CHAPITRE XXI
BERRYER A l'ACADÉMIE FRANÇAISE. SES DERNIÈRES GRANDES CAUSES : LES PRINCES d'ORLÉANS, MONTALEMBERT, MGR DL- PANLOUP, ETC.
Nous avons vu Berryer s'en aller à Augerville, comme autrefois Gicéroli à Tusculum, cherchant dans le commerce paisible des lettres et de l'amitié l'oubli des maux de sa patrie, et groupant autour de lui l'élite intellectuelle de ses contemporains. Dès longtemps sa place était marquée à l'Académie française. Il hésitait toutefois à se présenter, se rappelant qu'en 1835 la politique lui avait fermé les portes de l'illustre maison. A ceux qui le pressaient de faire les démarches nécessaires, il répondait: « Moi de l'Académie! mais je ne sais ni lire ni écrire ! » Pourtant, vers la fin de 1851, il se décida. « J'ai pris mon parti, écrivait-il, je me suis présenté à l'Académie au risque du tapage. Je vois déjà par les journaux qu'on dit de moi beaucoup plus de mal qu'il n'est juste et beaucoup plus de bien que je n'ai droit ^ »
Il brigua le fauteuil vacant du comte Alexis de Saint-Priest,
J. Jl""' de Janzé, Souvenirs, p. 107.
fut élu le 12 février 1852 et reçu solennellement trois ans plus tard, le 22 février 1855. On attendait cette journée avec impatience et curiosité. Peut-être cependant la société distinguée qui s'étouffait dans l'étroite enceinte du palais Mazarin éprouva-t-elle une déception? Car l'éloquence académique s'accordait mal avec ce que Sainte-Beuve appelait à cette occasion même « le pathétique vaste et émouvant de Berryer. » Ses éloges de l'Académie et du comte de Saint-Priest n'en furent pas moins très applaudis, et démentirent péremptoirement ce que Berryer avait dit de lui-même, qu'il ne savait ni lire ni écrire. Analysant l'ouvrage de son prédécesseur, VHistoire de la Royauté, l'orateur lut amené à parler des quatre premiers siècles de l'Empire romain et prononça ces paroles que tout le monde comprit :
On est effrayé de voir, en l'absence d'une loi fixe qui règle la succession au trône, combien est rapide et simultanée la dégradation du peuple romain et des maîtres qu'il se donne ou qui lui sont imposés, tantôt par la soldatesque, tantôt par les emportements insensés ou les vaines espérances de la multitude.
Le cœur se sent atteint d'une mélancolie profonde, et l'imagination recule au spectacle des épouvantables et stupides excès de ces envahisseurs du pouvoir. Le gouvernement de Rome est livré au délire de conspirateurs triomphants. Gouverner, ce n'est plus éclairer et diriger la pensée publique ; quelle qu'elle soit, il suffit de savoir la flatter, ou la mépriser, ou l'éteindre. Il ne s'agit pas pour le nouveau souverain de conquérir des intelligences et des âmes, il est assez puissant tant qu'il possède de quoi la corrompre. Le peuple-roi n'est plus qu'un peuple d'esclaves qui se complaît et s'enorgueillit dans les folies et les bassesses de son esclavage '. »
Berryer avait loué l'écrivain au détriment de l'orateur, reportant la gloire de ce dernier à tout le monde, excepté à lui-même, a aux lettres qui l'ont nourri et guidé, qui parfois le secourent tout à coup dans la mêlée, à la façon des divi-