IV. — Les Etats généraux ; la Constituante
La date du 23 avril 1789 est décisive dans la vie de notre compatriote. Ce jour-là, l'assemblée générale des électeurs du Tiers-Etat de Bigorre, réunie à Tarbcs, dès cinq heures du malin, dans l'église Saint-Jean, sous la présidence du lieutenant général de Lassus de Ladevèze, juge mage, élut Bertrand Barère son premier député aux Etats-Généraux (1). Il avait an préalable été désigné comme commissaire pour la rédaction du Cahier des doléances du Tiers. Dans une harangue enflammée, qui lui valut des applaudissements unanimes, il annonça qu'il proposerait l'abolition immédiate de tous les droits féodaux et seigneuriaux. C'était une attitude d'autant plus méritoire que la plus grande partie de son avoir consistait dans le titre d'abbé lai et de seigneur
(1) Archives nationales, carton C. 16, dossier 31 (Dupont de Luz, deuxième député de Bigorre, ne fut élu qu'au tour suivant, après ballotage avec Péré d'Arcizac).
de Vieuzac, avec les droits et revenus qui en dépendaient et qu'il avait recueillis dans la succession de son père, décédé un an auparavant, le 14 avril 1788. Indépendamment des domaines de Vieuzac et d'Anglades» ces revenus s'étendaient sur les paroisses d'Âyzac, de Préchac et d'Ouzous. En ajoutant à son nom, comme l'avait fait son père, celui de la seigneurie de Vieuzac, Bertrand Barère se conformait aux traditions et ne faisait rien que de très légitime. C'est donc fort mal à propos, ce me semble, que l'auteur de Tarticle biographique cité ci-dessus a fait à ce sujet la réflexion suivante : <c Bien qu'ayant renoncé à ses droits féodaux, il s'amusa pendant longtemps à se faire appeler Barère de Vieuzac. »
Il est bien vrai que dans la fameuse nuit du 4 août, Barère renonça explicitement à ses droits féodaux, remplissant sans hésiter l'engagement qu'il avait pris devant ses électeurs. Il faut même remarquer la spontanéité et la simplicité avec lesquelles fut réalisée cette renonciation. En son nom et au nom de son collègue Dupont de Luz, Barère lut à la tribune la déclaration suivante que rapporte le Moniteur: «Les députés*de « Bigorre déclarent pouvoir se passer de la ratification tf de leurs commettants aux décisions proposées par la (( noblesse, comme déjà autorisés au sacrifice de tout « ce qui peut intéresser l'utilité générale du royaume(l).»
Mais Barère ne s'en tient pas là : il fait aussi abandon de la finance d'une charge de conseiller-doyen de la
(1) Moniteur, réimp., p. 286. Cf. Henri Coulon, La Nuit du 4 août, p. 91. (Cette déclaration fut faite au nom des députés du clergé et de ceux des communes.)
sénéchaussée de Bigorre que son père avait achetée pour lui quelques années auparavant. Aucun des députés du Tiers, possédant des offices de magistrature, aucun des présidents ou conseillers au Parlement qui étaient membres de l'assemblée — et ils étaient nombreux — ne crut devoir imiter son désintéressement (1).
Ceci dit, comment répondre à ce singulier reproche de s'être « amusé » à conserver l'appellation Barère de Vieuzac après la nuit du 4 août ? Est-ce que le vicomte de Noailles, le duc d'Aiguillon, par exemple, ces deux grands seigneurs qui montèrent les premiers à la tribune dans cette fameuse nuit pour renoncer à leurs titres et privilèges, cessèrent pour cela de s'appeler de Noailles et d'Aiguillon ? Ne sait-on pas d'ailleurs que l'usage existait alors dans les familles bourgeoises d'ajouter un nom de terre au nom patronymique pour distinguer entre les frères ou même simplement les homonymes ? Ainsi que l'a observé le savant M. Arm. Brettes, le Serment du Jeu de Paume, qui ne fut signé par aucun noble, contient plus de cent soixante noms à particule (2). Ouvrez la liste des électeurs nommés par les assemblées primaires (3), vous y trouverez à chaque page des noms composés appartenant, comme celui de Barère de Vieuzac, à des membres du Tiers- Etat, avocats, notaires, commerçants, etc. (4). 11 n'est
(1) Mémoires, t. 1»^, pp. 209 et 272.
(2) Congrès des Sociétés savantes, 21 avril 1906.
(3) Cette liste a été publiée pour la ville de Paris par M. Elicnne Charavay dans la Collection des documents relatifs à l'histoire de Paris pendant la Révolution. — Assemblée électorale de Paris, pp. 1 à 90.
(4) Tels sont les noms de : Bigot de Préameneu, Micliault de Lar-
même pas exact de dire que Barère s'est paré « pendant longtemps » du nom de Vieuzac, car dès 1791 nous ne rencontrons plus ce nom dans les documents officiels. Au Moniteur^ aux procès-verbaux de la Convention et du Comité de Salut public, on ne lit d'autre signature que celle-ci : B. Barère.
L'auteur de la biographie que je citais tout à l'heure dit que Barère ne joua dans la Constituante qu'un rôle secondaire et qu'il « fut négligé par les Barnave et les Mirabeau ». On ne saurait faire grief à Barère de s'être tenu à l'écart de toute coterie, et notamment de ne point s'être embrigadé dans le clan de Barnave, ce jeune doctrinaire c< élégant et léger » qui devait bientôt déserter la cause de la démocratie. Quant à ses relations avec Mirabeau, elles furent, au contraire, très amicales (1). « Une cessa de me combler de bontés et même d'amitié, » dit-il en racontant l'aimable accueil que lui fit Mirabeau lorsqu'il vint le solliciter sur un objet qui pourtant ne devait guère intéresser le fougueux tribun : il s'agissait de conserver, dans la nouvelle division du territoire français, l'intégrité de notre ancien comté de Bigorrc. La tâche était rude pour Barère : il avait tout le monde contre lui. Les représentants du Béarn et ceux du pays de Cominges se vantaient déjà d'avoir oblenugain de cause dans le sein du Comité. Ils prétendaient annexer le Bigorre au département des Basses- Pyrénées d'un côté, à celui de la Haute-Garonne de l'autre. Barère réunit des documents, produisit des
quelais, Lebreton de Corbelin, Thion de la Chaume, Girard de Bury, etc., etc.
(1) Mémoires de Barère^ t. I, p. 307.
titres, écrivit mémoires sur mémoires, et gn^ce à Tappui de Mirabeau, mais surtout à sa ténacité, il finit par triompher. Le département des Hautes-Pyrénées était créé (1).