I. M""" de Janzé, pnxstim
presque impossible de donner à l'expression de la pensée le tonr net, élégant et facile qui lui convient.... N'aie pas honte de revenir au bonhomme Lhomond.... Eniin, je te conseille de lire assidûment les Dialogues de Fénelon sur l'éloquence, et sa Lettre adressée à l'Académie française, qui est ordinairement imprimée à la suite des Dialogues.... Il faut aussi orner et approvisionner sa mémoire.... Je me souviens d'avoir employé cette méthode excellente.... Je m'imposais tous les soirs l'obligation d'apprendre seulement quinze ou vingt vers de Racine, de Boileau, de la Fontaine, de Virgile et d'Horace.... quelque belle harangue de Cicéron et de Démosthène.
Berryer veut que ses neveux, élevés à la Chapelle-Saint- Mesmin, le tiennent au courant de leurs études, lui envoient de temps en temps des devoirs; et le grand orateur, malgré ses travaux absorbants, s'applique à corriger leurs essais avec un zèle et une compétence merveilleuse. Qu'on en juge :
13 juin 1864.
Mon cher Georges,
Tune m'avais pas écrit depuis longtemps et je n'avais qu'indirectement de tes nouvelles ; ta lettre et celle de ton frère me reviennent à Augerville, où je prends quelques jours de repos. Ce que vous me dites l'un et l'autre de votre affection poui* moi et de votre application au travail me fait plaisir; je vous félicite tous deux des sentiments religieux que vous m'exprimez et vous remercie de la part que vous me faites dans vos prières.
Je te sais bon gré, mon cher Georges, de l'envoi d'une petite pièce de vers de ta façon et je t'en veux proposer la correction pour te donner une preuve de l'intérêt que je prends à tes œuvres.
Tes ve-=5 sont sur leurs pieds, mais ils manquent d'élégance et de justesse l'expression. Je les copie pour mieux t'indiquer les fautes.
Quo fugis, 0 folium, natali caule solutum ? Jam siccas, miserum ! — Ncscio, fata sequor.
Fugis n'est pas le mot propre, il n'indique pas la marche incertaine de la feuille tombée. Vaclis me semble mieux convenir, sauf la quantité. Caule est un mot technique de la science botanique, et ne s'emploie pas bien dans les vers. Slirps est plus élégant. Solutum veut plutôt dire délivré, débarrassé, que détaché- Avulsum, raptu?n, seraient plus justes.
Siccas est une faute. Ce verbe est actif et signifie sécher quelque chose, siccare vestem, siccare lacrymas. Il fallait le passif ou le
verbe réfléchi, siccesco, qui exprime l'action de l'objet par lui-même : tu t'es desséchée.
Il eût été mieux de suivre l'ordre de pensées des vers français que je crois me rappeler exactement :
Pauvre feuille desséchée, De ta tige détachée, Où vas- lu ?
Pour éviter la répétition des adjectifs en wm, je voudrais employer au prétérit le verbe siccesco avec la licence de mettre siccisti au lieu de siccessisti et je tournerais ainsi tes deux premiers vers :
Siccisti infelix, avulsum stirpe paternâ Quo folium vadis ? — Nescio, fata sequor.
Passons au second distique :
Forlem tempestas quercum metuenda retundit, Quœ solum columen prœsidiumque mihi.
Fortem est une cheville. Il ne s'agit pas de montrer la résistance du chêne à l'orage, mais d'indiquer que la feuille était attachée, était née sur ce chêne que le vent a brisé. Metuenda est de même une épithète oiseuse, retundit est une double faute. Ce verbe signifie émousser et non pas rompre, renverser.... Il fallait le prétérit dont la quantité, reludit, n'entrait pas dans ton vers.
Cohimen est mauvais ; columis veux dire faîte et ne rend pas du tout l'idée de l'attache de la feuille à l'arbre et du soutien qu'elle y trouvait.
Je te propose ces deux autres vers :
Horrida tempestas quercum confregil opacum Quae mihi sola quies pra?sidiumque fuit.
Tes quatre vers suivants expriment trop largement et en trop de mots qui ont le même sens une seule idée, ceUe de la feuille promenée çà et là par les vents. ïu dis :
Jamque diu poslhac zcphyris vcn loque furenti
Inslabili hùc illùc nunc aquilone feror, Per nemus aut agros, montes, vallcsque profundas,
Me quocumque Irahunt auferor impavidum.
Jam diu signifie depuis longtemps, posthac se traduit par désormais ; ces deux mots ne disent ni l'un ni l'autre depuis la chute du chêne ; le temps passé et le temps à venir sont mal rapprochés. Instabilis veut dire chancelant, ce qui ne signifie guér<^ l'aquilon qui fait chanceler, qui renverse ; per nemus, il fallait mettre ce mot au pluriel comme ceux qui suivent. Impavidum, intrépide, est un bien grand mot en parlant d'uno fouille morte....
Je te conseille de réduire ce quatrain à deux vers :
Monlibus ex hoc nunc, campis, aut vallibus imis Ludibrium vento nocte dieque vehor.
Arrivons au dernier distique :
Et terrore vacans quo currunt omnia tendo, Vado quo lauri quoque rosse folium.
Ce dernier vers est bon, mais terrore est une expression trop forte pour cette pauvre feuille. Vacans signifie vide : c'est vacuics qu'il fallait pouvoir placer dans ton vers. Pourquoi currunt? Il y a de la grâce en français dans la répétition du même verbe : Je vais où va, etc. Adopte cette autre rédaction :
Spemque metumque super quo vadunt omnia vad Vado quo lauri quoque rosae folium.
Mon cher Georges, j'ai donné à t'écrire le temps que je devais garder pour répondre à Lucien ; dis-lui que sa lettre m'a fait plaisir, que je suis très content de ses bons sentiments, que je l'encourage ainsi que toi à bien travailler dans cette fin d'année, et que j'espère que vous vous ferez tous deux honneur au jour de la distribution des pris.
Je vous embrasse tendrement.
Berryer 1.
Cependant, quel ne fut pas l'ennui de Berryer lorsque après le départ de cette lettre, repassant en son esprit les vers proposés à son neveu, il s'aperçut qu'il avait commis par mégarde un barbarisme. Au troisième vers en effet il avait tout d'abord écrit :
Siccisti, infelix, natali stirpite raptum ;
vite, il reprit la plume et réclama la lettre afin de corriger sa faute.
Dans une autre lettre il recommande à Georges Berryer d'étudier Bossuet :
.... L'étude des grands écrivains satisfera et captivera de plus en plus ton esprit et réglera les mouvements de ton imagination. Te voilà vivement impressionné par la magnifique oraison funèbre de la reine d'Angleterre. Lis, relis, apprends par cœur, exerce-toi à réci-