M. de Falloux
voirs indépendants, rexéciitif et le légiskitif, la Constituante avait commis une lourde faute. Nécessairement rAssemblée et le président deviendraient hostiles, entreraient en lutte. Et dans celte lutte, la France serait avec le prince Napoléon. Du moins Berryer en avait peur. De là ses hésitations, ses méfiances, ses perplexités patriotiques.
M""' de Janzé raconte dans ses Souvenirs intimes que le prince, voulant constater par lui-même les divisions des conservateurs et l'impossibilité de gouverner avec des hommes politiques qui ne s'entendaient ni sur le but à poursuivre, ni sur le choix des moyens, le prince Louis convoqua à l'Elysée MM. Thiers, Mole, Berryer et Montalembert. Il leur dépeignit les difficultés de la situation, l'émeute toujours grondante, le socialisme prêt à se ruer à l'assaut de la fortune publique, la nécessité d'un pouvoir fort ; puis brusquement, il demanda à chacun d'eux s'il se chargerait de composer un ministère.
M. Mole fut consulté le premier et battit en retraite. Il dit qu'il ne se sentait pas de force à concilier l'inconciliable, c'est-à-dire à gouverner avec le suffrage universel.
M. Thiers répondit : « Monseigneur, quand le roi Louis- Philippe eut besoin de moi dans des circonstances difficiles, il m'appela seul dans son cabinet, la porte fermée, et, après bien des débats, ne me laissa partir qu'on me confiant la présidence du conseil.... avec pleins pouvoirs. »
Le prince comprit et s'inclina.
« Et vous, monsieur Berryer, accepteriez-vous la direction des affaires?
« — Oui, dit Berryer; mais vous connaissez mes opinions : si j'étais le maître un seul jour, mon premier cri serait : « Vive le roi! » et mon premier acte serait de rappeler la royauté légitime, qui peut seule sauver la France! »
« Le prince baissa les yeux un moment; puis, avec ce regard mélancolique et presque suppliant qui lui donnait un charme réel, il interrogea tacitement Montalembert. Le grand orateur catholique déclara que le prince qui soutenait la papauté pouvait compter sur son appui et son dévouement, quels que fussent ses ministres. Montalembert, dominé par l'idée religieuse, était alors tout aux illusions des débuts de la présidence, et il disait même du prince Louis : « J'en réponds cœur pour cœur i. »
On sait que la charge de former le ministère fut définitivement confiée à M. Odilon Barrot. Il composa son cabinet d'hommes appartenant à toutes les nuances conservatrices de l'Assemblée. Avec l'abbé Dupanloup, Montalembert et Thiers, Berryer contribua puissamment à faire accepter par M. de Falloux le portefeuille de l'instruction publique et des cultes. Si ce dernier se fût obstiné dans son refus, M. Jules Favre devenait ministre, le pape Pie LX n'eût pas été rétabli à Rome, Mgr Dupanloup ne serait pas devenu évoque d'Orléans et les catholiques attendraient toujours la liberté de l'enseignement secondaire.
Lorsque se réunit l'Assemblée législative, au mois de mai 1849, une crise ministérielle se produisit. Pour rassurer la gauche effrayée des tendances réactionnaires de la Chambre, le cabinet fut modifié dans un sens plus libéral. M. de Falloux, découragé, avait remis sa démission. Aucune des grandes mesures dont nous- parlions plus haut n'avait encore été prise. Ce fut Berryer qui encouragea son ami, qui l'obligea même à garder le pouvoir.
« Mon ami, lui dit-il, vous avez eu tort. Le président comptait probablement là-dessus et vous avez joué son
jeu. Vous voilà personnellement et dignement dégagé. Mais quel sera le dénouement de tout ceci? Le président, livré à lui-même, va se jeter et nous jeter dans tous les hasards. Qu'avons-nous à lui opposer? Une maison royale divisée contre elle-même, une armée indécise, des chefs partagés. La France s'est prononcée deux fois en un an contre la République, par l'élection du 10 décembre et par l'élection de l'Assemblée législative ; mais elle prendra aveuglément ce qu'on lui présentera sous les apparences de l'ordre et du repos. Quand vous avez accepté le ministère pour éviter Jules Favre, vous avez fait acte d'utile dévouement. Vous en ferez un plus utile encore en déjouant une équipée, suite inévitable d'une émeute que chacun pressent et que quelques-uns recherchent. Non, non, restez là où vous êtes; faites durer ce régime provisoire qui maintient la sécurité du dedans et du dehors, en attendant que plus et mieux deviennent possibles. *
« Berryer développa longuement ce thème, continue iM. ae Falloux, avec un accent ému et cette incomparable éloquence qui s'échappait à flots de ses lèvres, dès qu'il s'agissait de la France. Il me fit oublier, comme par magie, ce qui m'était personnel ; il effaça ce que je croyais mes objections et ce qui n'était peut-être que mes susceptibilités. Je sortis de chez lui vaincu et apaisé, en lui disant et en me disant à moimôme, pour ma consolation et pour ma force, qu'une fois la loi de l'enseignement votée et le souverain pontife rentré à Rome, je recouvrerais ma liberté d'action. Ce n'était pas là tout mon rêve. Je me disais que redevenu libre, rendu tout entier aux pensées de toute ma vie, je me consacrerais sans relâche à la réconciliation des deux partis monarchiques, seul moyen de hâter la réconciliation des deux branches de la maison royale, afin qu'au jour voulu, le pays vit la vraie et
forte monarchie nationale, en regard de la monarchie trompeuse et périlleuse des Napoléons ^ »
Tel était aussi le rêve de Berryer. A l'issue de la lutte inévitable entre le prince Napoléon et l'Assemblée, il apercevait nettement le rétablissement de l'Empire ou la restauration de la monarchie. Le président était élu pour quatre ans. Lorsqu'il toucherait au terme de son pouvoii" il chercherait naturellement à le prolonger, à se faire réélire. Or, la constitution s'y opposait. On pouvait donc prévoir que les partisans du prince proposeraient de la reviser. Et qui empêchait que cette revision ne se fît au bénéfice de la monarchie? Rien n'était plus légitime que de se proposer ce noble dessein et, tout en respectant les lois, de travailler à sa réalisation.
Mais pour réussir, pour avoir même des chances sérieuses de succès, que de difficultés !
Entre la France et le roi légitime il n'y avait pas seulement la République, fragile obstacle, puisque '3 pays n'en voulait point; il n'y avait pas seulement le président prêt à tout pour garder son pouvoir ; il y avait les divisions de la famille royale et du parti monarchique.
La famille de Bourbon, la première de France et du monde, n'était pas dans l'ordre. Rapprochés dans une défaite commune, ses princes auraient dû abdiquer leurs haines, se rallier et s'unir. Et leurs amis, légitimistes et orléanistes, partisans de l'action parlementaire ou armée, devaient faire de même. Sans cet accord il n'y avait point de restauration possible, il n'y avait point de salut ni de repos pour le pays.