TOUS
En 1 834, il y fait deux séjours, aux mois de mai et de novembre. Dans son Journal, il nous décrit son voyage en voiture sur la route poudreuse d'Étampes et ses impressions en arrivant à la demeure seigneuriale de son ami. Combien il y trouve la vie douce et reposante! C'est un farniente charmant. Veut-il se promener, il prend mille précautions et revêt des costumes variés correspondant aux différents degrés du thermomètre. A peine dehors, tout l'arrête, la pelouse du parc, le banc vert au détour d'une allée, la maison perdue sous les massifs du bois, le petit chemin qui longe le mur et grimpe sur le coteau, l'eau dormante où se réfléchit l'image renversée des peupliers. La fleur surtout le séduit parce qu'elle est revêtue de brillantes couleurs. Toutefois il travaille peu. C'est à peine si de temps à autre on le voit esquisser le magnifique taureau de la ferme, quelque poulain dans la prairie, des enfants qui pèchent assis sur un pont, ou l'un des grands pins d'Italie du parc. En revanche, à Augerville plus que partout ailleurs, il a le temps d'écrire son Journal et il n'y manque pas. Il le fait sur de longs agendas, de forme allongée, recouverts de toile grossière comme les cahiers de comptes des cuisinières. En mai 18o4, Mgr Dupanloup arrive au château : il doit donner la confirmation le lendemain. Quelques instants lui suffisent pour faire la conquête du peintre. C'est un évêque charmant, distingué, écrit celui-ci, mais que doit-il penser de ma science théologique, après les objections que je lui ai faites sur le péché originel ?
Le lendemain, Delacroix assiste à la cérémonie au milieu des paysans. Quand l'évêque, la mitre au front et revêtu de la chape d'or, fait le tour de la petite église, bénissant
à la fois les tombes du cimetière et la foule agenouillée, le grand artiste est ému, il confesse la beauté de la religion et se promet de faire pour la paroisse une statue de saint Pierre. Le 2 novembre de la même année il assiste à la messe, suivant sa coutume à Augerville, et le sermon sur les Béatitudes lui inspire de pieuses réflexions. C'est que s'il n'a pas, comme Berryer, le bonheur d'une foi profonde, Delacroix a du moins le respect sincère de la religion. Il exprime quelque part le regret de n'avoir pas vécu au moyen âge pour en partager les croyances. « Les homihes étaient heureux alors, écrit-il, l'art du moyen âge et de la renaissance élèvent l'âme et la forcent à sortir d'elle-même et à regarder plus haut un idéal surnaturel. » Aussi les sujets religieux, les grandes scènes de l'Écriture sollicitent son génie. Qui ne se rappelle son Jésus dans la barque de 1853? Le Christ dort paisible au fond du frêle esquif. Au dehors, ciel sinistre, mer déchaînée, flots furieux menaçant de tout engloutir. Affolés de terreur, les apôtres se penchent pour réveiller le Maître, seul capable d'apaiser les tempêtes de la mer, les révolutions des sociétés et les orages du cœur humain.
Nous savons encore que la musique était pour Delacroix une des grandes jouissances d'Augerville, et M"® Jaubert nous décrit ainsi l'attitude des deux amis écoutant une délicieuse rêverie de Chopin.
« Accoudé sur une table basse, notre grand peintre caressait de sa main pâle et nerveuse une abondante et sombre chevelure, à reflets bleuâtres comme de l'acier bronzé. Son regard, à la fois voilé et lointain, semblait atteindre la pensée du compositeur, tandis que le puissant orateur, l'œil humide, sa large poitrine oppressée, troublé par l'étrange harmonie des accords plaintifs, demeurait immobile comme si quelque vision funèbre lui fût apparue. A la dernière vibration de ce
Ion mélancolique, le silence succéda. Berryer le rompit en s'écriant : « Quel diable d'homme que ce Polonais! il remue les tombes, évoque les morts * ! »
Cependant les jours s'écoulent. « Je n'aurais rien à souhaiter que de mener longtemps cette vie, déclare Delacroix ; mais il faut de la raison. » Et il part. Rentré à Ghamprosay il écrit à Berryer :
<r Que de lois j'ai pensé à vous ! Vos bons soins, l'amitié que vous avez la bonté de me montrer, me rendent le souvenir d'Augerville bien délicieux. Le contraste est parfait à présent, je veux dire complet. Je suis encore souiTreteux : plus de ces belles courses en plein air et dans la société la plus agréable ; par conséquent plus de ce bel appétit et encore moins de cet inimitable esprit dont vous assaisonniez les repas, etc. » Leurs relations continuent ainsi pleines ae cundialité et d'abandon. A Paris, les deux amis se voient souvent. Le jour de sa réception à l'Académie française, le grand orateur veut avoir son cousin près de lui. D'aiîleurs ceiui-ci réclame instamment cette faveur : «r Je n'ai quasiment que des ennemis dans le palais Mazarin, lui écrit-il. Ils me veulent à la porte de toutes les façons. Recevez-moi au moins pour ce jour qui m'est cher à plus d'un titre. » Pendant longtemps, malgré son éclatant succès à l'Exposition universelle de 1855, Delacroix se voit repoussé de l'Institut et signe ironiquement ses articles de la Revue des Deux Mondes : Eugène Delacroix, membre de V Académie d" Amsterdam. Enfin, grâce à l'intervention de Berryer et de quelques amis, il est élu en 1857, et remercie avec effusion « son confrère académique. » Aussitôt qu'il peut trouver un instant de liberté, Berryer court chez le peintre, il admire ses tableaux, il le