‹ Berryer, sa vie et ses œuvres 1790-1868Chapitre 68 sur 230 · Berryer, OEitvres parlem., I, p · texte numérisé non relu

Berryer, OEitvres parlem., I, p

Il avait adressé un rapport au ministre de la justice en date du 4 juin. Dans ce rapport, ce singulier magistrat affirmait avoir interrogé Berryer, qu'il voyait aujourd'hui 11 juin pour le première fois ; il transmettait même les réponses précises de l'accusé, rapportait ses révélations et ses aveux. En réalité, ayant eu l'occasion d'entretenir M. deGranville, un ami d'enfance de l'orateur royaliste, il s'était permis, par une audacieuse supposition de personnes, de donner les paroles de l'un comme étant celles de l'autre. — En terminant ses aveux, il priait humblement Berryer de vouloir bien confirmer l'exactitude de son rapport et reconnaître que l'interrogatoire supposé avait réellement eu lieu. — « D'abord, Monsieur, repartit Berryer, veuillez être assez bon pour me donner connaissance de ce rapport; nous verrons ensuite. » — Le procureur trouva la demande toute naturelle et promit de communiquer la copie. Mais il se garda bien de le faire, d'autant que les propos de M. de Granville, attribués à Berryer, ou n'avaient pas été tenus ou étaient rapportés très infidèlement. M. de Granville le déclara formellement dans la suite.

Ce fut pourtant ce fameux rapport qui amena les perquisitions faites chez Berryer et son incarcération. Bien plus, comme le procureur y affirmait que dans ses réponses le prévenu avait dénoncé et chargé ses amis de Paris, les journaux de police s'empressèrent d'exploiter cette calomnie, et MM. de Chateaubriand, de Fitz-James et Hyde de Neuville furent, eux aussi, appréhendés et jetés en prison.

M. de Chateaubriand a raconté avec beaucoup d'humour son arrestation au milieu de la nuit du 20 juin, et comment, enfermé dans une loge de voleur à la préfecture de police, l'idée lui vint, pour se distraire, de faire des vers latins. « Mais voilà que la quantité d'un mot m'embarrassa ; vite je

saute en bas delà table où j'étais juché, appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et je cours frapper de grands coups de poing dans la porte. Les cavernes d'alentour en retentirent ; le geôlier monte épouvanté, suivi de deux gendarmes ; il ouvre mon guichet et je lui crie comme aurait fait Santeuil : € Un Gradus! un Gradus! » Le geôlier écarquillait les yeux, les gendarmes croyaient que je révélais le nom d'un de mes complices; ils m'auraient mis volontiers les poucettes; je m'expliquai ; je donnai de l'argent pour acheter le livre et on alla demander un Gradus à la police étonnée. »

La visite du juge d'instruction n'est pas moins piquante. « M. Desmortiers entra donc dans ma petite chambre; un air doucereux était étendu comme une couche de miel sur un visage contracté et violent.

Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, Et suis huissier à Verge en dépit de l'envie.

« M. Desmortiers était naguère de la Congrégation, grand communiant, grand légitimiste, grand partisan des ordonnances et devenu forcené juste-milieu. Je priai cet animal de s'asseoir avec toute la politesse de l'ancien régime.... et il me lut d'une voix bénigne les petites accusations qui, dûment prouvées, m'auraient tendrement fait couper le cou : après quoi il passa aux interrogations.

a Je déclarai de nouveau que ne reconnaissant point l'ordre politique existant, je n'avais rien à répondre, que je ne signerais rien...., que je serais du reste toujours charmé d'avoir l'honneur de recevoir M. Desmortiers.... Quinze jours s'écoulèrent de la sorte. M. Desmortiers, dont j'avais appris les fureurs...., m'abordait d'un air confit, me disant : « Vous ne voulez donc pas me dire votre illustre nom • ? »

l. Mémoires â' outre-tombe, t. Ul. p. 28T-'iî92.

Après quinze jours de détention, les trois amis de Berryer furent remis en liberté. Et Chateaubriand s'empressa d'écrire au ministre de la justice • c Pnou seulement j'ai approuvé l'opinion de M. Berryer, mais j'ai rédigé une note dans le sens de cette opinion même.... Le véritable coupable, s'il y a coupable, c'est moi. Cette déclaration servira, j'espère, à la prompte délivrance du prisonnier de Nantes ; elle ne laissera peser que sur ma tête l'inculpation d'un fait, très innocent sans doute, mais dont en dernier résultat j'accepte toutes les conséquences \ »

La détention de Berryer n'en continua pas moins pendant quatre longs mois, si dure et si étroite tout d'abord, qu'on lui avait refusé la permission d'embrasser son fils et son vieux père. Cependant la presse légitimiste et républicaine protesta énergiquement; des témoignages de sympathie arrivèrent au prisonnier de tous les points du royaume ; à Paria l'ordre des avocats se réunit sous la présidence de M" Mauguin, son bâtonnier, vota une adresse touchante et chargea une députation d'aller la porter à Nantes. Des avocats de tous les barreaux de France sollicitèrent l'honneur de défendre l'accusé, et le vieux Cambronne, accablé d'années et d'infirmités, déclara qu'il se ferait porter au tribunal et prendrait place aux côtés de son sauveur "■.

Le gouvernement eut peur, mais ne céda qu'en partie. D'abord, le 30 juin, la cour de cassation, arrachant Berryer au conseil de guerre, le replaça sous la juridiction ordinaire. Avant de le traduire en cour d'assises, la chambre des mises en accusation de Rennes attendit jusqu'au 10 août. Puis, sur la demande du procureur général de Rennes, qui craignait des troubles à Nantes pendant le procès, l'accusé, malgré sa

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