‹ BerryerChapitre 194 sur 211 · M"* de Janzé, Souvenirs, p · texte numérisé non relu

M"* de Janzé, Souvenirs, p

mettre, son émotion ne lui permettant pas de nous remercier comme il le désirait. Puis cet homme de génie se fit petit pour nous mettre à l'aise, dans un entretien intime pendant lequel il ne cessa de nous prodig^uer de sages conseils. »

Parmi tant de personnages divers qui furent les clients de l'orateur royaliste, il nous paraît piquant d'inscrire M. Jules Ferry. En 1864, il fut poursuivi, ô ironie des choses! pour avoir formé avec un certain nombre de républicains bien connus, MM. Pelletan, Lenoël, Garnot, Garnier-Pagès, Floquet, etc., une association non autorisée par les lois existantes. A vrai dire, cette association ne se proposait ni l'éducation des enfants, ni le soin des malades, ni la prédication de l'Évangile ; son but exclusif, et d'ailleurs très légitime, était de combattre la candidature officielle et de soutenir devant les électeurs les républicains qui se présenteraient. On pénétra chez les membres de l'association comme dans une simple maison religieuse, et treize d'entre eux furent traduits d'abord devant la 6^ chambre du tribunal de première instance, puis, après leur condamnation, devant la chambre des appels de police correctionnelle. MM. Marie, Grévy, J. Favre, Dufaure, etc., s'étaient disputé l'honneur de défendre les Treize. Berryer accepta de plaider pour M. J. Ferry au nom de la liberté d'association. Et il le fit avec l'éloquence la plus vigoureuse et la plus convaincue. Gomme le procureur général invoquait contre les accusés ce fait qu'ils étaient défendus par les chefs des anciens partis, M* Berryer se levant avec impétuosité :

Je prends la parole, je l'usurpe.... Je la prends le premier, parce que j'ai besoin d'expliquer pourquoi je suis ici....

Oui, je vote avec ces messieurs ! Oui, je viens défendre le comité démocratique I Je sais bien que ce comité porte dans son cœur l'idée républicaine, à laquelle je suis profondément opposé, — parce que je suis convaincu que cette forme de gouvernement ne pourrait convenir à notre patrie, à nos vieilles traditions, à nos vieilles rancunes, à nos colères, à nos jalousies enfin ; voilà pourquoi je suis profondément opposé H l'idée républicaine; — mais que viennent-ils demander ? Dans un pays où le suffrage universel est établi, ils viennent demander la liberté de faire valoir leur opinion!.... Et c'est notre droit à tous. Je ne méprise pas ceux dont je ne partage pas l'opinion, quand je les crois des citoyens sincères, ayant une conscience bonnête, et voulant les choses qu'ils jugent utiles. Je veux leur liberté, parce qu'elle est la garantie de la mienne :

Mea res agitur paries cum proximus ardet....

.... Je suis vieux; eh bien, j'ai cette satisfaction dans mon cœur et je l'aurai jusqu'au dernier moment, lorsque je m'endormirai dans mon dernier sommeil, que la France a toujours été toute ma pensée. C'est pour cela que j'ai gardé l'indépendance de cette robe, avec laquelle je viens ici et que je n'ai jamais désertée; c'est pour cela que je n'ai livré ma parole aux amis que je suis toujours heureux de servir, comme aux ennemis que je ne sais pas repousser, qu'en obéissant aux élans sincères et vrais de ma conscience, aux claires et manifestes convictions de mon esprit et de mon intelligence....

Messieurs, s'écrie-t-il en terminant, nous avons été en France,, depuis cinquante ans, les éducateurs de tous les États qui nous environnent.... Eh bien, ceux qui sont sortis de nous, ceux que nous avons formés, les Belges, les Hollandais, tous les peuples de l'intérieur de l'Allemagne, les Espagnols, et même aujourd'hui les Autrichiens, appelez-les tous ici, et dites-leur : En France, où il y a le suffrage universel, on se demande si les citoyens, avant de se réunir au nombre de quarante mille, pour choisir un nom, ont le droit d'en délibérer entre eux ! En vérité, cela n'est pas croyable. La France en est-elle arrivée là ?Cela fait tomber l'âme de douleur i !....

Si l'on peut regretter que M. Jules Ferry n'ait pas toujours suivi, en respectant la liberté des autres, les nobles leçons de son défenseur, il semble toutefois qu'il ait gardé de Berryer un touchant souvenir : « La postérité, a-t-il dit, dégagera sa

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