie de Berryer père, les treize accusés furent condamnés et fusillés le jour même dans la plaine de Grenelle.
Toutes les illusions de Berryer étaient tombées. Dès lors, il fut royaliste et pour toute sa vie. Nous ne raconterons p :s les derniers désastres de l'Empire, Leipzig, l'invasion et la marche des alliés sur Paris. Pendant ces graves événements, Berryer est à Rennes. On le voit, à la tête d'un grou]"' de jeunes gens portant la cocarde blanche, se rendie au palais de justice. Là, devant tous les magistrats, il proclame la déchéance de l'Empereur. Poussant plus loin l'audace, il parcourt avec ses amis les rues de la ville en criant : Vive le Roi ! et distribue au peuple le manifesic du duc d'Angoulême. Malheureusement l'émeute ne prend pas; le peuple n'ose pas suivre. Le préfet veut faire arrêli-r Berryer. Celui-ci n'a que le temps de se jeter avec M™" BerryiT dans une méchante carriole et de prendre la route de Nantes. En arrivant dans cette ville après un voyage plein de péripéties, il apprend l'abdication de l'Empereur.
S'il ressentit alors quelque joie, ce fut avec la France entière. « Au retour des Bourbons, a écrit Carnot, la joie lu
universelle. Il n'y eut qu'une opinion, qu'un sentiment. Les anciens républicains, particulièrement opprimés, applaudirent franchement à la Restauration. » — « II n'y a aucun Français, ajoute Chateaubriand, qui ne porte en lui-même le sentiment de son affranchissement et de sa pleine liberté* Chacun s'endort, sûr de n'être pas réveillé au milieu de la nuit pour être traîné par des espions à la police ou par des gendarmes à un tribunal militaire. Le propriétaire sait qu'il pourra conserver son bien, la mère son enfant ; le fermier, l'artisan ne se mettront plus d'avance à la torture pour savoir comment ils rachèteront le seul fils qui leur reste ^... » Cette joie de Berryer était d'autant plus désintéressée, d'autant plus patriotique que le retour des Bourbons ruinait sa famille. Son père avait placé une grande partie de sa fortune sur les cotons. Par suite du blocus continental ils étaient hors de prix pendant l'Empire. Mais lorsque le comte d'Artois eut prononcé la parole fameuse : Plus de droits réunis ! lorsque les produits étrangers affluèrent sur nos marchés, le coton baissa tout d'un coup et ce fut la ruine. Berryer la supporta noblement. La fortune était peu de chose pour lui quand il s'agissait de la liberté et de la France. Il devait le montrer souvent dans la suite.
Il a lui-même, avec une éloquence admirable, raconté, à l'Assemblée législative de 1830, comment se formèrent ses idées politiques. Nous ne saurions mieux faire que de citer cette page, une des plus belles de notre histoire parlementaire 2 :
— ....Eh ! mon Dieu ! voulez-s^ous que je vous fasse ma confession ?
Plusieurs tnembres à gauche. — Oui.
\. Chateaubriand. Réflexions politiques. Cité par M. de Lacombe. 2. Disc. pari. Révision de la Constitution, V, 164.
M. Berryer. — Oui ! — J'y ai pensé. — Je ne l'ai dit à personne, je ne l'ai dit à aucun de mes amis ; c'est à tout le monde que je fais ma première confidence ; c'est à mon pays tout entier.
Eh bien, dans mon existence j'ai traversé quatre grandes formes de gouvernement. Arrivé à l'adolescence, sous cet immense établissement de l'Empire, mon imagination, ma jeune ardeur furent enthousiasmées de cette situation qui portait si loin et si haut la grandeur de la nation au milieu de laquelle j'étais né.
Ah ! cela m'a séduit. J'étais bien impérialiste à dix-huit ans ; j'étais bien impérialiste à vingt ans encore. Oh ! la gloire de l'Empire ! Je suis sorti du collège au bruit du canon d'Iéna ; et quelle tête neût pas été enivi'ée alors? Mais j'ai réfléchi; j'étudiais alors, je commençais à étudier, comme M. Michel i ; je me rendis compte un peu des conditions des gouvernements. J'avais un père, homme de labeur, homme de pauvreté, voulant m'inspirer le goût du travail. En 1811 ou 1812 il mit près de moi un ancien député aux États généraux ; il donna commission à cet ancien député de me faire étudier, quoi ? Ce à quoi personne ne songeait dans le monde à cette époque, les procèsverbaux de l'Assemblée constituante. Je les ai étudiés pendant dixhuit mois avec ce vieux M. Bonnemant.... J'ai commencé alors î'i comprendre, j'ai senti le despotisme, et il m'a été odieux. Je n'ai pas attendu sa chute ; j'ai ici de mes amis d'enfance, ils savent qu'avant la fin de l'Empire, je leur disais : « Vous ne vous rendez pas compte de votre gouvernement : il est odieux, il est intolérable ! La gloire ne couvre pas cela ! »
Tu m'es témoin !....
L'orateur invoque du geste un membre de la droite. Ce mouvement oratoire produit une vive sensation. Tous les yeux se tournent vers M. A. de Granville, ancien élève de Juilly, qui répond à M. Berryer par des signes réitérés d'affirmation.
Messieurs, je vous demande pardon de la familiarité de mon langage. (Non! 7ion ! — Très bien: — Bravos et applaudissemeyits à droite.) Mais, après tout ce que nous avons entendu, quand je fais un effort d'esprit pour recueillir ce qui a été dit et classer les idées qui nous ont plus ou moins frappés, pour les reproduire devant vous et y répondre, il n'y a plus de préparation, je m'abandonne à une liberté excessive dont je vous demande des excuses. (Non! non! — Très bien! très bien! — Continuez !J