p. de Pontlevoj', Études religieuses, novembre
Dans l'après-midi de ce jour, Borryer fait venir son petitfils, ses neveux présents à Paris et tous les membres de sa famille. A son petit-fils il dit: « Sois fidèle à Dieu, travaille et rends ta mère heureuse. » A son neveu, M. Georges Berryer, il adresse des conseils sur la carrière du barreau qu'il se propose d'embrasser. D'ailleurs, ses avis sont appropriés aux circonstances et aux personnes. Après ces suprêmes adieux, quand il a béni les siens comme un patriarche, Berryer songe à ses papiers. Sur son ordre, on les place devant lui, on lui en donne lecture; on brûle les uns et l'on conserve les autres. Un de ses secrétaires, M. M...., lui lit une pièce de vers sur la mort d'une jeune fille, lorsque Berryer s'aperçoit que sa voix tremble d'émotion et devient pleine de larmes. Il se souvient alors que M. M.... a récemment perdu sa jeune femme, il l'interrompt avec douceur : « C'est assez, mon ami, t> lui dit-il, et oubliant sa propre souffrance, il lui adresse quelques paroles consolantes.
Une souscription a été ouverte pour élever un monument au représentant Baudin, tué sur les barricades, le 2 décembre 1851, en défendant la liberté. Berryer tient à s'y associer et envoie son olîrande au comité avec la lettre suivante :
« Le 2 décembre 1851, j'ai provoqué et obtenu de l'Assemblée nationale, réunie dans la mairie du X® arrondissement, un décret de déchéance et de mise hors la loi du Président de la République, coupable d'avoir violé la Constitution.
et Mon collègue, M. Baudin, a énergiquement obéi aux ordres de l'Assemblée ; il en a été victime, et je me sens obligé de prendre part à la souscription ouverte pour l'érection d'un monument expiatoire sur sa tombe. »
Puis, tout d'un coup, il déclare nettement qu'il veut s'ei aller mourir à Augerville. En vain lui représente-t-on les
dangXTs de ce voyage, il insiste d'autant plus. Les docteurs Nélaton et Ricord sont consultés et diffèrent d'avis. Ricord s'y oppose : « Laissons-lui cette suprême joie, » dit Nélaton, et le départ est décidé.
Vers quatre heures du matin, Berryer appelle la religieuse qui le veille avec un dévouement admirable. Peu de jours auparavant, dans une dernière promenade qu'il voulut faire sur la place de la Concorde, il lui disait : « 0 ma sœur, tous mes rêves sont finis ; si vous saviez pourtant quels beaux rêves j'avais faits pour la France ! » Cette fois, c'est pour écrire son testament politique et adresser un dernier adieu à M. le comte de Ghambord, que le vieillard s'est dressé sur son lit de mort et a pris la plume. Le spectacle est profondément saisissant. Cinquante années d'une fidélité inaltérable, d'efforts inouïs, de luttes glorieuses pour faire triompher sa noble cause, Berryer se rappelle tout cela. Et la cause ne semble point avoir avancé d'un pas. Mais il ne désespère point. Le souffle de vie qui lui reste, il l'offre à Dieu pour le triomphe final du Roi. Sur le papier étendu devant lui ses larmes coulent, pendant que d'une main tremblante d'émotion il écrit cette lettre sublime dont M. de Montalembert a pu dire : « C'est un des plus beaux cris qui soient jamais sortis de l'âme humaine. »
« 0 Monseigneur,
« 0 mon Roi, on me dit que je touche à ma dernière heure.
« Je meurs avec la douleur de n'avoir pas vu le triomphe de vos droits héréditaires, consacrant le développement des libertés dont la France a besoin. Je porte ces vœux au ciel pour Votre Majesté, pour Sa Majesté la Reine, pour notre chère France.
a Pour qu'ils soient moins indignes d'être exaucés i"»ar Dieu,
je quitte la vie armé de tous les secours de notre sainte Religion.
« Adieu, Sire, que Dieu vous protège et sauve la France ! « Votre fidèle et dévoué sujet,
« Berryer.
« 18 novembre. »
Deux choses seulement devaient encore occuper Berryer, dit M. de Champagny, parce que ces deux choses traversent la tombe, la foi et Tamitié, toutes les deux chez lui si fortes et si douces. A la nouvelle de son départ, une foule d'amis se présentèrent *; Berryer ne put les recevoir tous, il voulut au moins leur envoyer sa carte en signe d'affection et de suprême adieu. Mais il fit entrer j\P Marie, comme lui députe de Marseille, comme lui avocat et témoin de toutes ses luttes oratoires. Dans une lettre à M. Jules Grévy, alors bâtonnier du barreau de Paris, M° ]\larie a raconté cette touchante entrevue.
« .... Je vivais bien près de lui depuis longtemps^, vous le savez, et Dieu sait combien de fois j'ai eu à bénir cet heureux voisinage. Une heure avant de quitter Paris, il m'a fait appeler. Je le trouvai dans son lit, absorbé, non abattu par la maladie. Son âme énergique a dominé jusqu'au dernier moment les souffrances et les affaiblissements du corps.
a Aussitôt qu'il me vit, il se souleva, me tendit les deux mains, et d'une voix émue mais ferme pourtant : « Ah! vous voilà, mon cher Marie, me dit-il, merci; je vous ai fait venir; j'ai voulu vous voir une dernière fois avant de mourir;
1. Sur le registre des visiteurs quelqu'un écrivit ce quatrain :
Si par un sublime efl'ort, Retardant l'arrêt suprême, Dei'ryer peut braver la mort, C'est qu'il se défend lui-même.
2. M" Marie habitait la mouie maison que Berryer, au 04 de la rue Neuve des Petits- Llhamps.
VOUS avez été pour moi un bon voisin, un bon ami, un bon confrère; j'en suis bien reconnaissant; embrassez-moi, mon cher ami, embrassez-moi. »
« Je me penchai vers lui, je l'embrassai tendrement, avec effusion. II avait été si excellent pour moi!
« Après un moment de silence et de recueillement :
« Mon cher ami, reprit-il d'une voix plus ferme encore, soyez, je vous en prie, mon organe auprès de notre barreau, auprès de nos confrères. Je les ai bien aimés, ils m'ont aussi bien aimé. C'est une grande joie pour moi que ce souvenir; embrassez-les pour moi, mon ami, je leur ai été fidèle, et ce sera mon dernier honneur de mourir le doyen de notre ordre. Ah! mon ami, ce grand barreau; qu'il reste toujours, comme il l'a été, ferme dans sa foi, dans son amour pour le droit; car là est sa puissance, sa grandeur, sa force.... A tous mes derniers adieux.... Embrassons-nous encore, mon bon ami, pour eux, pour vous. Adieu! Adieu! »
« Je l'embrassai encore et je le quittai. Ces épanchements si vifs, si pleins d'émotion, le fatiguaient.
« Un peu plus tard, je me trouvais près de la voiture qui allait l'emporter loin de nous, héla^;! pour jamais! Il m'aperçut, il me tendit la main : « Adieu, mon cher Marie; n'oubliez pas ce que je vous ai dit. »
« L'oublier, je ne pouvais pas l'oublier. Je vous redis fidèlement les paroles que j'ai entendues, que mon cœur a religieusement gardées, et que notre barreau reconnaissant conservera comme la dernière pensée, comme le dernier élan de l'àme d'un chef qui l'a tant illustré, et qui l'avait entouré, pendant sa vie, de tout son amour et de tous ses respects. »
Le départ pour Augerville présenta quelque chose de vraiment dramatique, nous racontait M. Georges Berryer..., Les plus familiers avaient pénétré dans Tappartement et se
pressaient dans le grand salon qui communiquait par une porte avec le cabinet de travail,... Je vois encore celte porte s'ouvrir, mon oncle apparaître très pâle, debout, appuyé sur une canne, vêtu de sa longue houppelande noire et suivi de la religieuse. Une vive émotion est peinte sur tous les visages ; un des assistants, M. Le Camus, se jette dans les bras de Berryer pour lui dire adieu au nom de tous. Mon oncle semble très ému. Visiblement il a peine à se soutenir et se raidit contre la souffrance, voulant se montrer jusqu'à la fin souriant et affectueux. Cependant une foule nombreuse s'est rassemblée dans la rue et attend rangée sur deux files. — K Qu'y a-t-il donc? demandent les passants. — C'est M. Berryer qui part, qui part pour ne plus revenir. » Et ils restent là, respectueux et découverts, pour contempler une dernière fois les traits du grand citoyen.
Un autre témoin, M. Augustin Cochin, décrivait ainsi à M. de Falloux le départ de Berryer :
« Ce matin, il a voulu, énergiquement voulu partir pour Augerville, où sont ses papiers les plus anciens, sa chapelle, la tombe de son père et de sa femme. Il est parti à trois heures ; il est en chemin de fer au moment où je vous écris. Quel départ! Un vulgaire omnibus emmenait par devant deux ou trois amis dévoués et des secrétaires : les vieilles affections et les vieilles affaires menaient le cortège; puis la belle-fille et le petit-fils dans une seconde voiture, avec les fidèles serviteurs; puis, dans la petite voiture qui le portait si souvent à la gloire de l'audience et de la tribune, s'est placé le grand vieillard, ferme encore, protégé, lui qui fut le protecteur de tant de foibles, par une jeune sœur, qui s'est assise auprès de lui, soutenant de ses mains pures le maître chancelant. Je veux croire que nous le reverrons encore ; mais s'il meurt, après une vie si enviable et si longue, je
n'oublierai jamais cette vision de la foi dans un jeune visage gardant la gloire, et survivant aux affections, aux opinions,, aux affaires.
« Nous étions dans la cour, tête nue, MM. Marie, Charles de Lacombe, le comte Pozzo et moi, réunis par hasard, car ce départ a été subitement voulu. Nous l'avons vu, cet illustre ami, bien défait, et pourtant avec l'éclat de sa voix, la sérénité de son sourire et tous les beaux débris de sa puissante allure. Il s'en allait souriant, comme s'il courait après l'air pur et le soleil pour ranimer sa vie, et courageux, cordial, nous serrant la main, nous caressant du regard et nous saluant par nos noms. Il est ainsi parti ; et nous sommes restés en silence, les larmes aux yeux, reprenant la vie, et la trouvant plus lourde, mais rencontrant la foi et la trouvant plus belle, après avoir vu ce que nous venions de voir ^ »
Le voyage est long et pénible ; à la gare de la Brosse, les voitures manquent. La dépêche envoyée pour les commander s'est égarée, et il faut attendre longtemps dans le wagon détaché du train. Berryer arrive à Augerville dans un état voisin de la mort. On le descend de voiture, et soutenu par deux personnes, il peut atteindre le salon du château. En reconnaissant dans leurs cadres d'or les images de ses rois et les portraits de ses parents, il est saisi d'une émotion inexprimable, il étend les bras vers ces figures muettes, il ne prononce que deux mots : « Mon père ! ma mère ! » et tout le monde fond en larmes. On ne s'imagine pas, dit M. de Salvandy, ce que devenaient un mot, un cri, dans la bouche de Berryer. Puis, le pied lui manquant, il tombe devant le portrait de son père. On se précipite vers lui : « Laissez, dit-il, je suis si bien ici ! C'est mon sol et ma maison, ma
i. Augustin Coch'm, par le comte de Falloux, p. 258.
demeure et mon bien! » On le relève pourtant, on le place sur un fauteuil et on le porte dans sa chambre au premier étage.
Pendant les premiers jours, Berryer sembla revivre. Bien qu'on lut à la fin de rautomne, le temps était doux, le soleil radieux encore. Pour jouir de ses derniers rayons, le malade se faisait porter à la fenêtre, il le saluait de la main et demeurait longtemps à contempler la cime dénudée de ses beaux arbres. D'autres émotions survinrent. A la nouvelle que la vie de Berryer était en danger, la France entière avait tressailli ; la presse se fit l'écho de l'anxiété générale, et publia chaque jour des bulletins sur la santé du malade. Tous les barreaux de France lui adressèrent les dépèches les plus expressives; celui de Lyon chargea une députation de remettre à l'orateur cette lettre touchante : « Cher et illustre confrère,
« La France s'est sentie menacée d'un grand deuil. Les membres du barreau de Lyon ont partagé les angoisses de la patrie. Ils viennent vous apporter le témoignage de leur affection respectueuse et l'expression de leurs vœux et de leur espérance. Plaise à Dieu, cher maître, que vous viviez longtemps encore pour montrer à ce noble pays, dont vous êtes l'orgueil, l'exemple d'une vie fidèle à elle-même et le modèle achevé de l'honneur chrétien et des vertus civiques.
« Pour nous, avocats, fiers de nous dire vos confrères, défenseurs du droit que vous avez énergiquement défendu, serviteurs de la justice que vous avez glorieusement servie, champions des libertés à la revendication desquelles vous avez consacré un talent sans égal, nous voulons, à l'heure où votre foi cherche au delà de ce monde la récompense espérée et la vérité sans ombre, vous dire de quelles lumières votre
vie éclaire notre route, et quelle place vous assurent, parmi ceux dont Thumanité s'honore, l'admiration et la reconnaissance de vos concitoyens et de vos confrères. »
Puis ce sont les meilleurs amis de l'orateur qui accourent près de son lit d'agonie. M. de Falloux, informé de trois côtés à la fois arrive de Rochecotte et descend d'abord chez le curé d'Augerville : « Vit-il encore? » demande-t-il plein d'anxiété. Sur la réponse assez rassurante qui lui est faite, il entre au château et pénètre dans la chambre du mourant. Berryer lui tend les bras en souriant : « 0 mon ami, lui dit-il, j'ai de bien grandes grâces à rendre à Dieu. Le P. de Pontlevoy m'a ouvert. les portes du ciel; maintenant je suis tout en calme.... et lui serrant la main entre les deux siennes.... et en amitié! » Et un peu après : « Je vous remercie de rester là pour le grand moment. »
Deux jours plus tard, le 24 et le 25 novembre, le P. de Pontlevoy vient à Augerville, puis l'évêque d'Orléans accompagné de M. l'abbé Lagrange. « Je ne retrouvai plus qu'un reste de M. Berryer, a écrit le P. de Pontlevoy. La connaissance était devenue vague et intermittente. Cependant, comme j'allais lui faire mes adieux, tout à coup le nuage parut se dissiper, sa physionomie s'illumina encore une fois, et arrêtant sur moi son admirable regard : « Ah ! mon cher Père, me dit-il, que je suis aise de vous voir! Nous allons encore prier ensemble. » Et aussitôt, a3^ant fait le signe de la croix et joint les mains, il récita lui-même le Salve Regina, depuis le premier mot jusqu'au dernier. A ces paroles : Et Jebum, henedictum fructum veniris iui, nobis post hoc exillum osiende, ses yeux, jusque-là fermés, s'ouvrirent et se levèrent au ciel, et à ces trois dernières invocations: 0 démens, o ^jm, o dulcis virgo Maria, il étendit les mains et sa voix devint émue et suppliante. Il ajouta en-
core quelques paroles pleines de confiance et de paix : « Je suis bien ici, chez moi, à Augerville; je suis débarrasse des affaires et entouré d'amis. Je me recommandée vos prières. » Enfin, une dernière fois, je le bénis au nom du P. de Ravignan \ »
Peu auparavant, avec la tranquillité de l'espérance, il venait de dire à son frère, M. Ludovic Berryer : « Sans désirer la mort, je ne la crains point. Mon confesseur a dit à saint Pierre de m'ouvrir les portes du Paradis. »
.Montalembert, atteint lui-même de la maladie qui devait l'emporter, ne put venir, mais il écrivit à Berryer celte lettre qui le toucha profondément :
« Très illustre confrère et très cher ami,
« J'apprends, comme toute la France, que vous êtes très souffrant, et comme toute la France, j'en suis désolé.
« Ne pouvant, par suite de mon triste état, aller vous témoigner de vive voix mon ardente sollicitude, je ne résiste pas au désir de vous adresser ces lignes. Je veux vous dire que mon cœur et mon àme sont toujours auprès de vous, que je souffre avec vous, que je prie avec vous et pour vous. Comme tant d'autres plus dignes que moi d'être exaucés, je demande à Dieu que vos jours soient encore prolongés, non pour vous, mais pour l'honneur et l'exemple de notre pauvre pays, qui a tant besoin d'une lumière telle que la vôtre.
« En dehors de ces vœux qui me sont communs avec tous les honnêtes gens de France, j'ai un lien qui m'attache à vous tout spécialement, celui de la reconnaissance.
a Jamais je n"ai oublié, jamais je n'oublierai ce que vous avez été pour moi, lorsque deux fois traduit en Justice pour avoir dit ce que je pensais du second Empire, en 1854 et