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M. de Falloux

à travers les provinces, l'impression allait grandissant; bientôt ce fut la voix de la Patrie elle-même; elle retentit par delà les frontières, par delà la mer et l'océan : l'étranger ne se montra pas moins touché que nous; les journaux anglais, italiens, américains, s'associèrent à la douleur de la France.

C'est un spectacle à la fois unique et profondément saisissant que de voir tous les partis, toutes les opinions, toutes les classes d'une société, tous les peuples qui marchent à la tête de la civilisation du monde, passer en s'inclinant devant le lit funèbre de Berryer. Reproduire ces voix innombrables qui expriment la louange, l'admiration ou le regret serait impossible. Contentons-nous d'en entendre quelques-unes; et d'abord Monsieur le comte de Chambord :

« La France perd dans la personne de M. Berryer un de ses plus nobles enfants, la cause du droit, son plus éloquent défenseur, et moi, un de mes plus fidèles amis. Je n'oublierai jamais, croyez-le bien, ce qui a fait durant le cours de sa longue carrière la force, la gloire et l'honneur de sa vie ; la constance de son dévouement, la sincérité de sa foi, la chaleur de son cœur, l'élévation de son caractère, la puissance de sa parole, l'ascendant de son génie. Je n'oublierai pas non plus. les services qu'il a rendus à notre cher pays, à ma famille et à moi-même. »

Il en est qui exaltent sa mort sublime : « A un homme qui avait si bien vécu, Dieu devait bien cette récompense de bien mourir. » (Le Siècle.) — « Ce tête-à-tête de quinze jours entre l'illustre malade et la mort, — elle toujours implacable, ne permettant pas un seul moment une lueur d'espérance; lui, ferme et serein, sans bravade et sans faiblesse, plus grand, plus affectueux, plus naturel, plus lui-même en un mot, à mesure que l'heure de la séparation approchait — ce

rruel tête-à-tête, adouci par l'amitié, divinisé par la prière, restera dans le souvenir de ceux qui en ont été témoins, et par eux, j'espère, dans le souvenir de tous, comme le plus utile et le plus vivifiant exemple à offrir à notre temps : la mort d'un grand citoyen qui a été en même temps la mort d'un grand chrétien. » {La Gazette de France.)

Ceux-ci célèbrent l'homme, son noble caractère, sa probité sans tache, son désintéressement : « C'est un des types les plus complets de la nature humaine qui vient de s'éteindre. » {Opinion nationale.) — « .... Mourir calme, fier, vénéré, sans une tache au front, sans une apostasie sur la conscience, sans un regret dans le cœur, sans un mensonge sur les lèvres ; se retourner en descendant vers la tombe et voir se dérouler tout un passé glorieux , consacré à la défense de ceux qui étaient opprimés, avaient besoin d'un soutien, de ceux qui, étant proscrits, avaient besoin d'une voix pour rappeler la patrie absente, d'un ami pour les consoler dans l'exil.

«Avoir pendant soixante ans servi toutes les causes trahies par la fortune et s'être fait le courtisan de toutes les vérités et de tous les principes qu'un jour d'émeute avait renversés ou que la main d'un despote avait asservis ; n'avoir eu qu'un drapeau, celui du droit, qu'une espérance, le triomphe de la vérité, qu'une ambition, le triomphe du juste ; avoir traversé les révolutions sans s'y salir, les oppositions sans s'y arrêter; avoir assisté, l'œil serein, à la curée, sans éblouissement et sans envie; tandis que tout gisait sur le sol à la portée du premier venu, avoir été le plus grand par l'éloquence et par le génie et n'avoir rien ramassé de peur de se souiller; n'avoir jamais pactisé et jamais renié, jamais salué aucun front taré et tendu la main à aucun pouvoir méprisé; avoir vécu qnolre-vingts ans, assistant à l'écroulement et ne bou-

géant pas; le regard toujours fixé sur le droit, n'avoir sacrifié qu'à la vérité et mourir : tel fut Berryer. j> {Auvergne.)

Ceux-là admirent davantage le clirétien. a Oh ! sainte Église de Dieu, s'écrie le P. de Pontlevoy avec Joseph de Maistre, les grands hommes t'appartiennent ! » {Études religieuses.) — « De cette bouche si abondante et qui depuis un demi-siècle n'a cessé de parler, il n'est pas sorti une seule parole qui pût nuire à l'Église, ni la blesser, ni seulement l'attrister. » {Monde.) — « Il était profondément chrétien^ celui qui fut toujours prêt à combattre en soldat pour la défense de l'Église. Mais, antipathique à toutes les intolérances, ennemi de toutes les exagérations, Berryer, s'en tenant aux préceptes du divin législateur, n'admettait pas que la religion nous défendit d'être citoyens et refusait de séparer ses devoirs de Français de ses devoirs de chrétien. Il était convaincu qu'on pouvait être à la fois fils du Christ par la foi et ses œuvres sans cesser d'être fils de son pays. > {Union nationale, Montpellier.) — « Défenseur des malheureux et des opprimés, M. Berryer combattait pour ceux auxquels l'Église réserve ses plus tendres prédilections. » (Monde.) — « Tant pis pour ceux qui ne veulent pas voir que se constituer le champion du droit, de la justice, de la liberté, c'est servir Dieu comme il doit être servi dans la vie publique, c'est porter si haut la cause de l'Église, qu'amis et ennemis sont forcés de lever la tête, soit pour l'attaquer, soit pour la défendre. » {Gazette de France.)

Tous sont d'accord pour reconnaître son patriotisme, son amour ardent de la France. — « Sa mort est un malheur national.... Il n'était pas l'homme de quelques-uns, mais l'homme de la France. » {France centrale.)

— « Berryer est un de ces hommes illustres dont le nom et le génie sont le patrimoine commun du pays où ils ont

brillé, et qui, s'ils peuvent appartenir à un parti pendant leur vie, n'appartiennent après leur mort qu'à l'éclatant faisceau des grandeurs nationales. L'éloquence, lorsqu'elle s'élève aux hauteurs où Berryer l'a portée, pour exprimer puissamment la constance des convictions et la fermeté du caractère, ne peut être revendiquée par aucune opinion exclusive. Elle glorifie une époque dans un homme, et l'hommage universel que lui rendent tous les esprits honnêtes n'est que la voix impartiale de la conscience publique. » (France.)

— « Son cœur, son talent, son caractère, jusqu'à ses traits, empreints d'une si noble et si cordiale franchise, tout en lui était français, tout respirait le plus sincère et le plus naturel accord entre la France d'autrefois et la France nouvelle. Bien longtemps avant que l'âge eût posé sur ce beau front sa couronne de cheveux blancs, on se sentait, rien qu'à le voir, en présence d'un ancêtre. De tous les préjugés de nos pères qu'il avait gardés, le plus invétéré, c'était que la France devait rester, en toute occurrence, le premier culte, le premier devoir, le premier dévouement de tous les Français. Qu'on vouh'it changer tout cela, qu'on eût l'imprudence ou le triste courage de sacrifier à de vaines théories un intérêt si clairement dominant, il refusait de le comprendre, il en gémissait, il éclatait en indignation éloquente. Pour lui, le cœur était toujours à gauche, et dans le plus profond de ce cœur, comme dans le saint des saints, il adorait l'image de la vieille patrie française, librement gouvernée par l'antique race des rois qui l'ont créée. » {Correspondant.)

Ce que les républicains semblent apprécier davantage chez Berryer, c'est le défenseur obstiné des libertés pui^liques. Parmi toutes ces voix on distingue celle de M. Jules Ferry : « Pendant seize ans, dit-il, on le trouva sur toutes les brèches et derrière tous les droits : la liberté de la presse, la liberté

d'association, la liberté de coalition, la liberté des élections, la liberté des correspondances l'eurent tour à tour pour défenseur. Les années avaient passé sur ce grand cœur sans l'attiédir; sa carrière s'achève comme elle avait commencé, au service des persécutés, et il semble rajeunir à plaider pour les vaincus, v. {Temps.)Fe[i s'en faut que les républicains, se rappelant qu'il a fait entrer Jules Favre à l'Académie et Jules Grévy au Corps législatif, ne le revendiquent comme l'un des leurs. Mais les royalistes ne le permettent point. 11 nous appartient, s'écrient-ils avec raison, « il est des nôtres, il est à nous cet homme dont toute la vie fut un battement de cœur héroïque, ce glorieux Français dont la patrie est fière à si juste titre. C'est dans la légitimité qu'il est né, c'est par elle qu'il a été formé à l'amour et à l'intelligence des grandes choses. C'est parce qu'il était catholique et légitimiste qu'il vient d'entrer triomphalement dans l'histoire. Aussi, grâce à Dieu, n'y entre-t-il pas seul ! La postérité saluera en lui plus qu'un grand homme ; elle saluera la haute personnification de notre immortelle idée, le radieux symbole qui est et qui sera toujours notre signe de ralliement : « Patrie et Religion, Droit et Liberté. » (Guyenne.)

Pendant que se produit en l'honneur de Berryer « cette explosion magnifique de la conscience publique, » dont nos courtes citations ne sauraient donner l'idée, le corps de l'orateur est exposé dans le vestibule du château, transformé en chapelle ardente. La devise qu'autrefois lui donna Charles X : Forum et Jus, se détache en argent sur les draperies noires. Sur le cercueil, pas d'emblème officiel, pas la moindre décoration, rien que sa robe à chaperon d'hermine, sa pauvre robe d'avocat, usée dans les luttes du prétoire, a portant dans ses plis froissés la marque de ses longs services et semblable à un drapeau déchiré que son délabre-

ment rend plus vénérable encore. » Les habitants d'Augerville gardent le corps, se succédant jour et nuit, et manifestant les regrets les plus touchants. On a retardé les obsèques jusqu'au lundi 7 décembre, pour laisser aux députations éloignées le temps de se réunir. Si Berryer était mort à Paris, quel imposant triomphe ! Le jour indiqué pour ses funérailles eût été le 2 ou le 3 décembre, et la grande cité révolutionnaire eût suivi tout entière le cercueil de l'orateur royaliste. Mais Berryer n'a pas voulu que sa mort devînt un signal de tumulte et d'agitation.

Le lundi, triste jour de brouillard et de pluie, les voyageurs affluent sur les routes boueuses qui mènent à Augerville. Les trains ordinaires venant de Paris sont insuffisants. Si grande est Taffluence qu'à la gare de Lyon il faut établir deux trains supplémentaires. Assisté de ses vicaires généraux, MM. Bougaud et Lagrange, et d'un nombreux clergé, Mgr Dupanloup préside la cérémonie, « menant, selon l'heureuse expression de son historien, le deuil de l'éloquence et de l'honneur. « Les cordons du poêle sont tenus par MM. de Sacy, directeur de l'Académie française; Grévy, bâtonnier de l'ordre des avocats de Paris; Thiers, député; Marie, représentant de Marseille ; le duc de Noailles, le comte de Falloux, Carmeaux, délégué des compagnons charpentiers, et Massy, bâtonnier du barreau d'Orléans. En tête du cortège, après la famille et les intimes amis du défunt, marchent le marquis de la Ferté-Meun, qui représente le comte de Chambord, la députation de l'Académie, composée de MM. Jules Favre, A. de Brogiie, Sainl-Marc-Girardin et Prévost-Paradol; puis le conseil de l'ordre des avocats au barreau de Paris et à la Cour de cassation, les députés, les délégués du barreau anglais, les bâtonniers de Gand et de Bruxelles, les représentants des barreaux de Belgique et de France, la députation du collège

de Juilly, les délégués des ouvriers charpentiers et typographes et plus de trois mille personnes. Excepté l'Empereur, tous ceux que Berryer a défendus assistent ou sont représentés à ses obsèques, depuis le dernier fils du maréchal Ney jusqu'aux princes d'Orléans.

Après la levée du corps, dans la cour du château d'Augerville, commencèrent les discours d'adieu. M. de Sacy exprima les regrets et la douleur de l'Académie française. La fin de -son discours exhale un parfum vraiment chrétien : « Que reste-t-il de M. Berryer malgré tous nos efforts pour lui rendre une seconde vie dans nos souvenirs ? N'est-ce pas à une poussière insensible, à de tristes débris qu'il faut cacher dans un cercueil et ensevelir sous une terre profonde, que nous adressons nos regrets? Oh! non. Messieurs. M. Berryer a emporté et il nous laisse un meilleur espoir. Il n'était pas de ceux qui pensent que tout finit avec ce corps fragile, avec cette bulle d'air qu'on appelle ici-bas la vie. Quelle chimère que toutes ces idées de gloire, de postérité, de solidarité entre ceux qui sont et ceux qui ne sont plus, si chaque vie humaine, en s'éteignant, nous plongeait tout entier dans le néant ! M. Berryer était chrétien. Nous aussi, nous croyons que tout ce qui faisait son caractère, son talent, sa foi, survit au coup de la mort, et c'est pour cela qu'il nous est permis de voir dans l'hommage que nous lui rendons sur cette tombe autre chose que la plus vaine des pompes et une cérémonie vide de sens. »

M. Jules Grévy exalta l'orateur; il rappela en termes émus les dons merveilleux, les triomphes éclatants, le lustre jeté par Berryer sur le barreau de Paris. M. Marie parla au nom de Marseille : « Qu'il me soit permis de distinguer, dans ce magnifique cortège des villes de France, une ville, une seule, qui m'a demandé d'être l'organe de sa douleur au

milieu de la douleur universelle. J'ai nommé Marseille. Elle pleure sur l'illustre orateur en qui elle avait déposé, confiante, tous les intérêts de sa brillante cité. Il tombe, hélas! ce grand orateur, au moment où, dans sa pensée, sa ville bien-aimée préparait à ses quatre-vingts ans un nouveau triomphe électoral. Oui, elle a raison de pleurer, car Berryer, qu'elle pleure, avait su rehausser encore, par la splendeur de son nom, ses splendeurs maritimes et industrielles.... »

M. le duc de Noailles apporta les adieux du parti royaliste, « parti consciencieux et convaincu, dont Chateaubriand était la plume et dont Berryer fut la voix. » — MM. Baraguet, délégué des typographes parisiens, et Garmeaux, délégué de la corporation des charpentiers, redirent en termes touchants le dévouement de Berryer pour les classes ouvrières et leur profonde gratitude. — M. de Falloux, après avoir rappelé le noble but que son vaillant ami avait poursuivi toute sa vie, « sans un seul jour de faiblesse, sans une heure de lassitude ou de défaillance.... la pacification des partis, des intelligences et des cœurs parmi ses contemporains, » termina par ces éloquentes paroles : y-y « Du ciel où Louis XVI et Malesherbes lui tendaient les bras, du sein de la récompense et de la lumière éternelles. Dieu veuille permettre que Berryer laisse encore tomber sur nous ses inspirations ; qu'après nous avoir enseigné à mourir comme à combattre, il continue à nous guider; que les mains qui se sont serrées sur sa tombe demeurent unies; que cette union survive à nos larmes, et que quiconque voudra rendre à Berryer un hommage et un respect dignes de lui redouble de dévouement pour la France, pour sa grandeur, sa sécurité et sa liberté. »

M. de Sèze parla pour tous ses confrères, les avocats de France; M. Bocher remercia encore une fois Berryer, au

nom des princes d'Orléans, de Tacte qu'il a lui-même appelé le couronnement de sa carrière, la récompense de toute sa vie ; le marquis de la Ferté-Meun fit entendre, de la part de M. le comte de Ghambord, « les accents de son affliction et de sa reconnaissance envers celui qui a donné tant de preuves de fidélité à son principe et de dévouement à sa personne. »

Par suite d'un regrettable malentendu, l'évèque d'Orléans ne put faire entendre l'éloge funèbre de Berryer. Mais l'histoire a conservé ses paroles; elles en valent la peiue.

« .... La religion est heureuse. Messieurs, de vous voir tous réunis, comme vous l'êtes en ce moment, sur ce terrain commun de l'amour du pays, dans l'hommage pieux et dans l'admiration pour ce grand serviteur de la France.

« Quel nom il laissera parmi nous ! Sa place est fixée à jamais à côté des princes de la parole humaine, de ces grands et rares orateurs de la tribune et du barreau, dont le souvenir reste immortel; et pour moi, je ne puis me défendre, même en ce moment, de le revoir dans les triomphes de sa pathétique éloquence, ni oublier l'éclair, les foudres et les tendresses de sa parole, lorsque, même vaincu par le vote, il arrachait à toute une grande assemblée des cris d'admiration et des pleurs, je l'ai vu.

« Mais non, laissons ces souvenirs de gloire. 0 mon excellent et illustre ami, je ne veux plus rien voir en vous, comme le disait autrefois Bossuet à Gondé, de ce que la mort efface.... Vous vivrez, j'en atteste la bonté de Dieu ; vous vivrez au sein de son éternelle miséricorde, dans cette gloire plus haute qui ne passe pas ; et nous prions sur votre tombe avec une ineffable espérance.

«^'Messieurs, laissez-moi vous le dire, beaucoup d'entre vous parcourent, et avec éclat aussi, cette grande et périlleuse carrière de la vie publique : puisse un tel exemple

n'être pas perdu pour vous, et faire sentir à tous le bienfait de sa foi, le grand besoin de Dieu qui est au fond de nos âmes, et la suprême consolation des espérances éternelles.

<t Une dernière parole, Messieurs. On élève aux hommes illustres des monuments. Je ne sais s'il sera possible d'en élever à notre ami un qui soit digne de lui. Mais déjà son buste appartient au barreau de Paris, auquel il l'a légué ; et il sera *^ien placé dans le palais de la justice, au pied du portrait de son père, entre la Sainte-Chapelle et la salle des conférences de ce barreau français, de cet ordre des avocats si brillant et si courageux, dont il était le modèle et la gloire. En voyant cette belle tête, cette majesté souriante, en demandant à leurs anciens quel était ce puissant orateur, les jeunes gens apprendront le culte de l'éloquence, du dévouement, de l'honneur et de l'intégrité.

« Sa tombe, déjà préparée près de cette petite église, perpétuera le souvenir de cette journée, où tous les dissentiments furent oubliés devant une belle âme, où le deuil d'une famille devint le deuil d'un pays. Cet humble monument marquera la place où les habitants de ce hameau aimaient à voir ce noble vieillard découvrir sa tête blanchie et incliner son front, son talent, son passé, sa gloire devant cette Église catholique, si faible et si forte, victorieuse du temps ei de la mort, qui change les doutes en certitudes, les fautes en repentirs, les douleurs en espérances, et qui, même devant les froides pierres de la tombe, s'écrie : Elevaminî, portée œternales : Ouvrez-vous, portes éternelles! »

Le vœu du grand évêque s'est réalisé en partie. Dans cette émouvante journée que nous venons de raconter, devant le cercueil même de l'orateur, au milieu de cette foule immense accourue de tous les points de la France, l'idée vint d'élever à Berryer, au Palais de justice, un monument digne de lui.

Une souscription fut ouverte d'où devait sortir cette œuvre magnifique de Ghapu que tout le monde a vue et admirée dans la salle des Pas-Perdus K

Berryer est représenté debout, sur un socle élevé, la tête fièrement jetée en arrière, les lèvres entr'ouvertes, dans l'attitude de l'orateur. Il semble qu'on pourrait dire à ce marbre vivant ce que Michel-Ange disait à son Moïse : « Parle ! mais parle donc ! » Une toge majestueusement drapée flotte sur ses larges épaules. Il appuie la main gauche sur la tribune, tandis que la droite, repliée par un geste superbe, indique le cœur, source des nobles pensées et des convictions ardentes. A ses pieds, appuyés au piédestal, deux groupes admirables. D'un côté, c'est l'Éloquence qui, tournée vers l'orateur, l'écoute avec ravissement et semble saluer en lui un de ses modèles les plus accomplis ; de l'autre, c'est la Fidélité, calme, sûre d'elle-même, les deux mains jointes posées sur l'écusson de France aux trois fers de lance de Clovis, de Charlemagne et de Hugues Gapet, aux trois fleurs de lis de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV.

L'inauguration de ce monument eut lieu au Palais de justice, le 20 janvier 1879, dans une cérémonie imposante, où la magistrature et le barreau, nos assemblées délibérantes, l'Académie française, l'armée et le clergé, l'aristocratie et le travail, la politique et les lettres s'étaient donné rendezvous.

L'an dernier, la Chambre des députés s'honorait ellemême en décidant l'érection d'une statue à Berryer en face de cette tribune française qu'il avait illustrée.

A l'hôtel de ville de Paris, sur le Forum de Marseille, à Juilly, l'orateur possède aussi des statues. Il reste qu'on les

1. La maison Fronient-Meurice, à Paris, vient de mettre en vente une réduc tion très remarquable de la statue de Berryer.

regarde, que sa fière image soit sans cesse devant nos yeux pour nous rappeler à de viriles, à de chrétiennes pensées ! La jeunesse française, nous le répétons, ne saurait s'offrir un plus beau type d'honneur et de vertu. Plaise à Dieu qu'elle le comprenne et que Berryer trouve dans notre pays des émules et des imitateurs! Sans doute, un tel génie oratoire- semble presque inaccessible, et Dieu le réserve à de rares élus. Mais les sources où ce génie a puisé, où ce caractère s'est fortifié, où Berryer a trouvé ses plus sublimes inspirations, ces sources ne sont-elles pas ouvertes à tous ceux qui veulent être des hommes : la foi, l'amour du pays, la passion du droit, le culte indivisible du devoir et de la liberté.

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