V de Falloux, Mémoires, I. p
Cet amendement n'avait été ni distribué ni imprimé d'avance. C'était une surprise, c'était peut-être un piège. En vain la commission demanda-t-elle l'ajournement. Grâce à M. Dupin, l'urgence fut votée et la discussion commença. M. Jules Favre parla avec une habile modération, le ministre des cultes, M. de Parieu, avec un dédain superbe. Bref, le projet allait passer. De toutes parts on entourait Berryer, on le suppliait de prendre la parole. Il résistait. Lui, esclave des convenances, ne voudrait pour rien au monde mettre en relief l'insuffisance de M. de Parieu. « Cependant, raconte M. Audren de Kerdrel, les instances près de Berryer redoublent et deviennent irrésistibles ; le voilà à la tribune. 11 a l'air soucieux, mécontent, comme un homme qui va parler malgré lui, et qui se sent sur des charbons ardents. Il n'ose trancher ces questions délicates qui divisent les catholiques et les évêques eux-mêmes; d'autre part, il ne veut pas abandonner le champ de bataille à Jules Favre.
« C'est dans cette position imprévue, soudaine, que sans dire un mot de trop, sans laisser non plus debout un seul des arguments de son redoutable adversaire, il prononça un de ses discours les plus applaudis, son improvisation la plus incontestée, la mieux prise sur le fait '. » Elle atteste, plus encore que son admirable talent, son tact exquis et sa foi
profonde.
C'est au ilom de l'égalité et de la liberté, dit-il, qu'on vient nous faire cette proposition ?
Qu'est-ce à dire et quelle étrange confusion! Gomment 1 est-ce qu'il y a quelque rapport entre l'égalité politique et civile et ce que vous regardez comme une condition do servitude et de dépendance, l'acceptation d'une succursale, la qualité de desservant ou succursaliste? Confondrez-Yous donc ici l'ordre spirituel et l'ordre temporel? Est-ce
1 A. de Kordrol, Journal de Rennes, novembre 1868.
que cette inégalité n'est pas toute de conscience ? Est-ce que ce n'est pao une subordination librement acceptée, une soumission pleinement volontaire?.... Gomme citoyen, comme homme privé, comme Français, le prêtre, succursaliste ou non, a tous les droits, a toute la liberté, a toute l'indépendance, a toute l'égalité des citoyens ; mais comme prêtre, comme exerçant son ministère, comme ayant aci;epté au fond de la conscience une autorité supérieure qui n'est pas du domaine de la loi, qui n'est pas du domaine des assemblées, il est en dehors de toutes les questions qu'on soulève, de tous les principes qu'on invoque. Le prêtre est citoyen comme vous, il a les mêmes droits que vous; oui, et Dieu veuille qu'en toute occasion, sur toutes les questions, vous lui reconnaissiez tous les droits du citoyen!....
Vous invoquez la liberté ! Eh ! Messieurs, il n'est personne qui ait l'âme plus généreuse que moi, je le dis hautement. {Exclamations. Yif assentiment à droite.)
Je ne me crois supérieur à aucun de mes concitoyens, mais je sais bien, et je sens là, en moi, dans ces qualités de loyauté, de générosité, de sincérité, à toutes les époques de ma ^ie, oui, je le sens, j'ai eu une telle attitude en face de mon pays que je puis parler avec l'arrogance que je me permets en ce moment. [Bravos.]
Vous parlez de liberté; mais respectez celle qui émane, je ne dirai pas seulement de la constitution écrite, mais de la constitution naturelle de toute société humaine; respectez la première de toutes les libertés, la liberté de l'Église, c'est-à-dire la liberté de la conscience même.... L'Église, par son caractère, sa nature, son objet, est au-dessus de toute société ; ses libertés, elle les revendique, c'est son domaine, et dans son domaine elle doit être libre, libre, au-dessus de vos attaques; vous devez la respecter.
A gauche. — On ne l'attaque pas.
M. Berryer. — Vous l'attaquez profondément.... Quelle est dans une société d'intelligences la liberté la plus indispensable, sous peine de dissolution de cette société ? C'est l'autorité sur le dogme qui forme le lien des consciences, c'est l'autorité sur la discipline entre les membres, entre les ministres, de cette autorité toute spirituelle et toute de conscience.
Aussi, dans tous les temps, au témoignage de ces Pères que vous avez cités, dont vous avez prononcé le nom, l'Église est souveraine dans toutes les questions de dogme et dans toutes les questions de discipline. Sa discipline n'appartient qu'à elle. Vous pouvez la proscrire si sa discipline vous importune. (Exclamations à gauche.)
Une voix à gauche. — On n'y songe pas.
M. Berryer. — J'aime à le croire. Un exemple assez fatal a été donné à notre pays; vous ne songez pas à le reproduire; tant mieux !
Oui, il fut un jour en France, où une assemblée de législateurs crut ne pas violer les principes en intervenant dans la gouvernement de l'Église ; oui, il fut un jour où une réunion de législateurs voulut refaire la constitution de cette société spirituelle. Eh bien, vous avez vu les résultats déplorables de la constitution civile ; vous avez vu les victimes; vous avez horreur des conséquences affreuses du combat qui s'est livré. Quand les hommes qui portaient dans leur cœur et dans leur conscience les droits de l'Église ont voulu résister à la violation de ces droits, vous avez vu quelle a été l'issue sanglante de ces luttes; vous en avez horreur, vous ne voulez pas les renouveler, vous ne voulez plus même ce divorce entre l'État français et l'Église chrétienne, l'Église catholique ; je vous crois ; mais je vous dis que vous faites invasion dans le domaine de la société spirituelle quand vous voulez régler sa discipline, et que ce règlement ne vous appartient pas. {Bravos.)
Berryer n'est pas moins éloquent lorsqu'il montre lanécessité d'une épreuve avant de conférer au prêtre un titre inamovible :
Que de difficultés dans ce rapport immédiat avec le monde, avec la société, pour un jeune homme enfermé d'abord dans un collège ou un petit séminaire, puis claustré dans les études d'un grand séminaire, recevant à peine les ordres, et tout de suite, à l'instant même où il est reçu prêtre, jeté en face des passions du monde, en face de ses inquiétudes, de ses troubles, de ses vices!
Vous avez parlé des difficultés et vous ne comprenez pas la nécesité de l'épreuve, vous, hommes du monde, hommes politiques, pères de famille ! Comprenez donc ce que c'est que lî prêtre chargé de diriger vos enfants, de recevoir vos propres contidencesl Si vous défende2 les intérêts de l'Église en homme qui appartient k l'Église, si vous lui êtes fidèle, si vous avez parlé en homme qui reconnaît l'autorité du prêtre, si vous avez dans votre cœur cette disposition qui porte à s'agenouiller devant le prêtre, à venir lui dire sa vie tout entière {Bravos et applaudissements répétés à droite), si vous avez c«la dans l'àme, si. Dieu merci, vous êtes si bon chrétien et que ce soit ce zèle qui vous anime pour l'Église, ah 1 dites-le-moi, quand le repentir, quand la douleur, quand le chagrin vous ont conduit aux pieds du prêtre, n'avez-vous pas senti quel immense, quel grave et difHcile devoir il avait à remplir? {Nouveaux applaudisse fnents.)
Et vous ne voulez pas qu'à son début daus la carrière il soit surveillé par nue autorité qui puisse quelque temps encore examiner si elle ne s'est pas méprise 1....
La péroraison est vibrante, indignée, pleine de passion. Il faut la citer tout entière :
A tout cela, je sais qu'il y a un remède pour vous.... C'est de revenir à l'élection populaire. On nous en parle comme d'une chose à laquelle on a pensé !
A gauche. — Oui ! oui !
M. Berryer. — Vous y avez pensé ! Vous y avez pensé, et mes habitudes de langage me condamnent à dire que vous y avez pensé de bonne foi.
A gauche. — Oui! oui !
M. Berryer. — De bonne foi! Vous y avez pensé de bonne foi! [Mouvement.) Comment! vous nous parlez de bonne foi de la primitive Église ! Vous nous parlez de bonne foi des premiers temps, des premiers ùges de la société chrétienne! Comment! vous venez nous dire, surpris par un zèle que je veux croire sincère pour l'Église chrétienne, qu'il faut qu'elle reprenne la règle de ses premiers âges et de ses premiers temps!.... Et en même temps vous ne cessez de répéter: le clergé est déchu, l'Église, on n'en veut plus, la foi est éteinte, le peuple ne croit plus, toutes les superstitions sont tombées; il n'y a plus de croyances.... Qu'était-ce que ce temps où vous parlez de revenir, où l'élection était une voie naturelle et sûre d'arriver au choix d'un bon prêtre.... Qu'était-ce que ce temps comparé au nôtre? Aux âges dont vous parlez, qui était chrétien? Non pas ceux qui avaient été investis seulement de cette qualité par un sacrement reçu au premier âge et à leur insu, qui depuis ont déserté l'Église, abandonné ses lois, qui ne se sont soumis à aucune de ses instructions. Qu'est-ce qui constituait l'Église alors? Ceux qui s'étaient liés par la foi, ceux qui étaient ses esclaves volontaires [Applaudissements et bravos à droite)', ceux qui, dans l'ardeur et dans le zèle d'une foi sincère, mettaient volontiers en commun leurs propres biens.... non pas le bien d'autrui [vive adhésion adroite); ceux au milieu desquels l'Apôtre ne châtiait pas l'insuffisance du don ou de l'apport fait à la communauté, mais châtiait le mensonge [oui! oui!) et disait : Tu as nionti à Dieu ! et l'autre tombait frappé de mort.
Eh bien, cette Église pleine de foi, tout ce peuple uni par une même inspiration de la conscience, par une même espérance, par un même -îèle qui lui faisait braver la mort et les supplices, tout ce peuple uni par le cœur, par l'intelligence, le consulter pour l'élection des chefs de l'Église, il n'y avait rien de si naturel, rien ([ui pût offrir de plus sérieuses garanties! Mais irez-vous, aujourd'hui, sérieusement, dans votre société, confier cette élection aux hal)itants d'un même village, les uns reniant Dieu, les autres reniant la divinité du
Sauveur des hommes ? Irez-vous dire à ces hommes dont quelques-uns ont le malheur d'être sans foi, qui obéissent à leurs passions plutôt qu'aux commandements de l'Église : C'est à vous, incrédules, impies, corrompus, que nous confions le choix du prêtre? Cela est absurde et votre proposition ne peut être acceptée par l'Assemblée. {Applaudissements et bravos prolongés.)
Une longue agitation succède à ce discours, ajoute le compte rendu. Un grand nombre de membres se pressent autour de l'orateur et le félicitent. L'amendement est rejeté par 443 voix contre 142 '.
Cependant le grand homme de bien, qui défendait avec tant d'énergie et de conviction la cause de l'Église, se tenait depuis quelque temps éloigné de ses mystères. Certes, nul plus que lui ne sentait la nécessité de la religion. « Sans elle, disait-il souvent, l'individu se dissout dans le scepticisme et dans l'égoïsme, et la société penche vers la barbarie. » Il admettait avec une foi d'enfant tous les enseignements de l'Église ; les cérémonies du culte catholique louchaient profondément son âme ; au contraire, il ressentait pour la forme sèche et froide du protestantisme une invincible aversion. « Le protestantisme voit l'homme en toutes choses, le catholicisme voit Dieu.... A la pensée seule de me trouver dans la Genève protestante entre MM. de Broglie et Guizot, j'éprouve une oppression physique, je me sens étouffer. » Il était réservé au P. de Ravignan de faire cesser une regrettable inconséquence, d'incliner doucement le cœur de son ami vers cette vie chrétienne dont l'esprit de Berryer voyait la nécessité. Ce fut pour le saint religieux une noble manière d'acquitter la dette contractée en 1845. Il s'attacha avec passion à cette âme d'élite : « Je réponds de vous, àme pour âme, » lui écrivait-il. Comment résister à de telles ins-