H. de Lacombe, Corr
on larmes. Souvent je voudrais être à sa place.... Il me semble encore aujourd'hui que c'était là ma vocation. » Tel lie fut pas l'avis de M. Émery. Lorsque, sur les instances du jeune homme, son père le conduisit au séminaire d'Issy, le sage et savant directeur de Saint-Sulpice déclara, après examen, que Berryer devait rester dans le monde. Il n'y avait qu'à s'incliner. N'est-il pas permis toutefois de concevoir un regret? « Qui pourrait mesurer, écrit un de ses biographes, le rôle qu'aurait joué peut-être ce nouveau Bossuet, iuttant corps à corps avec l'égoïsme et l'indifférence qui rongent nos sociétés modernes ' ? »
Le sacerdoce écarté, Berryer n'hésita pas longtemps. Il se sentait né pour la parole. Son père lui offrait d'entrer au conseil d'État : « Non, lui répondit-il, je veux être indépendant. Je serai ce que vous êtes : je serai avocat! »
Ses études de droit commencèrent aussitôt. Berryer suivit les cours de l'École et prit les leçons de M. Bonnemant, ancien député aux États généraux et savant jurisconsulte. En même temps, pour se faire la main et s'aguerrir à l'escrime procédurière, il entra chez un avoué, M* Normand, ami de sa famille.
Mais dépouiller, classer, étudier tout le jour de volumineux dossiers, quelle aride besogne ! La nature ardente de Berryer n'y trouva pas son compte. Le plaisir était là à côté du devoir et s'offrait à lui sous toutes les formes, spectacles variés, soirées mondaines, bals et réunions joyeuses. Berryer ne s'y livra pas à demi. Disons néanmoins que les enseignements de Juilly et les nobles traditions de sa famille furent, selon l'expression de son principal historien, comme des ancres puissantes qui le retinrent toujours loin de la corruption et
le sauvèrent du naufrage des passions ^. L'Opéra, le Vaudeville, n'eurent pas de spectateur plus assidu. La musique le passionnait et une belle voix le mettait hors de lui. Comment le théâtre ne l'eût-il pas attiré? Talma était alors dans toute sa gloire. Berryer vit souvent chez son père le célèbre tragédien et recueillit peut-être ses conseils. Ce fut également dans le salon de M. Berryer qu'il connut Delille, le chantre aujourd'hui trop oublié des Jardins et de la Pitié. Mais en 1812, il était, dit Sainte-Beuve, a le prince des poètes -. « Delille s'intéressa au jeune étudiant; il le reçut dans son intérieur, lui fit connaître Michaud, l'historien des Croisades, Villemain, Casimir Delavigne et Chateaubriand, à qui son camarade de Juilly l'avait déjà présenté.
Cependant on ne peut servir deux maîtres ; cette vie dissipée nuisait aux études de Berryer et compromettait son avenir. La Providence l'en fit sortir. Un soir il était au Vaudeville. Devant lui se trouvaient deux vieillards, deux avocats à la mise austère, à la perruque poudrée. Berryer les reconnut pour les avoir vus quelquefois chez son père. Ils causaient entre eux et leurs paroles arrivaient jusqu'au jeune homme. « Le barreau s'en va, disaient-ils tristement. Il n'y a personne pour nous succéder. Berryer père commence à vieillir, et son fils ne le remplacera pas. C'est un étourdi qui dissipe sa vie et ne s'occupe que de vaudevilles et de chansons. » Ces paroles bouleversèrent Berryer. Il quitta aussitôt le théâtre et se mit au travail avec une telle ardeur qu'il faisait à lui seul la besogne de quatre ou cinq clercs, et que la procédure n'eut bientôt plus de secrets pour lui. Le 3 septembre 1811, il était licencié en droit et s'inscrivait au barreau de Paris.