Plaidoyers, UI, p
teurs devinrent plus fréquents et plus affectueux. M. de Montalembert offrit à Berryer, en souvenir de ce procès, une belle statue en argent de Démosthène avec cette inscription pleine d'à-propos : A, M. Berryer. Quid si tonitruantem audivisses ?
L'affaire de Mgr Dupanloup éclata dans les premiers mois de Tannée 1860. Nous n'avons pas à faire ici l'éloge de l'illustre évêque d'Orléans. Aussi bien son zèle dévorant, ses œuvres apostoliques, sa magistrale éloquence, ne sont point oubliés et ne le seront jamais. A cette époque, il venait de publier, pour défendre le pouvoir temporel du souverain pontife, ses Lettres à un catholique. A sa voix, Guizot, Villemain, Cousin lui-même prenaient la plume pour la sainte croisade. Naturellement la presse franc-maçonnique accabla l'évêque d'injures. Tandis que le Siècle le traitait de prêtre infidèle, de fougueux ligueur que n'effrayait pas l'odeur de la poudre, le Constitutionnel lui opposait une lettre pastorale écrite en 1810 par un de ses prédécesseurs , Mgr Rousseau, et contenant des doctrines absolument opposées à celles de Mgr Dupanloup. Dans sa réponse au Constitutionnel, l'évêque exécuta sévèrement son prédécesseur, médiocre esprit, caractère plus médiocre encore et courtisan servile du premier Empire. « Mes arguments sont irréfutables.... aîoutait-il, et je crois précisément que c'est pour cela que vous ne les avez ni publiés ni réfutés, ni vous ni d'autres, sauf le Siècle toutefois, dont la réfutation n'a été qu'une calomnie.... Puissants adversaires qui ne savent lutter contre leurs contradicteurs qu'en étouffant leur voix dans l'oppression de la calomnie ou du silence ; mais fai
tort, Monsieur, de vous comparer au Siècle. Laissons ce journal. Vous avez de r honneur! Si je me trompe donc, faites ce que vous n'avez pas fait. Publiez ma lettre et réfutez-la. »
Aussitôt le Siècle déclara son honneur offensé et en appela aux tribunaux. D'autre part, le gouvernement découvrit une parente octogénaire de Mgr Rousseau, et l'excita à déposer une plainte en diffamation, dans l'intérêt de la mémoire du prélat. L'évêque d'Orléans, à raison de sa dignité, n'étant point justiciable de la police correctionnelle, la Cour fut saisie de l'affaire. Pour le défendre, Mgr Dupanloup s'adressa à Berryer et à Dufaure.
a Les débats s'ouvrirent le 15 mars 1860, écrit Mgr Lagrange. Une foule immense et sympathique stationnait aux abords du palais pour l'acclamer, si bien qu'il chercha, le lendemain, pour entrer et sortir, les passages dérobés. La Cour était présidée par M. Devienne. On vit assidûment à l'audience, pendant les trois jours que durèrent les débats, MM. de Montalembert, de Falloux, Gochin, Albert de Broglie, avec une foule d'autres amis ; des ennemis aussi étaient là : le prince Napoléon lui-même crut pouvoir s'y montrer. L'évêque parut devant ce prétoire, simple et grand, dominant de toute la majesté de la cause qu'il représentait les tristes passions qui l'avaient amené là. M. Sénard, défenseur du Siècle, paraissait du reste accomplir à contre-cœur cette besogne que M. Jules Favre avait refusée. « Répliquerez- \^ous? » lui demandait-on, après la plaidoirie de M. Dufaure. — a Certes non, répondit-il, c'est bien assez comme cela. »
« M. Berryer retrouva ses grands élans.... Un frémissement courut dans l'auditoire lorsque se tournant vers l'évêque il 8'écria : « Laissez-moi donc. Monseigneur, vous faire appa> raître à cette audience avec l'escorte de tout l'épi scopat fran-
çais; » et après avoir cité des lettres adressées, en effet, à l'évoque d'Orléans par des évêques de tous les diocèses, et même de tous les pays, il conclut par ces paroles : « Accusé à votre, barre d'avoir apporté trop de passion dans la lutte, il est remercié, félicité, béni, il est couronné comme vrai défenseur de l'Église par tout l'épiscopat français •. »
Quelques instants après, l'émotion fut à son comble, le public ne se contint plus, la salle retentit de bravos enthousiastes. Prenant à partie le Siècle qui se posait en défenseur de la liberté....
Lui ! s'écria l'orateur, loi ! défenseur sérieux et fidèle de la liberté î
Ah ! Messieurs, je ne puis rester enfermé dans le cercle trop étroit où je voulais me restreindre. Expliquons-nous ici à visage découvert. L'honnête, ki vraie liberté est une grande et sainte chose; c'est le plus noble besoin, c'est la vie de quiconque sait vivre dans la dignité de son cœur et de son intelligence. Mais il y a deux espèces de liberté dans le monde.
La belle et sereine liberté naît, dans l'homme, du sentiment légitime et fier qu'il a de son droit, et du respect non moins profond, non moins sincère, qu'il garde pour les droits d'autrui. Elle a sa force dans le discernement du bien et du mal, dans l'observation de la foi jurée; sans fouler les lois aux pieds, elle combat leurs imperfections et travaille à les améliorer. Elle marche au progrès sans bouleverser toutes les institutions humaines; elle lutte contre toutes les iniquités, contre toutes les tjTannies, sans courir à la sédition. Yoilà la liberté que je défends.
La vôtre, celle que vous voulez propager dans le monde, s'agite dans le mépris de tout ce qui lie les hommes entre eux, les sociétés entre elles. A ses yeux ne sont rien les lois, les traités, les engagements les plus sacrés. Tous droits, toute justice, doivent se courber devant la misérable autorité du fait accompli. Que deviennent la raison et la conscience ? Que reste-t-il pour gouverner les hommes ? Le seul empire de la force, de la force brutale et aveugle. C'est l'affaissement de la dignité de l'homme ; vous conviez les peuples à la dégradation de l'espèce humaine.
Souffrez-moi cet orgueil : telle n'est pas la liberté à laquelle je suis