Lellres d'E. Delacroix, I, p
loppe fièrement dans sa souffrance, et porte à son tour sur ses contemporains, sur ses rivaux surtout, Delaroche, Flandrin, Ingres, etc., des jugements excessifs. On le verra bien par son Journal.
Berryer, au contraire, est une nature exubérante de joie. Il porte vaillamment ses peines, et Dieu sait s'il en a de cruelles et de toute sorte. Il lui reste assez de force pour en communiquer aux autres. Aussi voyons-nous souvent les âmes sombres et désespérées se tourner vers cette âme pleme de lumière et de vie : « Mon pauvre cœur se repose dans le vôtre, lui disait Lamennais, et là il sent que tout n'est pas douleur et tristesse sur la terre. » Ainsi fait souvent Eug. Delacroix. Un jour, une heure, passés avec Berryer, qu'il appelle « le meilleur des hommes et des génies, » suffisent pour lui rendre l'énergie et l'élan vers l'idéal. Souvent il serait tenté de maudire l'espèce humaine : « Mais, écrit-il à Berryer, elle contient heureusement quelques exemples de dignité et sujets de vénération. Vous, que tout le monde admire et que j'aime tendrement par-dessus le marché, vous êtes un de ces modèles qui encouragent et qui consolent. J'ai besoin de cela; je m'attriste et je m'ennuie; la vie est ce que vous savez. Les années qui s'accumulent sont loin de lui donner du prix.... »
A vrai dire, de secrètes affinités ne manquent point entre ces deux âmes. S'ils ne vivent pas de la même vie, Delacroix et Berryer apprécient l'un chez l'autre l'élévation de l'esprit et la fierté des sentiments. N'ont-ils point d'ailleurs les mêmes goûts littéraires et artistiques? « Quel bonheur, s'écrie le peintre, de trouver chez vous égales sympathies et égales antipathies!.... » Pour Racine et Molière, par exemple, dont ils jouent parfois ensemble des scènes entières. M""* Jaubert affirme même que la passion musicale fut la base 'de leurs premières relations. En musique, ils préfèrent à tous
les autres leur ami commun Rossini. « C'est le Rubens de la musique! » s'écrie Delacroix. Tous trois, d'ailleurs, sont éminemment coloristes. Delacroix peint comme Berryer parle. Il se rattache, dit-il lui-même, à ces maîtres de la peinture qui, comme les orateurs, « sont entraînés par une sorte d>* verve qui est dans le sang et dans la main. » « Il a, dit très bien M. de Lacombe, le transport de l'orateur qui veut épancher les idées dont il déborde, qui précipite sa parole sans se soucier de la phrase, entraînant dans sa flamme, à travers les scories de l'improvisation, un auditoire frémissant avec lui. Delacroix met sa passion sur la toile; le dessin sera parfois indécis, les effets heurtés, les détais inachevés. Mais un torrent de vie circule dans l'ensemble, la lumière inonde les horizons.... C'est là ce que Berryer admire en lui.... la sincérité et la passion, la vérité et la liberté i. »
Unis de la sorte, les deux amis se voient souvent. Chaque année Delacroix vient à Augerville. Pour l'attirer Berryer s'ingénie. Il lui décrit tantôt les beautés de la campagne, tantôt les charmes de la société qui l'attend :
« .... J'espère pouvoir rester ici jusqu'à la Quasimodo. Ah! que je ferais joyeusement provision de bon sang si vous pouviez venir pendant huit ou dix jours respirer avec moi mes lilas, mes sainte-lucies, mes giroflées, l'exquise senteur des prés verdissants et de la feuillée naissante.... »
« Je ne vous promets pas autre musique que les premiers chants du rossignol, qui valent bien ceux de Schumann et autres Orphées de l'avenir.... »
Et le peintre se décide :
« Vous me proposez, répond-il, une chose dont je meurs d'envie, c'est d'aller vous tenir compagnie à Augerville,
i. M. de Lacombe, Corresp. du 10 avril 1885.
que j'aime presque autant que vous ou plutôt à cause de