‹ BerryerChapitre 199 sur 211 · Plaidoyers, Y, p · texte numérisé non relu

Plaidoyers, Y, p

Brougb'am-. Au mois ûë juillet 18G4, ce dernier lui écrivit :

Londres, ce 14 juillet 1864.

Mon cher et illustre confrère, Les chefs de notre barreau et presque l'ordre entier m'autorisent à vous prier de leur faire l'honneur d'accepter leur invitation à un banquet de notre profession le mardi 1er novembre, comme témoignage de leur admiration respectueuse du grand orateur et avocat, et de leur reconnaissance pour avoir soutenu en tout temps l'indépendance des vaincus.

Mille amitiés des plus vives.

H. Brougham.

Berryer répondit :

Milord, mon illustre confrère et très bienveillant ami, je tiens à grand honneur dans ma vie les témoignages d'estime et d'affection que vous m'accordez en toute rencontre, et je ne peux assez vous remercier de la bonne grâce avec laquelle vous voulez faire partager au barreau anglais les sentiments favorables dont vous m'honorez. Je reçois à l'instant l'invitation que vous êtes chargé de me transmettre pour le mardi le' novembre prochain. Si j'ai pu, dans ma longue carrière, me montrer persévérant et zélé défenseur de tout droit légitime et des libertés publiques, je ne saurais en recevoir un plus noble prix que l'approbation des jurisconsultes, hommes d'État de la libre et monarchique Angleterre....

Accompagné de M. Desmarets, bâtonnier des avocats de Paris, M. Berryer n'arriva à Londres que le 5 novembre 1864, — le banquet était retardé de quelques jours, — et descendit chez lord Brougham. Depuis longtemps la presse anglaise avait annoncé ce voyage. Il prit les proportions d'un événement. Tout ce que la Grande-Bretagne comptait d'hommes remarquables s'empressa autour de l'orateur français comme s'il se fût agi d'un souverain. Le mardi 8 novembre, Berryer assista à la séance de la section de jurisprudence, et sa j)rësence y attira une foule nombreuse. Au nom de ses collègues, sir F. Kelly déclara « qu'il lui était impossible de dire à quel point il était heureux de voir au milieu d'eux, en URe pareille occasion, le plus illustre membre du barreau

français, M. Berryer, le premier de tous dans la génération actuelle.

Le lendemain, Berryer se rendit avec lord Brougham à la cour du banc de la reine, à Westminster. Lorsqu'il entra, les juges et les avocats se levèrent pour lui faire honneur; le lord chief justice d'Angleterre s'avança vers lui, le priant de venir s'asseoir à la droite du siège de justice. Le soir de ce jour, dans la salle de Middle-Temple, le barreau anglais offrit à Berrj^er un somptueux banquet de plus de quatre cents couverts. Au milieu d'acclamations enthousiastes, l'attorney général fit remarquer « que jamais on n'avait vu d'assemblée pareille à celle qui remplissait la salle en ce moment : que l'on y voyait la fleur de la magistrature anglaise et des personnages dont les noms étaient fameux depuis longtemps....

« Et maintenant. Messieurs, ajouta-t-il, je vous prierai d'avoir avec moi l'honneur de boire à la santé de l'illustre citoyen, du patriote éminent, du grand orateur, de l'avocat sans rivaux, enfin, que nous avons le bonheur de posséder parmi nous dans cette mémorable séance. » {Applaudissements.)

Puis ce fut le tour de lord Brougham qui, dans un parallèle très applaudi, compara Berryer au fameux Erskine, « l'un des plus grands avocats que le monde ait jamais connus, e avec lequel l'orateur français peut sans crainte soutenir la comparaison. » Après lui, le représentant du gouvernement, le chancelier de l'Échiquier, M. Gladstone, prit la parole.

Cette réunion, dit-il, ajoutera une preuve nouvelle aux nombreux témoignages déjà donnés de l'amitié cordiale et croissante qui unit les deux grandes nations de France et d'Angleterre.... [Applaudissements.)

Je suis heureux d'offrir à M, Berryer le juste tribut d'admiration

que méritent les actes si honorables dont sa vie est remplie; car sa personnalité est grande, non seulement par ses actes, mais plus encore par son dévouement aux principes indestructibles qui constituent un barreau libre et indépendant, obligé, par les plus hautes considérations, de faire entendre la voix de la vérité en toutes circonstances. (Applaudissements.)

Berryer, profondément ému, répondit par l'éloge du barreau anglais.

.... Vous daignez me complimenter sur les travaux de ma vie, ditil. J'avoue que je me sens humilié quand je me rappelle ce que furent les avocats anglais, ceux qui m'ont honoré de leur pmitié, ce que furent lord Lyndhurst que nous pleurons tous, et cet autre grand homme qui a voulu m'initier à toutes les grandes choses de ce pays, ce noble propagateur de tous les progrès, de toutes les institutions libérales même dans cette libre Angleterre, ce grand homme que je salue, lord Brougham. [Applaudissements.)

Après cinquante ans de travaux, j'ai reçu de mes confrères de France un témoignage de fraternelle sympathie. Mais là, j'étais au milieu des miens. J'étais soutenu par cinquante années de relations amicales.... Mais près de vous, je ne saurais dire ce que je sens. Si; laissez-moi dire ce que j'éprouve en ce moment : il me semble que c'est la voix de la postérité que j'entends tomber de vos lèvres I.... (Applaudissem,ents.)

Il fallut encore que Berryer assistât au banquet annuel du lord-maire de Londres avec les plus hauts personnages de l'Angleterre et les représentants des puissances étrangères. € Un accueil chaleureux, disent les Débats du 12 novembre, a été fait à M. Gladstone, à lord Granville, au lord chancelier, à lord Brougham, à M. Berryer et à lord Palmerston. » Cette cérémonie, écrivait Berryer, très intéressante par l'accomplissement des antiques usages de la vieille Angleterre, offre (malgré l'obligation de rester environ cinq heures è, table) un des spectacles les plus curieux. A la fin du banquet la coupe d'amitié fit le tour de la table ; le lord-maire porta le premier toast à la reine ; puis, en terminant son discours politique d'usage, lord Palmerston, chef du gouver-

nement, prononça à l'adresse de Berryer ces pal oies flatteiuîes :

.... Vous voyez ici un étranger de la plus haute distinction, M. Bern-er [Yifs applaicdissemejits) : cet homme qui a atteint le point culminant, l'apogée de la gloire dans son pays, cet homme dont le nom est européen, sans rivaux dans le barreau, aussi respecté qu'estimé pour la dignité de son caractère, pour l'élévation de son esprit et la noblesse de ses sentiments, qualités indispensables lorsqu'elles sont jointes, comme en lui, au talent et à l'éloquence, pour faire, du caractère d'un avocat et même de tout autre homme, un modèle de perfection. {Applaudissements.)

Je suis vraiment heureux, INIilord Maire, que vous ayez l'occasion de rendre hommage aux talents et aux capacités, intellectuelles du peuple français, en recevant à votre table celui qui est l'un de ses plus dignes représentants comme intelligence, et j'ajouterai comme patriotisme. [Applaudissements.)

.... Il n'est pas de spectacle qui parle plus haut à l'esprit et qui émeuve plus les cœurs, répondit Beriyer, que celui que nous voyons en ce moment, et, pour les yeux qui le contemplent, il en est qui seraient bientôt remplis des larmes du regret. Je me livrerais ici à de trop pénibles réflexions, en voyant à la fois maintenus à travers les siècles, dans la personne d'une reine bien-aimée, l'autorité royale fidèlement respectée et respectueuse elle-même des droits de la nation ; près du trône, ce grand corps héréditaire de la Chambre des lords, où vivent et les dignes héritiers de ceux qui ont fait jadis la gloire de ce pays, et les hommes éminents qui se sont illustrés par lee grands services des hautes intelligences au sein d'une nation éclairée. Plus loin, une Chambre des communes composée d'hommes librement élus, vrais représentants des intérêts et des volontés d'un peuple loyalement et intelligemment interrogé, et cette grande institution municipale dont vous êtes, Milord Maire, le digne et respectable chef, et qui, avec une majestueuse autorité et une entière indépendance, maintient les anciens droits et les fiers privilèges de cette antique cité. Ne vous étonnez pas, Milord Maire, des impressions pénibles que subit en ce moment celui qui a l'honneur de parler devant vous.... Mais, je n'oublie pas que je suis en dehors de ma patrie, et je m'arrête. Je vous salue, Milords, et je vous remercie ». {Applaudissements.)

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