M""* de Janzé, Souvertîry, p. r
neur dans les assemblées délibérantes. Je vous ai dit quelle était notre pensée persévérante ; et je vous disais que c'était avec ces sentiments, avec ces convictions, avec ces pensées, que nous avons fait le voyage de Londres ; qu'avec ce sentiment nous avons porté des hommages, qu'avec ces pensées nous avons dit la vérité tout entière, la vérité sur l'état du pays, la vérité sur la ruine entière de tout ce qui, dans le passé, n'est que poussière et ne se peut ranimer ; la vérité sur la nécessité de n'admettre rien en France, de ne rien entreprendre désormais en France que par la volonté nationale....
A gauche : Très bien !
M. Berryer : .... La vérité sur le droit qu'a tout homme qui vit en France, qui s'y sent de l'intelligence et du cœur, de diriger les affaires et de défendre les intérêts de son pays.... Et maintenant il faut que je presse mes paroles, car vous êtes impatients, disait-on tout à l'heure. Eh bien, je dois dire qu'en face de ce prince et entre tous les Français qui étaient à Londres, pas un mot, pas une parole qui n'ait cimenté entre tous ceux qui étaient là, apportant leur hommage devant cette jeune et noble intelligence, devant cette âme élevée exempte de ressentiment, parce qu'elle est étrangère aux faits du passé, pas un mot, dis-je, qui n'ait cimenté une pensée d'union, qui n'ait été inspirée par la conviction que le dernier malheur pour un parti, ce serait d'être la cause d'un désordre ; qu'avant tout il faut servir la France, y user noblement et fièrement de ses droits, s'unir étroitement aux intérêts du pays, repousser toute idée de guerre civile, toute idée de guerre étrangère, s'unir tous sincèrement, bravement, si jamais le territoire était menacé. [Rumeurs.) Voilà ce qui s'est dit; voilà la conspiration de Londres tout entière ! {Exclamations.)
.... On peut bien combattre notre foi politique, mais on ne peut pas dire que nous ne sommes pas gens d'honneur ; non, nous ne craignons pas que la colère monte contre nous!.... Nous ne serons jamais de ceux qui cachent leurs pensées et leurs sentiments, caressant le pouvoir qui est debout pour le maudire au jour de son mallieur i.
Le 26 janvier, on aborda la discussion du paragraphe réprobateur, et ce fut une des journées les plus agitées de notre histoire parlementaire. Le président du conseil, M. Guizot, insista vivement pour que les termes mêmes du projet fussent acceptés :
Il nous a paru, dit-il.... que dans ces manifestations la moralité
\. Discours parlem., III, p. 296, 298.
politique.... — je dis à dessein la moralité politique — a été blessée. Ce û'est pas le danger, vous le savez, qui nous a préoccupés, c'est la moralité politique blessée, la conscience publique offensée.... Le paragraphe du projet d'adresse.... exprime le sentiment moral de la Chambre sur ce qui s'est passé à Londres; il flétrit l'oubli des devoirs du serment, l'oubli des devoirs du citoyen, l'oubli des grands intérêts du pays i.
Irrité des injures dont on accable son parti, excité à la fois par la droite et par la gauche ravie de faire échee au cabinet, Berryer reparaît à la tribune. Cette fois, malgré son aversion pour les personnalités, il est résolu à tout dire et jette à la face de l'imprudent ministre le souvenir du voyage qu'il a fait autrefois à Gand auprès de Louis XVIII.
Je ne veux pas me laisser animer aux paroles que je viens d'entendre. Je veux que vous en mesuriez vous-mêmes toute la portée.... Je ne reporterai pas mes souvenirs sur d'autres temps, je ne me demande pas.... (Bruit.) Permettez, je ne demande pas ce qu'ont fait les hommes qui viennent dire aujourd'hui qu'on a perdu la moralité politique, qu'on a manqué aux devoirs de citoyen. La moralité politique, mais que de choses se sont passées dans ce pays qui sont connues de tout le monde !
Lorsque rien ne menace l'existence intérieure du pays, en pleine paix, quand un prince banni, enfant, du pays qui l'a vu naître, parcourt l'Europe et va en Anrjleterre.... quand des hommes ont été, et le déclarent sur l'honneur devant vous, devant le pays, devant Dieu qui les entend, ont été saluer, oui, saluer cette grande infortune ; oui, lui parler de sa patrie, oui, lui dire que le premier besoin de ce pays était de demeurer en paix, de vivre par tous et du concours de tous, dans la pleine et libre exécution des lois.... quand ils ont trouvé dans ce prince banni ces sentiments et cette abnégation de toute pensée perturbatrice du pays, on vient vous dire que c'est une atteinte à la moralité politique, et que c'est avoir trahi les devoii'S de citoyea et on nous le dit à nous dans quelles circonstances 1
Je le demande, si nous étions allés aux portes de la France.... dtvant l'Europe assemblée en armes, porter quoi ? des conseils politiques, aurions-nous manqué à la moralité politique? Vous ne le pensez pas {Interruption au centre), vous vous en êtes glorifiés.
i. Giiizol. Ilisl. parlent., IV, p. 210, 220.
Eli bien, moi, je ne dis pas que je suis allé porter ou chargé de porter les conseils d'un autre ; je dis que je suis allé saluer le malheur, et dire à celai qui pouvait laisser s'élever dans son cœur un souvenir du passé, un souvenir de tout ce dont il a été dépouillé : « Laissez la France en paix ! »
.... Ces mots sont intolérables, se dit-on : ils sont gens d'honneur, ils sont gens de cœur, ils ont assez souvent répandu leur âme devant nous pour que nous sachions bien ce qu'il y a au fond ; en les blessant ainsi, nous leur ferons prendre la résolution de quitter l'Assemblée.... Quand une Chambre agit ainsi, quand elle prononce les mots de flétrir et de coupables, quand elle dit qu'on a manqué à la moralité politique et qu'on a trahi ses devoirs de citoyen, croit-elle donc et veut-elle garder dans son sein des hommes sur lesquels de pareilles marques sont appliquées ? Non, ou vous n'attachez aucun sens aux mots (Agitation), ou vous ne pensez pas ce que vous dites, ou vous abusez de la situation de majorité que vous êtes, ou vous n'infligez à ces hommes ces paroles si amères, si véhémentes, que pour qu'en ayant le sentiment ils s'expulsent eux-mêmes. C'est donc l'ex pulsion que vous voulez, oui, l'expulsion !
Les sentiments que j'ai dans le cœur, les convictions que j'ai dans l'intelligence, sont connus de ceux qui m'ont nommé.... Ils m'ont envoyé ici pour lutter contre des adversaires politiques.... Et vous croyez que timidement, quand je suis arrivé au milieu de cette Assemblée, contre les volontés, les paroles, les apostrophes, les accusations injustes de la majorité, je reculerais et je dirais : « La situation qu'on me fait est trop difficile, j'ai trop de cœur, trop d'éléva,tion d'àme pour la supporter, je me retire! [Exclamations) je ne remplis pas mon devoir ! »
Non, et je vous défie de remplir le vôtre....
Aussitôt Guizot se dirige lentement vers la tribune, et commence à expliquer son voyage de Gand. Mais à peine a-t-il prononcé ces mots : « Oui, je suis allé à Gand, » qu'un tumulte effroyable se produit. La gauche entière est debout et vocifère. Sans se troubler, Guizot regarde en face ses adversaires et répète avec plus de force : « Oui, je suis allé à Gand ! — C'était une trahison ! lui crie-t-on. — Vous avez prévu Waterloo! — Il fallait d'abord égorger les armées françaises. — Vous alliez organiser la guerre étrangère ! — Voilà ce qu'il faut flétrir. — Il est rentré sous le drapeau de
l'étranger! » — C'est un concert de cris et d'invectives qui dure une iieure et demie sans que l'orateur parvienne à s'expliquer. Il tient bon cependant, a pâle, les lèvres contractées, brisé de fatigue, mais la tête haute, maintenant ses adversaires sous la flamme d'un regard que rien ne peut faire baisser. » — « Messieurs, s'écrie-t-il, on peut épuiser mes f >rces, mais j'ai l'honneur de vous assurer qu'on n'épuisera pas mon courage. — Reposez-vous, lui crie-t-on du centre. — Quand je défends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable. » Enfin, il parvient à dominer le tumulte, et quand il a dit ce qu'il voulait dire, il jette à ses adv^ersaires ces paroles célèbres : « Quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on voudra, on ne les élèvera jamais jusqu'à la hauteur de mon dédain ^. »
Le lendemain la flétrissure est votée par 220 voix contre 190. Le courage de M. Guizot n'empêche pas qu'il n'ait commis une faute et la Chambre une injustice. Le parti légitimiste, qui commençait à se décourager de la lutte, se replia dans son exaspération ; depuis lors, sa haine contre le gouvernement de Juillet devint plus vivace que jamais.
Dans la séance du 29 janvier, les députés flétris envoyèrent à la Chambre leur démission, pour protester, disait Ber- Tyev, (( non contre un langage injurieux qui ne saurait noua atteindre, mais contre la violence qui nous est faite au mépris de nos droits. »
En se représentant à Marseille, Berryer tint ce langage à ses électeurs :
Animés du juste sentiment de nos droits et de nos devoirs, noua voulions, mes collègues et moi, demeurer au poste où nous avait appelas le libre choix des électeurs; mais nous avons reconnu qu'en