CHAPITRE XXII
BERRYER DEPUTE SOUS l'eMPIRE
Ses confrères du barreau savaient apprécier l'éclat que Berryer faisait rejaillir sur leur ordre. Aussi ne manquaientils aucune occasion de lui témoigner leur admiration et leur sympathie. Nous l'avons vu en 18o2 nommé bâtonnier des avocats et maintenu dans sa charge jusqu'en 1854. Entré au barreau de Paris vers la fin de 1811, il achevait en 1861 la cinquantième année de son inscription.
La pensée vint à quelques anciens de célébrer par une manifestation solennelle ce glorieux anniversaire. Si la fête n'avait point de précédent, l'homme qu'il s'agissait d'honorer n'était-il pas, lui aussi, exceptionnel? L'idée fut donc accueillie par tous avec enthousiasme. On décida d'offrir à Berryer un banquet auquel seraient conviés le premier président de la Cour de Paris, le président du tribunal de la Seine, les anciens bâtonniers des avocats de Paris, et tous les bâtonniers des cours de province.
Ce fut le 26 décembre 1861, dans le grand salon des Arts, rue de Provence. Dès six heures et demie, les invités, au
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nombre de deux cent cinquante environ, arrivent et se répandent dans les appartements voisins de la salle d'Exposition. Quand Berryer parait, une acclamation générale se fait entendre. On s'empresse, on entoure, on félicite le noble vieillard ; toutes les mains se tendent vers lui. Parmi les plus ardents, l'orateur reconnaît M. Dupin. Depuis les défaillances de l'ancien président au 2 décembre et sa nomination comme procureur général à la Cour de cassation, Berryer a rompu avec lui. Son premier mouvement est de lui refuser la main. Mais Dupin se précipite, et lui prenant de force la main : a Allons, dit-il, un jour comme celui-ci, il ne peut pas y avoir de rancune. » Et Berryer, touché de la démarche, se réconcilie avec lui*
Cependant, un des commissaires a écarté les draperies et crié : « Monsieur Berryer est servi ! » Les convives pénètrent dans la salle. Berryer préside, ayant en face M. le bâtonnier Jules Favre; autour de lui M. Devienne, premier président à la Cour, MM. Marie, Dupin, Baroche, Odilon-Barrot, Allou, Demolombe, les plus célèbres jurisconsultes et avocats de l'époque. Le repas est gai et animé, mais Berryer, en proie à une vive émotion, ne peut rien prendre. Au dessert. M® Jules Favre se lève et prononce l'éloge de l'orateur. Son discours est littéralement haché d'applaudissements unanimes et prolongés.
.... Ce que nous entendons honorer en lui, dit-il, dans cette solennité confraternelle, c'est l'avocat qui nous est demeuré fidèle et qui a jeté sur notre robe le double éclat de son génie oratoire et de sa mule indépendance. Que d'autres célèbrent la constance de sa foi, la générosité de son dévouement et la domination de sa redoutable parole, couvictnt le bruit de nos luttes politiques pour retentir dans la postérité ; nous, nous le saluons avec orgueil comme le vétéran du droit et de la défense.
La fortune, par une rare faveur, l'a toujours éloigné du pouvoir, et, depuis longtemps assis dans le camp des vaincus, il y a porté sa
grande âme et son irrésistible puissance. Champion infatigable du malheur, ennemi courageux de l'arbitraire et de l'illégalité, gardien sévère de nos traditions, il est au milieu de nous le maître vénéré de l'art de bien dire, et nul ne songe à lui disputer le premier rang que lui assigne notre admiration. Aussi avons-nous tous accueilli avec joie cette occasion de nous presser autour d j lui pour couronner sa brillante carrière par l'impérissable témoignage de la profonde sympathie de tous les barreaux de France....
Beriyer se lève pour répondre, mais son trouble est extrême; il semble avoir peine à se soutenir. A plusieurs reprises, il passe la main sur son front; ce sont des larmes qu'il trouve au lieu d'idées, et les larmes le suffoquent. Tous les convives se taisent, écoutent haletants, les cœurs battent. « Cette explosion contrariée d'un Vésuve latent, affirme un spectateur, vous saisissait l'âme. C'était touchant, émouvant, sublime. » Aux premiers mots que l'orateur peut faire entendre pour demander pardon, des bravos frénétiques ébranlent la salle. « Monsieur le bâtonnier, dit-il avec une grâce ' exquise, vous m'aviez bien conseillé pour me soutenir de jeter quelques mots sur le papier; mais qu'en ferais-je? Dans mon émotion je ne pourrais pas les lire.... » Puis il s'arrête, car les pleurs étranglent sa voix et tous pleurent avec lui, entraînés par je ne sais quelle force indéfinissable. Enfin Berryer parvient à se dominer, il remercie M. Jules Favre et tous ses confrères, renvoyant à la mémoire de son père les éloges dont on l'accable.
.... Je ne peux pas, mon cher confrère, accepter tous les éloges qu& votre affectueuse bienveillance me prodigue ; vous me donnez le premier rang, vous qui, chaque jour, tenez tant d'auditeurs captivés sous l'enchantement de votre parole.... Mais vous me félicitez surtout d'être resté fidèle au barreau, à travers les grands changements qui ont tant remué ce demi-siècle. Maintenant, je me sens plus à l'aise, je vous remercie pleinement, et je me félicite avec vous, parce que c'est encore un hommage rendu à la dignité et à l'indépendance de notre belle profession.
Ah ! qu'en ce moment si solennel pour moi, je rends grâce aux aspirations de ma jeunesse ; qu'avec bonheur, en ce moment, je me rappelle l'ardeur dont m'animait alors l'espoir de pouvoir suivre un jour les pas de mon père !.... (ilfe Berryer paraît très ému.)
Vous me permettrez d'associer sa mémoire à l'insigne honneur que j'obtiens aujourd'hui ; vous me permettrez de l'associer aux remerciements que je vous adresse du fond de mon cœur.... Il fut pendant de longues années le doyen de notre ordre.... Pendant plus de soixante ans, sa voix a retenti avec honneur au Palais; il ne cessa jamais de se vouer aux laborieuses occupations de l'avocat.
C'est à lui, c'est à ses leçons, à ses conseils, c'est à l'exemple 5u'il m'a donné que je dois tout ce que vous approuvez dans ma vie....
Rien ne saurait rendre l'effet de cette improvisation entrecoupée de larmes sur cette assemblée d'hommes habitués pourtant à manier la parole, et à la manier avec éloquence. Tous se retirèrent profondément émus. Le journal le Droit disait de cette fête : « Elle n'a pas eu de précédent dans .les temps modernes et anciens, et probablement restera unique ^ »
Le Droit se trompait. Cette solennité devait se reproduire en l'honneur de Berryer lui-même, et provoquer des manifestations plus flatteuses encore. Au récit de ce qui s'était passé en France, les peuples étrangers applaudirent par delà leurs frontières et nous envièrent Berryer. La vieille Angleterre, ce pays des grands orateurs parlementaires, reconnut que Berryer faisait honneur à l'humanité et voulut le fêter à son tour. Il comptait d'ailleurs en Angleterre de précieuses amitiés, et était particulièrement lié avec deux des plus illustres membres du barreau britannique, lord Lyndhurst et lord