‹ BerryerChapitre 120 sur 211 · Discours parlera., IIÎ, p · texte numérisé non relu

Discours parlera., IIÎ, p

qu'à réformer la France et TÉglise. En attendant il prétendait bien diriger le parti dont il était le prophète ; et comme la personnalité de Berryer l'offusquait, Genoude ne l'épargnait guère et le poursuivait de ses insinuations malveillantes. Pour n'en citer qu'un exemple, le jour où l'orateur félicita M. Thiers de sa politique en Espagne, le directeur de la Gazette écrivit : « M. Berryer a passé à l'ennemi. » Il y avait longtemps que M. de Genoude nourrissait contre Berryer ces sentiments de jalousie. Quand M. de La Rochejacquelein fut nommé député en 1842, la Gazette avait poussé des cris de triomphe et élevé jusqu'aux nues le gentilhomme vendéen. Et lorsque le marquis fit ses débuts à la Chambre, l'enthousiasme déborda dans les colonnes du journal. Enfin, le parti royaliste avait un chef et Berryer allait être rejeté au second plan. On sait qu'après trente ans de fidélité M. de La Rochejacquelein se rallia à l'Empire et devint sénateur en 1852, affirmant qu'au fond de son cœur il demeurait fidèle au roi. « Ce n'est pas tout, disait Berryer, que d'être fidèle au roi, il faut être fidèle à soi-même. »

Un jour M. de Genoude s'oublia jusqu'à appeler Berryer le Maroto de la légitimité française. Il paraît que Maroto était un général espagnol qui avait trahi don Carlos. Les amis de Berryer s'indignaient de ces insultes. A Londres, le comte de Chambord affecta de recevoir froidement M. de La Rochejacquelein pour protester contre cette attitude. Si Berryer souffrait de ces blessures faites par une main royaliste, il ne s'en troublait point et avait trop de grandeur d'âme pour ne point pardonner. Il reconnaissait les réels services que par ailleurs la Gazette rendait à la droite. En 1846, M. de Genoude, qui brûlait d'être député pour réaliser ses grands projets, se porta à Toulouse. Aussitôt Berryer engagea ses amis à voter pour lui. M. de Genoude fut nommé, et Berryer

l'invita très cordialement à la première réunion de députés royalistes qui se tint chez lui. Mais laissons M. de Falloux nous raconter cette entrevue :

c Dès cette première rencontre, nous dit-il, M. deGenoude voulut arborer son pavillon. Rendant froidement justice aux intentions du chef de la droite parlementaire, il insista sur les prétendues fautes commises jusqu'à ce jour et réclama naïvement, on eût pu dire arrogamment, si son ton n'eût affecté la douceur, le bâton du commandement. M. Berryer répliqua sans aucune amertume, montra courtoisement ce que les plans de son nouveau collègue avaient d'inapplicable, de prématuré, de problématique ; démontra surtout combien il serait regrettable qu'au moment où les légitimistes voyaient grossir leurs rangs, ils vinssent s'amoindrir eux-mêmes par d'inexplicables divisions. M. Benoist d'Azy et quelques autres vétérans de la droite appuyèrent et vengèrent chaleureusement M. Berryer. Pas une voix ne s'éleva pour soutenir M. de Genoude. L'impérieux dictateur perdit alors tout sang-froid et toute mesure : « Je vois, dit-il, que le parti monarchique n'est pas représenté ici. Je dois continuer à porter seul le fardeau des grandes luttes. Eh bien ! j'aurai ce courage, et ce qui se passe ici, je vais l'annoncer au monde! »

« Après cette phrase emphatique, prononcée d'un ton et avec un geste plus emphatiques encore, M. de Genoude traversa lentement le salon, comme s'il eût attendu qu'on le retînt, mais personne ne bougea. Chacun se regardait d'un air consterné et humilié. Gomme tout le monde, je gardais le silence. Le plus jeune des survenus, je m'étais assis près de la porte, recouverte d'une portière en velours à bandes de tapisserie. En soulevant cette portière, M. de Genoude me lança un dernier regard qui semblait dire : « Allez-vous donc

me laisser sortir ?» En réponse à cette sorte d'interrogation et peut-être aussi avec un accent qui trahissait involontairement le fond de ma pensée, je ne pus retenir ces mots : « Eh bien ! Monsieur, sortez ! »

cr Aussitôt, M. de Genoude laissa retomber la portière, regagna le milieu du salon et s'écria de la voix la plus irritée : « On me dit : sortez ! A-t-on bien réfléchi à tous les malheurs qui vont résulter de cette séparation? » Me levant aussitôt, je fus prendre la main de M. de Genoude, et je lui dis : « Monsieur, vous interprétez mal ma pensée. Je n'ai nullement prononcé un : « Sortez !» à la Bajazet. J'entendais simplement exprimer un regret sur le parti que vous prenez sans provocation de la part de qui que ce soit. Plus vous croyez aux malheurs que peut entraîner votre séparation, plus vous seriez coupable en les déchaînant et vous en auriez seul la responsabilité. » Ce peu de mots fut sanctionné par^ une approbation unanime, et personne ne tenta un nouvel effort. M. de Genoude comprit la situation qu'il s'était faite; il ne répliqua rien et quitta notre réunion pour n'y jamais, revenir.

a Cette scène moitié sérieuse, moitié comique, fut trèsj amèrement commentée par la Gazette et par ses amis, mais] l'isolement de M. de Genoude n'en demeura pas moins définitif K »

Berryer comprenait le mal que ces mesquines divisions] faisaient à la cause légitimiste et combien elles éloignaient | les chances d'une Restauration. « S'il y a quelque chance, disait-il à Lamartine, elle n'est plus à vue d'homme, elle est; à un horizon inconnu. » Rien de pénible comme les longues espérances. En se prolongeant, les faits finissent par

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