‹ BerryerChapitre 35 sur 211 · JOid., p. 13J · texte numérisé non relu

JOid., p. 13J

porelle des rois vis-à-vis du souverain pontife et la suprématie du concile général sur le pape. Dans son ouvrage : La Religimi considérée dans ses rapports avec Vordre politique et social, Lamennais s'éleva violemment contre la déclaration ; il la traita d'hérétique et d'athée, prétendant qu'elle menait la France au schisme. Selon lui, les rois sont soumis à la papauté, pour le temporel comme pour le spirituel. « Le- Christ est venu, disait-il, il a institué la papauté, chargéed'imposer aux peuples l'obéissance légitime, aux rois un gouvernement plein de respect pour la liberté des peuples, et quand un litige s'élève, décidant souverainement entre eux. »

Lamennais avait averti Berrj-er : « Nos ennemis crieront, insulteront, calomnieront, mais ce qui sera dit sera dit. » En effet, beaucoup d'évêques protestèrent ; le gouvernement fit saisir l'ouvrage et traduisit l'auteur devant le tribunal de police correctionnelle. « Je leur apprendrai ce que c'est qu'un prêtre, » dit Lamennais. Il comparut le 20 avril 1826 ; Berryer était à ses côtés.

« L'amitié, l'admiration, lui inspirèrent, dit M. Develle *, une plaidoirie que l'on regarde à juste titre comme son chefd'œuvre. » Il ne s'inspira pas seulement de ses sentiments. Il fallait plus que cela pour aborder ces délicates et brûlantes questions. Depuis plusieurs années la théologie préoccupait son esprit et attirait son âme entière. Profondément catholique, il l'avait étudiée d'abord pour éclairer sa foi, mais aussi pour se rendre utile aux jeunes gens qui se pressaient en foule à ses conférences. Le gallicanisme de l'ancien clergé et les doctrines excessives de M. de Lamennais lui déplaisaient également. En face des attaques injustes qui chaque jour s'élèvent contre la religion, disait-il, « il ne s'agit point

1. Éloge de Berryer, p. 16, par J. Develle, aujourd'hui ministre des Affaires étrangères.

de la déclaration, il s'agit de la liberté, il s'agit de savoir s'il y aura une Église indépendante, une religion respectée, des prêtres protégés par une loi commune ^ » C'est sur le terrain de la liberté des opinions, garantie par la Charte, qu'il se va placer, de façon toutefois à ne point froisser le plus difficile des clients.

Berryer s'étonne d'abord avec raison de voir un tribunal correctionnel s'ériger en cour théologique.

Une discussion théologique, une controverse sur des points de doctrine et de discipline religieuses vont être agitées dans l'enceinte de la police correctionnelle ! Un prêtre de l'Église catholique est amené H cette barre ! Un écrivain que l'Europe catholique honore de ses suffrages, dont la religion applaudit et bénit les travaux, est poursuivi et confondu avec les libellistes et les pamphlétaires ! Est-ce donc que de nos jours on veut mettre en oubli et la majesté de la loi chrétienne, et la vénération due à un ministère sacré, et jusqu'au respect qu'inspira toujours la dignité du talent ?

La conscience publique en est si profondément offensée, que de toutes parts on se refusait à croire que M. de Lamennais dût se présenter à votre audience. Mais lui, Messieurs, ferme et inébranlable dans sa foi, dans ses devoirs et comme prêtre et comme catholique, il n'est pas moins fidèle à ses devoirs comme sujet ; il sait honorer la justice du roi et n'a point hésité à comparaître devant vous aussitôt que la citation lui a été donnée s.

Que lui reproche-t-on ? De soutenir une opinion factieuse et de combattre la déclaration de 1G82. Et Berryer, précisant d'abord la doctrine incriminée, montrait avec une science admirable cette même thèse, cette même opinion soutenue et discutée dans le cours des siècles par les Pères de l'Église, par les plus grands docteurs, par les conciles, par Fénelon, Bossuet et Leibnitz eux-mêmes. Alors il avait beau jeu pour s'écrier :

yi. l'avocat général a oublié de vous prévenir que la première

phrase de M. de Lamennais est traduite des constitutions aposto liques, la seconde de saint Grégoire de Naziance, la troisième de l'évangéliste saint Marc, la quatrième de l'apôtre saint Paul; qu'enfin le dernier paragraphe est en son entier la traduction littéjale d'une lettre du pape saint Symmaque à l'empereur Anastase ! Voilà le corps du délit.... C'est dans ces pages détachées de l'ouvrage qu'on a prétendu découvrir des germes de désordre! une prédicatio7i de la révolte ! un enseignement aux sujets du droit de résistance contre les princes !!....

Il faut, pour condamner l'auteur, flétrir les opinions de Fénelon et de Bossuet, réformer les censures de la Sorbonne, condamner et les papes et les Pères de l'Église, et les saints et les apôtres, discuter dans une juridiction laïque les décisions des conciles, commenter les livres sacrés, que dis-je ? interpréter les paroles mêmes de Jésus- Christ !.... Quant à moi, Messieurs, je n'hésite point à déclarer que je ne me sens ni la force ni le courage d'entrer dans une pareille discussion au péril du scandale qu'elle ferait naître. Je dirai plus, je n'en ai pas le droit....

Abordant ensuite la fameuse déclaration, Berrj^er en rappelait l'origine malheureuse ; il prouvait, textes en main, que Bossuet et Louis W\ lui-même l'avaient répudiée. Le grand roi, en effet, écrivait au pape en 1693 : « Je n'ai obligé personne à la soutenir contre sa propre opinion.... et j'ai donné des ordres pour que les choses contenues dans mon édit de 1682 ne soient pas observées.... »

Et quand même ! ajoutait l'orateur : comment admettre que l'édit de Louis XIV conserve force de loi après la Révolution française et sous l'empire de la Charte constitutionnelle ?

Qui ne comprendra que dans un pays où désormais toutes les croyances, tous les cultes sont également admis, salariés, protégés par la loi de l'État, l'indépendance et l'autorité du sacerdoce, interprète véritable et légitime défenseur de la doctrine, doivent être plus sévèrement respectées?... Si au milieu d'un grand nombre de cultes également tolérés, l'autorité civile essaie de faire peser sur les peuples l'insupportable joug de croyances imposées par une volonté humaine, bientôt toute la religion ne sera plus que l'œuvre du pou-

voir politique ; ce pouvoir^ déterminant les dogmes et fixant la discipline, voudra commander à la conscience, qui ne doit obéir qu'à Dieu. Dès lors, on est conduit à une religion politique, et par là même souverainement intolérante, parce que cette religion devient une loi dont la violation doit être punie comme celle de toutes les autres lois. C'est marcher à l'établissement d'une Église nationale, qui n'est que la substitution d'une autorité particulière à l'autorité de la véritable Église et de son chef. Tel est l'exemple que présenta l'Angleterre en ces temps où, suivant Bossuet, « la foi allait au gré des rois.... »

Et Berryer terminait par ce magnifique éloge de l'Église :

.... Ne respecterons-nous pas l'indépendance de cette sainte religion catholique, à qui seule est due la noble indépendance des nations modernes? Pouvons-nous oublier, dans nos injustes défiances, que l'esclavage a disparu partout oi\ elle a porté ses lois, et que l'Europe lui doit l'heureux tempérament de ces institutions monarchiques dont l'antiquité ne nous laissa point d'exemple ? A qui osera-t-on faire un crime de vénérer dans son cœur et dans ses paroles cette grande puissance spirituelle, qui, toujours vigilante pour les rois et pour les peuples, leur fait sans cesse entendre ces nobles enseignements, fondements sacrés de tout ordre, de toute dignité, de toute liberté dans les États f Peuple, obéis à ton roi, il est l'image de Dieu sur la terre ; roi, garde-toi d'oublier dans les pompes de ta grandeur que le dernier de tes sujets est ton frère i.

Lamennais prit alors la parole ; il ne dît qu'ime phrase ferme et dédaigneuse :

Je dois à ma conscience et au caractère sacré dont je suis revêtu, de déclarer devant le tribunal que je demeure inêbranlablemont attaché à tous les principes que; j'ai soutenus,, c'est-à-dire à l'enseignement invariable du chef de l'Église ; que sa foi est ma foi, sa doctrine ma doctrine, et que jusqu'à mon dernier soupir je continuerai de la professer et de la défendre.

Puis les juges se retirèrent ; leur délibération dura longtemps et aboutit à ce verdict dérisoire qui ne satisfit personne : M. de Lamennais paiera trente francs d'amende f

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