CHAPITRE XÎÎI
Pendant le gouvernement de Juillet, Berryer prit une part brillante aux débats sur la politique étrangère. Ce fut alors qu'il remporta ses plus grands succès de tribune et manifesta le patriotisme ardent qui a fait dire de lui : « M. Berryer est le plus complètement Français de tous les Français 1. » Personne n'eut jamais plus que lui le souci de la grandeur de la France dans le monde, le souci de sa dignité, de ses droits, de son extension civilisatrice. Ce ne fut point par esprit de parti qu'il blâma souvent la politique du gouvernement, mais parce qu'il la jugeait indécise, faible, pusillanime, contraire au véritable intérêt national. La preuve, ce sont tant de protestations ardentes qui reviennent sans cesse sur ce sujet....
Ils ont, eux, leurs jalousies, leurs défiances, leurs rivalités; nous avons, nous, notre unité puissante, notre attachement au droit, la résolution de protéger tous ceux qui ont besoin que le droit les maintienne dans le monde. Nous avous cela pour notre force. Nous ne portons pas attachées à nos bras une Pologne ou une Irlande. {Acclamations prolongées.) Nous sommes libres ; nous n'avons pas même
1. « The most thoroughly French of ail Frenchmen » J. Bigelow, Remembrâmes of Berryer. New- York, 1869.
chez nous, grâce à notre caractère, à ce qui forme les êtres sur Je sol' de la France, nous n'avons pas même l'embarras des partis. Je n'en connais pas.... [Applaudissements.)
Laissez-moi le dire, je n'en connais pas un où il y ait un homme assez coupable, assez peu digne d'être Français pour que, le jour où vous porterez noblement, fièrement, sincèrement devant l'Europe la question de ces grands intérêts français, quand il s'agira de l'intégrité de notre influence et de nos droits, pour qu'il y ait un homme de parti qui conserve le ressentiment. {Très hieii! très bien!) Je n'en connais d'assez haïssable nulle part 1 1 [Acclaiiiations générales.)
La preuve encore, c'est qu'il savait au besoin rendre hommage à ses adversaires, dire à M. Thiers en 1837:
Vous avez voulu conserver Ancône, vous avez voulu, pour être conséquent avec vous-même, chasser d'Espagne don Carlos : vous avez fait deux actes honorables. Monsieur. Et si vous revenez au pouvoir, quelque dissidence profonde qui doive naturellement toujours subsister entre nous, s'il vous est permis de faire pour la France quelque chose d'utile, de grand, je vous remercierai....
Il put se tromper, il se trompa même quelquefois; il eut les défauts de ses qualités et de sa race, défauts du Français, ardent jusqu'à la témérité, confiant jusqu'à la présomption, qui ne recule jamais, et veut se battre un contre quatre. Certes, la passion vibre dans ses discours, mais c'est la passion de la France, tempérée toujours par une haute raison et par une bonne foi à toute épreuve. Cette passion n'empêche point d'ailleurs une clairvoyance pénétrante. Il semble que Berryer ait pressenti la transformation de la vieille Europe. Cette œuvre politique, poursuivie, accomplie pendant les derniers siècles, maintenue après tant d'efforts et de guerres par nos rois, nos grands ministres, nos généraux, à savoir le maintien sur les frontières françaises dune Allemagne et d'une Italie divisées et impuissantes, cette œuvre
i. Œuvres parîem., IV, p. ISi.
de salut national , Berryer prévoit qu'elle est menacée et
compromise. Dès 1836, il jette un cri d'alarme, il dénonce
l'ambition croissante de la Prusse :
Vous ne voyez, dit-il, dans l'union des douanes allemandes provoquée par la Prusse, qu'un lien commercial qui serait rompu aussitôt que la guerre éclaterait. Détrompez-vous. En Allemagne on a considéré tout autrement la question des douanes prussiennes. Nous avons entre les mains un rapport de M. Bernstorf. L'auteur y examine comment on pourrait neutraliser l'influence française en Allemagne, quels seraient les moyens à employer pour fortifier l'unité allemande. M. Bernstorf en indiquait plusieurs ; il signalait la nécessité de former entre un grand État et de petits États des liens moraux et des liens d'intérêts matériels, et il indiquait le système de douanes prussiennes.... Je crois donc que le gouvernement français a eu tort de ne pas s'en occuper davantage i....
L'intervention de Berryer se fit sentir dans les principales affaires du règne, débats sur l'indemnité réclamée par les États-Unis, l'alliance anglaise, l'indépendance de la Belgique, la question d'Orient, les révolutions d'Espagne, l'Algérie et les colonies.
Napoléon P^ par les décrets de Berlin (1806) et de Milan (1807), avait déclaré en état de blocus les côtes anglaises, et prononcé la confiscation de tout navire qui entretiendrait des relations avec la Grande-Bretagne. Par suite, un certain nombre de navires furent saisis de 1806 à 1812, et les États- Unis réclamèrent une indemnité. Admise en principe par l'Empire, repoussée par la Restauration, la demande américaine fut renouvelée en 1830. D'accord avec les États-Unis, le gouvernement français fixa l'indemnité à 25 millions et