M""' de Janzé, p
— 4(to —
M. Mocquard répondit :
L'empereui" regrette que dans M. Berryer les inspirations de l'homme politique l'aient emporté sur les devoirs de l'académicien. Sa présence aux Tuileries n'aurait pas causé l'embarras qu'il semble redouter. De la hauteur où elle est placée, Sa Majesté n'aui'ait vu dans l'élu de l'Académie que l'orateur et l'écrivain, dans l'adversaire d'aujourd'hui, que le défenseur d'autrefois.
M. Berryer est parfaitement libre d'obéir, ou à ce que lui presciit l'usage, ou à ce que ses répugnances lui conseillent.
Pendant treize ans, Berryer assista, autant que ses occupations le lui permettaient, aux séances de TAcadémie. « S'il n'y était pas toujours, dit M. de Sacy, il y était souvent, il paraissait y être avec plaisir et apportait au milieu de nous, avec une grâce et une cordialité charmantes, un esprit fin, un goût juste et sûr.... Il n'était étranger à aucune des délicatesses de la langue ; il en distinguait toutes les nuances, en sentait toutes les difficultés et aidait les plus habiles à en résoudre les problèmes. »
Toutefois, ni Augerville avec ses distractions variées, ni tant de belles et touchantes amitiés, ni les nobles travaux de l'Académie ne suffisaient à l'activité de Berryer. Si la tribune lui était fermée, il lui restait le barreau. Il vint « chercher un asile dans ce vieux palais où le ramenaient sans cesse ses affections et ses souvenirs, près de cette Sainte Chapelle consacrée à un prince qui sut donner l'exemple du respect des lois K » Là, du moins, il pouvait encore servir la France et ses concito3'ens. Personne n'eut jamais une plus haute idée de sa profession.
Protéger un accusé contre les erreurs ou les entraînements de ses juges, écrivait-il, déchirer les fausses apparences dont la vérité est trop souvent voilée, confondre les calomnies privées, dompter les haines et les \iolences de l'esprit de parti, déjouer les rancunes ou les iniques prétentions du pouvoir, maintenir le bon droit envers et contre tous, n'est-ce pas exercer dans l'État une haute magistrature *?
Ses confrères, heureux de retrouver le grand orateur dont le caractère et le talent les honoraient, nommèrent Berryer bâtonnier de l'ordre le 25 juillet 1852. Il fut réélu l'année suivante et présida jusqu'à la fin de 1854 les travaux hebdomadaires de la conférence des avocats. A ce titre, tantôt il adressait aux jeunes stagiaires qui se pressaient autour de lui de vibrantes allocutions sur les droits et les devoirs de leur état, tantôt, par des lettres flatteuses, il encourageait leurs travaux.
Pour moi, leur disait-il, bientôt vaincu par Tâge, il s'en Va tempa que je me retire de ces nobles combats, et que, disant comme Entelle : Artem cestusque repono, je dépose mon chaperon sur des épaules valides, aptes à soutenir le poids des labeurs et les fatigues de la lutte. Je dirai à mes jeunes confrères : Demeurez fidèles aux grandes traditions et aux prérogatives de notre ordre ; au milieu de la division et du désordre des esprits, restez inébranlablement attachés au culte de la vérité, de la justice, de la liberté, de l'honneur; mettez au service de vos clients une volonté ferme et toute la vigueur de votre esprit ; fermez vos généreux cœurs aux suggestions de l'intérêt personnel, le plus décrié, 'ïnais le plus inévitable des ty^ompeurs ; luttez vaillamment contre les pouvoirs arbitraires ; déjouez, par la sincérité et les clartés de votre conscience, les artifices de leurs lois ; que vos droites intelligences ne se laissent point abattre ou décourager par les longs succès de l'imposture. Qu'importe que pour ces nobles œuvres la vie se consume en efforts impuissants, si l'on garde jusqu'à la dernière heure le plus précieux de tous les trésors, la juste satisfaction de soi-même ^ ?
Mais Berryer joignait les actes aux préceptes. La période
1. Lettre-préface du livre de M. H. Moreau : Le ministère public et le barreau. Haidoyers, IV, p. 446.
2, Plaidoyers, IV, p. 452.
qui s'écoula de 1832 à 1864 fut la plus féconde de sa carrière d'avocat. Jamais, d'ailleurs, le barreau français ne jeta un si vif éclat. Bon nombre d'hommes éminents que la politfque avait attirés sous le gouvernement de Juillet et la République, Od'lon Barrot, Dufaure, Jules Favre, Grévy, Marie, etc., rentrèrent au Palais, après le coup d'État. Et les grands procès ne manquèrent pas à ces exilés de la tribune. Berryer se mit à leur tête, « pour les conduire aux r.obles combats, » ccrfime il disait, pour lutter avec eux contre l'arbitraire du pouvoir, démasquer les spéculateurs éhontés, les aventuriers de la finance et flétrir les désordres du foyer domestique. Son ardente activité eut à s'exercer à la fois dans les procès politiques, les affaires civiles et les causes criminelles.
Les premiers clients qui s'adressèrent à Berryer furent les princes d"Orléans. Un décret du 22 janvier 1832 obligeait les descendants de Louis-Philippe à vendre la moitié de leurs biens, et confisquait le reste. Ainsi, chaque changement de régime dans notre pays amène des injustices et des spoliations nouvelles. Il parait que les conseillers du prince, MM. Rouher, Fould, de Morny, de Maupas, s'opposèrent à son dessein ; la princesse Mathilde se jeta aux genoux de son cousin pour le retenir. Poussé par M. de Persigny, le président resta inflexible. Alors, par un étrange retour de la fortune, l'ancien défenseur du prince Napoléon contre la maison d'Orléans fut appelé à défendre les droits de la maison d'Orléans contre le prince Napoléon. Il accepta ce témoignage de haute estime qu'on lui ofl'rait, heureux de pouvoir servir dans leur infortune ceux qu'il avait tant de fois combattus dans
leur prospérité. Assisté d'un de ses confrères les plus distingués, W Paillet, il repoussa, devant le tribunal civil de la Seine, le déclinatoire qui enlevait le litige aux juges naturels et plaçait le décret du gouvernement au-dessus de tout contrôle. C'était le 23 avril 1852 ; Berryer protesta avec énergie contre la spoliation.
Je proleste, au nom des institutions et des droits les plus fondamentaux de mon pays, au nom de ces vieux murs, où, pendant des siècles, on a rendu la justice et consacré les principes protecteurs de la société, principes qui seraient tous renversés et annulés si la doctrine que vous avez entendu soutenir pouvait triompher. Je proteste au nom de tous les propriétaires, de tous les pères de famille, de tous les citoyens qui n'auraient plus d'existence assurée en France si la doctrine du ministère public était écoutée un moment. (Mouvement très marqué dans l'auditoire.',
Il distingua nettement les droits de l'État et ceux de la justice :
Toutes les fois que le domaine est en lutte avec un intérêt privé, toutes les fois qu'un droit domanial est revendiqué et contesté au nom d'un droit et d'un intérêt privé, la compétence des tribunaux est exclusive, et c'est là surtout, je le répète, que cette compétence est générale, universelle, absolue.... Passez par les souvenirs des temps les plus violents, vous retrouverez cette maxime, et vous la trouverez respectée....
Et l'orateur causa une sensation profonde en citant à l'appui de sa thèse ces paroles de Tacite :
Tibère était pauvre, Tibère avait peu de biens en Italie, ses domaines étaient médiocres ; sa maison était habitée par peu d'affranchis, paucos libertos ; mais quand il était en contestation avec des particuliers, quando cum privatis disceptaret, les tribunaux et la loi prononçaient, foricm et jus.
Voilà ce qui est le droit dans tous les temps, voilà le droit sans lequel il n'y a pas de société, et l'on a loué un tyran d'avoir su respecter ce principe fondamental i.