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CHAPITRE II

Cependant Thermidor avait rendu au pays une certaine paix, et Pierre Berryer entrait dans sa septième année. Il fallut songer à son éducation ; son père l'amena à Juilly le 30 avril 1797, et ses deux frères ne tardèrent pas à l'y rejoindre.

Depuis un an, le célèbre collège de l'Oratoire avait rouvert ses portes sous le nom d' « École secondaire de Juilly. » Un ancien élève, M. Gibert de Thieux, l'avait acheté comme bien national, pour le rendre à ses légitimes propriétaires. Ce fut le P. Prioleau, préfet des études avant la Révolution, qui devint supérieur. Patient, énergique, il avait besoin de l'être, car le dénuement était complet. Chaque matin, le supérieur lui-même revêtait la blouse, prenait la bêche et cultivait le jardin pour épargner le salaire d'un ouvrier. Dans un jour d'orgie révolutionnaire, une bande de sans-culottes venue de Meaux avait pillé la vieille chapelle abbatiale et contraint les élèves, en les menaçant de mort, à danser la Carmagnole autour des ornements sacrés qui brûlaient. Au lieu des noms glorieux de Bossuet, de Condren, de Malebranche et de Massillon, les corridors portaient en-

rore, au moment où Berryer arriva, les noms de Robespierre, de Marat, de Saint-Just et de Couthon. En peu d'années tout fut réparé. Le collège compta plus de deux cents élèves. Et si le P. Prioleau ne put y réunir, comme il le désirait, les membres dispersés de l'Oratoire, il eut du moins l'honneur de sauver Juilly.

Pierre Berryer s'habitua facilement au collège. Il y entrait au printemps; et Juilly, avec les grandes allées pleines d'ombre de son parc, les salles de verdure où s'ébattent des bandes d'enfants joyeux, et les eaux paisibles de son lac, Juilly est charmant à cette époque de l'année. D'ailleurs, sa belle physionomie d'enfant si expressive et si franche, la vivacité de son intelligence et surtout la délicatesse exquise de son cœur eurent bien vite conquis toutes les sympathies. Berryer ne fut pas cependant l'élève le plus sage du collège. La tradition lui reproche nombre d'escapades et de tours d'écolier. Dirai-je qu'on l'accuse d'une grande faiblesse pour les lézards? « Ce sont, affirmait-il, les êtres les mieux organisés de la création : ils aiment la musique et le soleil ! » L'n de ses anciens camarades a dénoncé que tout au fond de son pupitre, entre le Gradus ad Parnassum et le Jardin des racines grecques, il nourrissait avec amour plusieurs de ces gentils animaux. Parfois aussi son humeur malicieuse lui inspira des épigrammes et des chansons contre ses professeurs; légères offenses d'ailleurs, facilement pardonnées, qui n'empêchaient point Berryer d'aimer ses maîtres et d'en être tendrement aimé.

Pierre Berryer était paresseux. Il ne goûtait point la grammaire, et le thème latin lui faisait horreur. Quand ses professeurs eurent épuisé tous les moyens, ils s'en vinrent trouver le supérieur et lui dirent : « Tout est inutile, et on ne fera jamais rien de cet enfant. — C'est bien, répondit

le P. Prioleau, qui était un homme de grand sens, faites venir Pierre Berryer. — Mon enfant, lui dit l'oratorien, le travail vous ennuie et vous ne voulez pas faire vos devoirs ? Eh bien ! asseyez-vous dans ce fauteuil : vous me regarderez travailler. Cela ne vous fatiguera pas, et vous ne ferez rien ; mais, entendons-nous bien, absolument rien. — Quelle chance ! se dit Berryer. Plus de dictionnaires ! plus de grammaires ! plus de thèmes ! » Et le voilà installé chez le directeur. Mille idées mutines gazouillaient dans sa tête d'enfant, et pendant une heure il se trouva vraiment très heureux.

Quand il eut bien savouré les douceurs de la fainéantise, l'ennui vint le tenter. Timidement, il allongea le bras pour prendre un livre. Mais le Père l'arrêta. «Vous oubliez nos conventions. Lire, c'est faire quelque chose, et vous ne devez rien faire. » Alors Pierre Berryer commença à trouver qu'il était très monotone de ne rien faire. Au bout d'une demi-heure, il hasarda quelques questions. On ne lui répondit pas. Le supérieur acheva la page commencée, puis il dit : « Vous désirez ne rien faire, moi je désire travailler ; je ne vous trouble point dans votre repos, ne me troublez pas dans mon travail. »

Trois heures s'écoulèrent ainsi, dont la dernière lui parut durer un siècle. Enfin, le P. Prioleau se leva et sortit dans le parc pour réciter son bréviaire. « Je suis sauvé, pensa l'enfant, je vais pouvoir jouer. » Mais quand il voulut s'élancer pour rejoindre ses camarades, le supérieur le retint par le bras. « Eh quoi! sont-ce là nos conventions? Jouer, c'est faire quelque chose. Restez auprès de moi. Nous irons et reviendrons d'un bout à l'autre de cette allée; seulement, vous pourrez vous asseoir si vous êtes fatigué. » Alors la nature ardente de l'enfant n'y tint plus : il promit

aTCc larmes de se corriger et il tint parole. C'est ainsi que, sans employer ni férule ni pensum, le sage oratorien sut dompter la paresse de son élève en lui faisant sentir ce qu'il y a d'insupportable dans une vie inoccupée. Longtemps après, Berryer bénissait la mémoire du P. Prioleau et affirmait qu'il lui devait tout.

« A Juilly, disait plus tard M. de Champagny devant l'Académie française, Berryer trouva une grande tradition littéraire, une intelligence des classiques de l'antiquité et des classiques de notre pays qui saisit vivement son esprit et lui imprima une marque indélébile ^ » Avec un de ses amis il apprit le grec assez pour pouvoir correspondre dans cette langue. Sa prodigieuse mémoire s'enrichissait sans cesse et pour toujours des plus belles pages des maîtres. Virgile et Horace lui devinrent familiers, mais Racine et Bossuet restèrent ses auteurs préférés. Et lorsqu'il en récitait des morceaux avec sa voix si douce, si claire et si pénétrante à la fois, maîtres et élèves l'écoute ient ravis, comme s'ils pressentaient que cet enfant deviendrait un jour le premier orateur de son temps et de son pays.

Mais ce que Berryer trouva surtout à Juilly, c'est une foi religieuse profonde. Dieu lui fit rencontrer à son entrée au collège un prêtre d'un grand cœur et d'une haute vertu, qui exerça sur sa jeunesse la plus chrétienne influence. Sa vie entière demeura comme parfumée de ce contact, et à l'âge de soixante-quinze ans, Berryer écrivait cette lettre touchante:

La mémoire du bon P. des Essarts m'est restée toujours présente et vénérée.... Chargé de la direction religieuse d'une partie des élèves, il était chéri de tous ; sa douceur était augélique. 11 nous donnait ses enseignements et ses soins avec une grâce qui avait tout le charme des tendresses paternelles. Il eut pour mon enfance étourdie des indulgences et une bonté touchante, qui pouvait être, comme

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