Cité par M. de Lacombe, Corresp., 10 avril
dignité de vie, cette élévation de sentiments qui distinguaient l'orateur. Au lieu que Berryer restait étranger, hostile même aux intérêts d'argent, généreux au delà de sa fortune, Rossini devenait de jour en jour plus parcimonieux et plus avare. Mais leurs génies se ressemblaient ; en naissant, l'un et l'autre avaient reçu le même don, celui d'émouvoir et de passionner les âmes. Leur langue seule différait. « Rien n'était plaisant, raconte M""" Jaubert, comme l'épanouissement de leurs deux visages lorsqu'ils se rencontraient. » A la façon cordiale et ardente dont Berryer l'accueillait, Rossini se sentait compris et rayonnait de joie.
En politique, mêmes idées, mêmes sympathies. La gloire du musicien ne datait-elle pas de la Restauration et de ces années heureuses et brillantes qui virent les lettres et les arts refleurir dans notre pays? Rossini assista donc avec un déplaisir profonde la révolution de Juillet. A cette époque il abandonna son appartement de la rue Montmartre et se retira dans les combles du Théâtre Italien. C'est là qu'il recevait la société la plus distinguée de la capitale. C'est là qu'au risque de se rompre le cou en tombant dans quelque chausse-trape, Berryer venait souvent le visiter. On arrivait chez le maître après déjeuner, on se disait les nouvelles, on causait de la Chambre et du théâtre. Si les deux amis se trouvaient en verve, c'était un vrai feu d'artifice, ils rivalisaient d'esprit et les ministres de Louis-Philippe n'étaient guère ménagés. Des anecdotes , Rossini en avait sur tout le monde et les racontait avec un irrésistible entrain. Qui n'avait-il pas connu dans sa vie aventureuse? Le pape, les rois, les cardinaux et les ministres, tous y passaient. Son persiflage ne débridait pas. « Ce cher Rossini» disait Berryer à M. de Larcy, c'est certainement l'homme de France qui a eu le plus d'esprit depuis Voltaire. »
Plusieurs fois Rossini accepta l'hospitalité d'Augerville. Que n'est-il possible de reproduire ici quelques-uns de leurs entretiens? Cette affection ne se démentit jamais. « Du sein de cette activité toujours debout, écrit M. Blazede Bury, Berryer s'informait de « son cher Rossini, » comme il l'appelait, surveillait les moindres mouvements accourait aux premiers signes. C'est à se demander comment, à travers les mille affaires qui l'encombraient, cet homme excellent pouvait trouver tout le temps qu'il donnait à ses amitiés.... On n'imagine pas chez un homme public une sollicitude si émue, si pénétrante. S'il vous savait en rapports plus suivis avec la personne, il vous écrivait, pour vous demander de ses nouvelles, des billets d'une délicatesse presque féminine et comme on en écrivait au xviii* siècle, dont M. Berryer avait conservé dans ses relations les traditions d'élégance et de courtoisie ^. » En retour Rossini, si indifférent qu'il pût être d'ailleurs, portait à l'orateur une véritable affection, a Quel excellent cœur ! disait Berryer. Je me rappelle ce qu'il m'écrivait quand j'étais sous le poids d'un grand chagrin. « A mon plus honoré, à mon plus cher ami, dévouement et amitié éternelle que rien ne rompra, même la mort! »
En 1867, raconte M™ de Janzé, les deux amis dînaient chez le comte Pillet-Will. « A la fin du repas, on but à la santé de Rossini. Berryer se leva, et après avoir rendu hommage à ce grand génie, se sentant soulevé par un sujet qui lui allait doublement au cœur, il improvisa une magnifique histoire de l'art, de ses origines, de sa destinée, de son action sur l'humanité, et il exalta cette flamme, cette étincelle que la créature reçoit du Créateur, en quelque sorte comme une délégation de sa puissance ^. •
i. M. Blsïe de Bury. Article sur Rossini, Revue des Deux Mondes, 1868. 2. M'^' fie Janzé, Souvenirs, p. 257.
. Rossini tomba malade peu de mois après. Berryer souffrant lui-même et se traînant péniblement allait chaque jour prendre des nouvelles de son vieil ami ; puis il fut aussi contraint de s'aliter. Tous deux moururent à quelques jours de distance. L'artiste partit d'abord, le 13 novembre 1868, et on cacha cette nouvelle à Berryer pour ne pas lui causer une émotion trop profonde.
Dans la pléiade d'esprits distingués qui rayonne autour de Berryer, nous avons déjà nommé Alfred de Musset. L'orateur a applaudi aux premiers chants du jeune poète. Il a aimé cet enfant de génie, malgré ses incontestables défauts, parce qu'il trouvait en lui une grâce toute française, une absence complète de dissimulation et de pose. « Musset n'avait pas dix-huit ans, dit Sainte-Beuve, le front mâle et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les roses de l'enfance, la narine enflée du souffle du désir, il s'avançait le talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré de sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie K »
H était gai, jeune et hardi, dit-il lui-même :
Et se jetait en étourdi
A l'aventure.
Librement il respirait l'air Et parfois il se montrait fier
D'une blessure,
« Mon cher Alfred, lui disait Berryer, quel cachet de jeunesse scelle toutes vos œuvres! C'est un don précieux et