‹ Berryer, sa vie et ses œuvres 1790-1868Chapitre 44 sur 230 · iM. de Laconibe, Corrcsp., 10 mai · texte numérisé non relu

iM. de Laconibe, Corrcsp., 10 mai

Lamennais affirmant son inconséquence et Berryer refusant de l'admettre. On se mit à table. Était-ce le même jour ? Je n'ai pu le constater avec certitude. Il y avait là quelques amis communs. Cependant la conversation languissait; Lamennais paraissait sombre ; chacun le regardait avec tristesse. Tout à coup, raconte M™^ de Janzé, la baronne de Vaux, très dévouée à Lamennais, se leva comme une pythonisse: « Vous êtes un faux monnayeur ! s'écria-t-elle. Dieu vous avait donné de la monnaie d'or à répandre, et vous distribuez de la monnaie de cuivre : vous êtes un faux monnayeur i î » Lamennais ne daigna pas répondre. Quelques jours après, il partit pour la Bretagne, où Berryer, s'acliarnant à le sauver, le suivit à la Ghesnaye. Pendant deux jours il lutta avec sa grande éloquence, avec sa raison, mais surtout avec sa tendresse d'ami. Tout fut inutile, et Berryer re- Aint à Paris profondément découragé, disant : « Je ne puis rien sur ce chaos î »

Ils restèrent longtemps sans se revoir. Mais malgré l'abîme profond qui les séparait, ils ne cessèrent jamais de s'écrire et de s'aimer. Dans ses lettres à Berryer, Lamennais continue de maudire la société et de prophétiser sa ruine prochaine ; il traite le gouvernement de Juillet avec la même violence qu'autrefois la Restauration :

INIes forces s'en vont et moi avec elles, écrit-il le 10 août 1847 : Quasi aquœ clelabuntur quœ non revertentur. C'est l'histoire de toutes choses, et il est grand temps que ce soit celle des choses présentes, de tout ce que nous voyons et qu'on ne peut voir sans un dégoût tel, qu'il n'est pas dans l'espace de monde si lointain où l'on ne

1. M""" la baronne de Vaux était une femme d'une intelligence et d'une énergie remarquables. En 1830, quand déjà les troupes royales sortaient de Paris, elle vint à Saint-Cloud trouver Charles X : « Sire, dit-elle, donnez-moi un régiment et je me charge d'enlever le duc d'Orléans. » Depuis, elle s'est laite religieuse et a fondé la Société des Dames de Saint-Louis, qui s'occupe d'éducation et dont la maison mère est à Juiily. M'°°de Vaux est morte en 1884

se crût encore trop près de cette infecte pourriture. Au reste, il se prépare visiblement en Europe des événements qui en changeront la face. Il ne faut pas Otre surpris de l'apparente lenteur de ce mouvement, c'est qu'il part de loin, des dernières profondeurs delà société. Aux grandes époques géologiques les montagnes n'ont pas été soulevées en un jour.

Et à la veille même de la révolution de février :

La bassesse, la lâcheté, la fourbe ignoble, sont aujourd'hui les caractères les plus marqués du pouvoir et de tout ce qui l'entoure. Cependant, sous cette couche infecte de boue et de pourriture, il se fait un travail puissant. Ces bruits qui grondent au sein des peuples, c'est le souffle de Dieu qui les ranime et les prépare à une grande action, à l'effort suprême qui sauvera l'avenir....

Puis le sombre visionnaire se retourne plein de douceur et de tendresse vers Berryer : « Vous savez bien, lui dit-il, que je suis et serai toujours tout à vous, tant que je serai moi-même.... Aimez-moi comme je vous aime; plus, comme disait M. Barillon, ce serait trop '. »

« En 18i8, appelés l'un et l'autre à l'Assemblée constituante et se rencontrant dans un couloir, ils se précipitent d'un mouvement spontané, Lamennais ouvrant les bras pour embrasser son ami. Mais à ce moment, il voit venir un de ses collègues démocrates qui le regarde avec surprise et d'un œil farouche. Aussitôt Lamennais, se rejetant en arrière, s'arrache à l'étreinte de Berryer et s'éloigne la tète baissée et le front ciiargé de nuages, tel qu'un réprouvé -. »

1. LeUnv. inèîlilcs piibFtios par M. de Lacombe, Corrcsp. du 10 mars 1893.

•J. V. M. de Janzé, Souvenirs, p. 193. Le P. Lacordaire ne fui pas mieux aocue-lli que Berryer. Lamennais était assis depuis quelques instants sur les lianes dvi la .Montagne et semblait absorbé dans une lecture, lorsqu'un mouveniLnl se produisit dans l'Assemblée; c'était Lacordaire, député de .Marsedle, qui entrait avec sa robe blanche de dominicain : • Regardez donc, dit à Lamennais son voisin, c'est Lacordaire! » Lamennais ne bouge et s'enfoncû de plus en plus dans son livre. — Mais le voisin insiste, il lire Lamennais par la manche : « Il est là, dit-il, il est venu s'asseoir derrière vous. — De grâce, répond enfin Lamennais, laissez-moi! Ne sentez-vous pas que cet homme pèse sur ma télé comme un monde? •

Dans son discours sur les desservants, en 1830, Berryer, entraîné par son éloquence, venait de flétrir l'apostasie, lorsqu'il aperçut un de ses collègues qui se levait brusquement et se glissait le long des bancs pour quitter la salle : « Je regardai; c'était Lamennais. Mon cœur se serra, disait-il, et j'éprouvai une vive douleur, car en parlant je n'avais nullement songé à lui. »

Plus tard, quand Berryer apprit sa maladie, il revint frapper à la porte de Lamennais; on refusa de le recevoir. Le malheureux prêtre s'enveloppa dans son orgueil et y mourut. Rien de plus navrant que ses funérailles. C'était le l*"" mars I8o4, par une matinée sombre et pluvieuse. On avait avancé l'heure par crainte de troubles. Six personnes seulement suivaient le corbillard entre deux haies de soldats. Comme Lamennais l'avait demandé, on le descendit dans une de ces hideuses tranchées où l'on enterre les pauvres. Au moment où la terre tombait sur le cercueil, le fossoyeur demanda: « Il n'y a pas de croix? — Non, » lui fut-il répondu. En apprenant cette triste fin de l'homme qu'il avait tant aimé, Berryer fut bouleversé jusqu'au fond de l'àme. Hélas! il n'y avait plus qu'à tomber à genoux, et à s'écrier, comme le fit Mgr Gerbet : « Seigneur, grâce et miséricorde i ! »

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