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CHAPITRE VII

Depuis plusieurs années, Berryer ne s'occupait plus de politique. Il n'était sorti de sa résen'e qu'en 1828, sous le ministère de Marti gnac, pour prendre la défense des Jésuites. A son avis, la chute malheureuse de M. de Martignac, en 1829, fut la cause première de la révolution. Charles X avait accordé aux Chambres le ministère libéral qu'elles réclamaient et les libéraux le renversèrent. « Franchement, avouait l'un d'eux, le feu duc de Broglie, il fallait être aussi étourdis que nous le fûmes pour faire ce que nous fîmes. »

Longtemps après, un soir, à Augen-ille, M. Thiers interrogeait Berryer sur ces événements : « .... Si la gauche eût mieux accueilli le ministère Martignac, répondit Berryer, le roi n'eût pas, de son propre mouvement, abandonné cette voie.... Le prince de Polignac, son ami de jeunesse, ne lui paraissait point un grand politique, et de ce côté il le tenait plutôt en méfiance. Ce qui le rapprocha tout d'un coup de ce funeste ami, c'est que M. de Polignac et ses auxiliaires aux Tuileries avaient toujours prédit au roi que ses concessions seraient inutiles, qu'elles ne désarmeraient point l'opinion, et que tôt ou tard on serait contraint d'appeler un minis-

tère exclusivement royaliste, pour livrer et gagner la dernière bataille de la Royauté contre la Révolution.

« Au retour du voyage d'Alsace, le roi était exultant et prodiguait à son ministère les témoignages de satisfaction; mais quand la gauche commit, grâce à la connivence de l'extrême droite, l'impardonnable faute de mettre M. de Martignac en échec, le roi se ressouvint des prophéties de M. de Polignac, crut rendre une justice tardive au coup d'œil politique d'un ami jusque-là méconnu, et se livra dès lors sans réserve, non comme on l'a trop cru, à son affection personnelle, mais à quelque chose qui pouvait ressembler à une amende honorable....

a Quant au prince de Polignac, ajoutait Berryer, je ne vous en parlerai qu'avec regret et respect : c'est lui qui m'a ouvert la carrière politique. Il avait un grand culte de sa maison, et dès l'enfance une haute opinion de sa destinée.

« Les Polignac sont originaires d'Auvergne, où des proverbes populaires attestent leur grandeur. Au sommet d'une petite montagne près du Puy, on voit les imposantes ruines d'un château féodal, bâti, d'après la tradition, sur les restes d'un temple d'Apollon, et l'on citait autrefois dans la contrée cette vieille légende : <r Si le roi venait à manquer, qui est-ce qui serait roi ? M. de Polignac. — Si Dieu venait à manquer, qui est-ce qui serait Dieu ? M. de Polignac, s'il le voulait bien. »

€ Cette présomption native n'était pas le seul danger du prince de Polignac. .Je dois vous l'avouer, il était visionnaire dans la véritable acception du mot. Il se croyait en communication surnaturelle avec le ciel *.... »

i. De Talloux, Mémoires d'un royaliste, t, II, p. 270

Ainsi, Berryer tenait en haute estime la personne de M. de Polignac, mais il le jugeait, comme tout le monde, un politique dangereux, un illuminé. Il désirait son succès, sans l'espérer. Lorsqu'il s'agit de constituer le cabinet, Berryer s'y intéressa. On lui offrit de devenir secrétaire d'État: soit qu'il n'eût pas confiance, soit qu'il se réservât pour les luttes parlementaires, il refusa son concours. « Il paraît que le projet a été abandonné, écrivait Lamennais; j'en suis bien aise pour notre ami, qui ne pourrait que perdre à ce changement de position. » En revanche, Berryer approuvait M. de Polignac, qui travaillait à faire entrer dans son ministère, avec les chefs de la droite, les membres les plus distingués de l'opposition. Mais l'impopularité de M. de Polignac était si grande que tout le monde déclinait ses avances. MM. Roy, Decazes, Laine. Pasquier, Chateaubriand, l'amiral de Rigny et bien d'autres refusèrent successivement. « ' Sire, c'est perdre la monarchie! disait M. Roy à Charles X. — Eh bien, mon cher comte, séparons-nous, je m'adresserai à d'autres personnes. » Berryer fut envoyé chez Casimir Périer, qui se montra flatté de la démarche. Mais, malgré son désir d'entrer dans les conseils du roi, il ne se souciait pas, disait-il, de compromettre son influence avec M. de Polignac. Il fallut faire appel à MM. de Bourmont et de la Bourdonnaye, les hommes les plus impopulaires de France.

« Goblentz, Waterloo, 1813, écrivait M. de Saint-Marc Girardin, voilà les trois principes, les trois personnages du cabinet.... Tordez le ministère, il n'en dégoutte que chagrins, malheurs et dangers! » Et Lamennais disait de son côté: « M. de Polignac préside le conseil, mais je doute fort qu'il préside aux événements. » Que se proposait-on ? Personne ne le savait, pas plus M. de Polignac et le roi lui-même que le public. « On ne peut avoir confiance en

- L-6 nous, avouait le plus distingué d'entre eux, M. de Montbel, parce que nous ne pouvons en avoir en nous-nicincs. »

Cependant Berryer entrait, le 4 janvier 1S30, dans sa quarantième année. Deux jours plus tard, une ordonnance royale le nommait président du collège départemental de la Haute-Loire, c'est-à-dire le désignait aux électeurs comme candidat du gouvernement. Depuis quelques semaines, en offet, le siège du Puy était vacant. Le 10 janvier, Borryer fut admis à l'audience royale pour prêter serment. Toute sa vie, le grand orateur a gardé souvenir du gracieux accueil qu'il reçut alors. « Je n'ai pas connu, disait-il plus tard, de cœur plus loyal et plus aimable que celui de Cliarles X. » « Il y a longtemps, monsieur Berryer, quejelesguettais, ces quarante ans, » lui dit le roi en l'abordant. Puis il l'entretint de son élection et des espérances qu'il en concevait. Par la plus charmante des flatteries, il entr'ouvrit l'avenir et montra à son interlocuteur la haute situation que son éloquence allait lui donner au Parlement et les grands services qu'il pourrait rendre à la monarchie et à la France.

En pareil cas, Charles X parlait avec abandon et simplicité. On se sentait bientôt à Taise; on finissait même par oublier qu'il était le roi. Il aborda avec Berryer les plu» hautes questions de la politique. Plus que tout le reste, la situation de la France en Europe le préoccupait. Navarin, l'afFi-anchissement de la Grèce, l'expédition d'Alger même, déjà décidée, lui paraissaient comme un brillant prélude. Il ne fallait pas s'en tenir là. Rendre à la France sa frontière du Rhin, voilà quelle doit être notre pensée de chaque jour. Et comment y parvenir? Par l'appui de la Russie. Une alliance étroite nous unit à la grande puissance du Nord. Dans la guerre de Turquie, nous venons de lui prêter un concours loyal et énergique. Désormais le sien nous

est acquis, et l'union va se resserrer de plus en plus. Mais bientôt le front du roi s'assombrit. La pensée lui revint des difficultés intérieures et de cette opposition systématique qui menaçait de faire échouer ses patriotiques desseins. Alors, ramenant son esprit en arrière, se rappelant les graves événements qui, quarante ans plus tôt, paralysèrent les nobles intentions de Louis XVI, il ajouta avec amertume : « Ah ! monsieur Berryer, si vous aviez vu la France en 1783, avec ses colonies, ses victoires sur l'Angleterre, son grand renom en Europe, dans tout l'éclat de la puissance!.... » Berryer comprit : « Oui, Sire, osa-t-il répondre, mais cet ancien régime, malgré ses grandeurs, est tellement mort qu'il n'a pas même laissé une poussière pour le rebâtir. » Le vieux roi sourit de cette hardiesse : « Vous me rappelez Cazalès, dit-il, vous êtes jeune, vous avez la parole en main; ce gouvernement de discussion vous convient, je le conçois. » Puis il ajouta avec une grande fermeté : « Au reste, ne craignez rien, j'ai donné ma parole à la Charte, je la lui tiendrai K » Quelques jours après, Berryer partait pour l'Auvergne. Déjà un de ses amis, avocat au conseil d'État, M. Mandaroux- Vertamy, avait préparé son élection. C'était le 19 janvier. Berryer voyageait de nuit, gagnant Le Puy par le plus rude des hivers, à travers ce rude pays de montagnes, par des chemins plus rudes encore. Tout en dormant, il sent la voiture s'arrêter brusquement. Il se penche à la portière : le conducteur dételait les chevaux : « Que faites-vous donc ? » lui demande Berryer. — Et l'homme de répondre que la berline prise dans la neige ne peut plus avancer ; c'est pourquoi il va laisser les vo3'ageurs et retourner au relais avec les chevaux. Aussitôt Berryer descend, il harangue vi-

J. M. de Lact.-nbe, Corresp., 10 août 1889,

vement le cocher, lui reproche sa lâcheté, lui fait atteler les chevaux à rebours, et pousse aux roues lui-même avec son domestique. Après maints efforts, la voiture sort de l'ornière. Mais pendant ce temps le froid a saisi Berryer, il tremble de fièvre, ses membres sont paralysés. Heureusement sa berline est bien garnie. Son valet de chambre le déshabille, le frictionne, l'enveloppe de couvertures, et l'on ramène ainsi le futur député à l'hôtellerie, « drapé comme un empereur romain K » Le lendemain soir Berryer arriva au Puy. Les journaux de l'opposition l'avaient précédé et lui menaient rude guerre, car, aux yeux de tous, il était l'homme indispensable au gouvernement : a On compte sur M. Berryer pour tous les ministères, déclare le Constitutionnel; il aura à coup sûr les sceaux s'il n'opte pas pour les finances. » Et le journal ajoute qu'on fait au Sacré-Cœur des neuvaines pour son élection. Le National reproche au ministère d'avoir remué ciel et terre « pour placer à la tête de trente voix un avocat dont il ignorait l'élection et dont il ignore le talent. » Car, affirme le Journal des Débats, c'est « un homme d'un langage passable. » Il n'a que « de la faconde, » insiste le Temps. « Les jésuites, invente le Constitutionnel, viennent de faire nommer M. Berryer causidicus a consiliis et a latere summi Romani Pontifiais, et le pape lui a envoyé un superbe reliquaire. » Puis on s'en prend à l'homme privé, on conteste son désintéressement, son courage; on J'accuse d'ambition, on lui oppose le libéralisme de Berryer père ; on va jusqu'à lui reprocher de manquer de piété filiale : « Les talents de mon fils, riposte le vieil avocat, ses opinions politiques, sont des droits acquis qu'il lui appartient de défendre. Mais ni sa mère ni moi ne devons soufirir qu'on lui conteste les qualités du cœur 2. »

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