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sonne n'en prévit mieux l'issue que Berryer, personne n'en signala les dangers avec plus de vigueur. Au mois de janvier 1864, l'adresse de la Chambre des députés constata les inquiétudes que cette expédition, succédant à celles de Chine et de Cochinchine, inspirait à beaucoup d'esprits. L'opposition proposa un amendement condamnant l'entreprise et demandant le rappel immédiat des troupes. Quoique très souffrant alors, Berryer intervint deux fois dans les débats, le 26 et le 27 janvier. L'orateur retrouva, en parlant de la France, ses fiers accents de 1840. Sans blâmer le principe de la campagne, il s'éleva énergiquement contre le fait d'avoir continué la guerre, seuls, après satisfaction reçue du gouvernement mexicain ; il signala la difficulté insurmontable de soutenir à une telle distance l'archiduc Maximilien, et prévit trois ans d'avance la banqueroute finale de l'entreprise, et l'intervention des États-Unis.
On a parlé de la gloire, dit-il. Oui, la gloire de nos soldats couvre tout, elle couvre toutes les fautes. Mais cette gloire, qui ne nous manque jamais, sera toujours la même, elle a été la même dans toutes les rencontres, dans tous les siècles. Depuis le premier jour de la monarchie française, depuis qu'un roi chrétien s'est assis sur le trône de France, le soldat français a toujours été le même, et, malheureusement, bien des gouvernements, et des gouvernements coupables, ont voulu couvrir leurs fautes par l'éclat toujours immanquable de la vaillance et de la gloire des soldats français....
Mais maintenant, continua- t-il, qu'attendez-vous pour en finir?.... Quand votre honneur est vengé, quand la victoire est revenue à vous, quand vous avez effacé tous les affronts que ces barbares ont essayé d'imprimer un moment sur le front de la France, quand vous avez ressaisi la victoire, quand vous êtes maîtres dans la capitale, quand vous avez fondé un gouvernement nouveau qui est entouré de toutes les forces dont il peut et doit user, tout est terminé, pourquoi ne pas vous arrêter?.... Pourquoi pas? N'y a-t-il rien de fait? N'avez-vous rien fait?.... C'est une confession que vous ne voudrez pas nous faire?
.... Si vous ne traitez pas avec le gouvernement que vous avez fondé vous-mêmes, c'est donc parce que ce gouvernement n'a pas la majorité du pays, c'est donc parce que vous seuls le soutenez, c'est
donc parce que les populations de ce pays courbent aujourd'hui la tête en présence de vos armes, mais qu'elles se relèveraient le jour où vos armes se retireraient.
Et c'est dans un tel pays que vous voulez amener un prince autrichien pour y représenter la majorité des populations, pour y être l'enfant de vos victoires!.... Non, non, vous ne le ferez pas! L'entreprise serait insensée. Vous vous livreriez à toutes les aventures Vous ne pouvez pas, par honneur, appeler le prince Maximilien au Mexique, si le pays est dans un tel état, si le gouvernement que vous y avez placé n'est pas assez puissant pour le soutenir seul. Ou bien si, malgré tout, vous persistez à l'y appeler, il faudra que voua l'y souteniez.
Le soutenir!.... Eh! Messieurs, ce pourra être pendant de longues années.... Songez donc, avant de consolider un royaume, un empire à trois mille lieues de chez nous, songez donc à ce qui nous est arrivé à nos portes ! Comment ! nous avions reçu un affront du dey d'Alger, nous avons vengé cet affront, nous avons fait tomber sa capitale qui est là en face de nos ports, et il nous a fallu quinze années de combats pour établir notre autorité sur une nation qui n'avait pas dans son sein des causes de déchirements intérieurs, qui n'était pas partagée en partis hostiles, et que nous délivrions du joug des Turcs, il nous a fallu quinze années de luttes pour arriver à pacifier l'Algérie. Quelle entreprise ne serait-ce donc pas que de pacifier le Mexique, d'y éteindre les passions politiques des partis qui le divisent, de les rallier à une monarchie nouvelle, alors que, depuis cinquante ans, il y a eu tant de bouleversements dans ce malheureux pays ! Combien n'auriez-vous pas à vaincre de résistances pour faii-e passer de pareilles populations de l'état républicain à l'état monarchique 1?....
Il ne se passa point de session que Berryer ne revînt sur cette grave affaire, et les événements ne donnèrent que trop raison à ses prophéties. — En 1866, lors de la discussion du projet d'adresse à l'Empereur, Berryer prononça un remarquable discours sur l'Algérie. Tout en excitant le gouvernement à développer la colonisation dans cette magnifique conquête de la royauté, il l'engagea à s'appuyer, pour réaliser cette œuvre, sur les peuplades indigènes, sur les Berbères et
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les Kabyles, et à se défier au contraire de l'élément arabe irréductible à notre civilisation.
Je demande que ces territoires arrosés de nos sueurs, arrosés de notre sang, que nous avons maintenus en notre possession par de si magnifiques efforts, ne soient pas de nouveau livrés à la race arabe ? Je demande que la civilisation s'y développe, s'y étende et y réforme autant que possible les maux des habitants du pays.... Sur trois millions de Kabyles, il y en a deux millions qui sont disposés à nous 8ui\Te, à nous comprendre, qui trouvent dans nos institutions, dans nos lois, de grandes homogénéités avec les sentiments qui les an" ment.
Ce sont ceux-là qu'il faut nous concilier. Mais l'Arabe sera à jamais irréconciliable avec nous tant qu'il gardera sa foi, et il ne l'abandonnera pas, parce que sa foi, c'est sa vie de liberté, de pillage, de capture, d'immolation d'ennemis, c'est sa vie en vertu du Coran. Jamais l'Arabe ne sera un Français, jamais il ne sera soumis à nos lois, jamais il n'entrera dans les intérêts que nous voulons servir. Il sera toujours l'ennemi, l'ennemi- incessant, se reposant un moment, quand il est effrayé par le développement de nos forces, puis reprenant son élan et se disant : Qu'ai-je à craindre? Si je suis vaincu dans mes premiers efforts, je me réfugie au désert; l'espace est là, qui protégera mon cheval et moi avec lui. Mais quant au Français, si je suis vainqueur, la mer est là qui l'absorberai....
Voilà le serment des Arabes i,
La question romaine et la question allemande préoccupèrent également Berryer. Comment il jugeait la politique de l'Empereur en Italie, nous l'avons dit précédemment. Lorsqu'en 1867 les troupes françaises allèrent, sous les ordres du général de Failly, chasser des États de l'Église les Garibaldiens et les Italiens, une interpellation eut lieu au Corps législatif. MM. Berryer et Thiers y jouèrent un grand rôle et défendirent énergiquement le pouvoir temporel du pape. Pressant M. Rouher de prendre parti, ils finirent par lui arracher cet engagement important : « Nous le déclarons au nom du gouvernement, l'Italie ne s'emparera pas de Rome, ja-
i. Œuvres parlem., V, p. 410.
mais! — Que signifient ces paroles, insista Berryer, que veut dire le mot Rome? » — Et M. Rouher de remonter à la tribune : « Il n'y a pas d'équivoque : il s'agit de tout le territoire actuel que possède le saint-père. C'est là ce que nous garantissons sous le nom de pouvoir temporel de la papauté. » L'assemblée entière souligna de ses acclamations les paroles du ministre : « J'ai éprouvé pendant le cours de cette discussion, ajouta Berryer, une impression profonde, une agitation intérieure de tous mes sentiments; et en entendant l'affirmation de tout ce qu'il y a de plus clair, de plus évident, de plus nécessaire, selon mon intelligence, je me suis senti heureux d'être en parfaite conformité et en parfaite commu • nauté de convictions et de vœux avec l'immense majorité de cette assemblée. » Ainsi Berryer terminait sa carrière politique par un service rendu à l'Église.
Ce fut au cours de ces débats que M. Thiers prononça ces paroles célèbres : <r On ne crée pas soi-même volontairement, et à sa porte, un État de vingt-cinq millions d'hommes.... Nous sommes entre deux unités, l'une que nous avons faite et l'autre que nous avons laissé faire, lesquelles se donnent la main par delà les Alpes.... Au nom de la langue, que n'adviendrait-il pas? Que n'irions-nous pas réclamer et que ne viendrait-on pas nous demander? » Berryer pensait comme M. Thiers ; il voyait avec inquiétude l'ambition toujours croissante de la Prusse. Il avait protesté avec énergie en 1864 contre la confiscation violente des provinces danoises : « Je ne connais pas de guerre plus déplorable, je n'en connais pas qu'on puisse regretter plus amèrement; jamais l'effusion du sang n'a été à la fois plus acharnée et plus inutile. » Deux ans plus tard, au commencement de la guerre d'Autriche, il fallut les cris et les murmures d'une majorité aveugle pour étouffer la voix du noble vieillard, demandant des explica-
tiens et réclamant une intervention du gouvernement en faveur de la paix.
La paix! c'était là le vœu de son âme patriotique : il y revenait à chaque instant dans ses derniers discours, comme si quelque sinistre pressentiment eût troublé son esprit, comme s'il eut prévu les malheurs qui devaient bientôt fondre sur la France.
.... Dans tout autre pays que le nôtre, s'écriait-il, il serait dangereux, il serait imprudent, je dirai même qu'il serait peu national de dire : Nous avons besoin de la paix. La France peut le dire tout haut à son gouvernement. (Très bien! très bien!) Nous avons besoin de la paix, votre premier devoir est de maintenir la paix de la France au milieu des États européens.
Sans parler des conséquences qu'une guerre qui viendrait à s'émouvoir pourrait entraîner, conséquences qui sont incalculables au point de vue général des intérêts, des intérêts du moment, au point de vue du développement du crédit privé, du développement de nos établissements industriels, de nos efforts pour soutenir la concurrence contre l'étranger; voyez cette masse énorme d'obligations, d'actions de toute nature qui circulent dans toutes les mains, dans toutes les classes, et jugez quelle catastrophe ce serait, quelle ruine pour toutes les familles en France, si une guerre venait engager notre malheureux pays avec le continent ! Cela est à faire trembler. Nous irions. Messieurs, à une horrible ruine. {Mouvements divers.) Je parle sans animosité, je parle avec conscience, avec honnêteté. A l'âge où je suis parvenu, l'avenir n'est pas fait pour moi ; je ne suis pas mû par des considérations personnelles, mais je serai toujours fidèle à ma passion pour les belles et heureuses destinées de mon pays 1. (Applaudissements.)
Dieu, en le rappelant à lui, épargna à Berryer la douleur profonde de voir envahie et mutilée cette France qu'il avait tant aimée et si bien servie. Ni la chute du régime impérial ni le triomphe de ses opinions et l'avènement même de son prince, s'il se fût produit, rien n'eût pu le consoler des humiliations de la patrie.