‹ BerryerChapitre 172 sur 211 · Causeries du lundi · texte numérisé non relu

Causeries du lundi

unique. Le charme que j'en ressens me flatte singulièrement; je suis au moment de m'écrier : « Nous autres jeunes gens!.... »

Et Alusset de répondre :

« Voilà une parole qui dissipe les nuages qui m'encombraient le cerveau ce soir ! » Hélas ! ils revenaient vite et souvent les nuages! Dans cette âme d'une sensibilité incroyable les sentiments se heurtaient à l'envi, s'exaltaient à l'excès, la tendresse, la colère, le soupçon, la rancune, la générosité, l'ambition, le désespoir et le dégoût de toutes choses. « Musset était excessif, a dit Berryer, et c'est cela même qui jetait une flamme dans sa poésie. » Il venait souvent à Augerville. Là du moins il trouvait le calme et la joie.

C'était sur la route de Malesherbes, en se rendant au château de son ami, qu'il murmurait ces vers :

Que sont-ils devenus les chagrins de ma vie? Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant, Et rien qu'en contemplant cette vallée amie, Je redeviens enfant.

A Augerville, nous dit son frère, Alfred s'amusait comme un écolier en vacances. On l'y traitait en enfant gâté; il s'y livrait même à des fantaisies étranges. Un jour que la société était nombreuse et animée, il prit la parole et, s'adressant d'un ton lugubre aux dames qui l'entouraient : « Votre beauté est bien grande. Madame, vos yeux ont un éclat qui éblouit et votre voix un charme qui enivre. Mais, hélas ! Madame, une horrible tristesse m'envahit quand je pense que vous ne jouirez qu'un jour de tous ces trésors enchanteurs; bientôt la mort va venir décharner ces joues, creuser ces orbites, éteindre toute cette lumière et faire taire pour l'élernité cette voix qui me ravit et qui m'enchante. »

« Vous aussi. Madame...., » disait-il à une autre. Et il cou-

tinuait sur ce ton, quand Berryer s'interposa et parvint difficilement à ramener la gaieté qui s'était enfuie sous cette note funèbre '.

Berryer pensait, avec M. de Lamartine, qu'il manquait à Alfred de Musset, pour être un grand poète, trois conditions : un saint amour, une foi et un caractère. On aime à se représenter Berryer essayant de guérir cette âme malade, cherchant à inspirer à son ami cette foi profonde, ces nobles sentiments qui l'animaient lui-même et qui sont la source de la vraie poésie. Hélas ! il ne put l'arracher à ce doute funeste qui lui a dicté des vers d'un accent si sincère et si déchirant, ni à ces passions qui ont fait le tourment de sa vie entière.

Dans une de ses comédies, Musset nous montre un jeune Florentin, Lorenzo, résolu de délivrer sa patrie du tyran qui l'opprime. Pour l'approcher, pour le frapper plus sûrement, il accompagne le tyran dans ses orgies ; il se fait vicieux comme lui. Mais quand il veut, après cela, rentrer dans le droit chemin, impossible, le vice le tient et l'enserre. Le jeune homme alors révèle ses angoisses à un honnête et vertueux citoyen, Philippe Strozzi, qui ne voit que le côté honorable des choses; il lui exprime, en paroles saignantes, son affreuse situation morale, comment il a trop vu et trop pratiqué la vie, introduisant dans son sein l'hôte implacable qui le ressaisit toujours. Philippe l'écoute, le plaint doucement et l'encourage à lutter : « Pauvre enfant, tu me navres le cœur, lui dit-il, et il y a dans tout ce que tu m'as dit des choses qui me font peine et d'autres qui me font plaisir. » Tel devait être le langage de Berryer à Musset. Il n'est pas du moins défendu de le penser. Jusqu'à la fin, l'orateur put croire que le poète changerait, se transformerait, entrerait enfin en

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