Bertrand Du Guesclin et son époque
Dans une traduction, qui avait surtout pour objet de reproduire le jugemeut si digne, si hautement impartial d'une plume anglaise sur les hommes et les choses de l'époque où notre histoire se fond avec celle de l'Angleterre, il importait de suivre pas à pas l'auteur, autant que pouvait le permettre le génie de notre langue. Le traducteur s'est donc lout-ft-fait effacé lui-même, évitant de paraître avec son style, pour conserver à l'auteur l'originalité même de sa forme. Néanmoins, comme, dans le cours «lu récit, les autorités sur lesquelles M. Jamison s'appuie sont françaises pour la plupart, toutes les fois qu'il se contente de citer en anglais, soit nos chroniqueurs, soit d'autres documents de notre langue, au lieu de le traduire, il nous a paru plus naturel de reproduire les textes originaux euxmêmes dans toute leur simplicité archaïque. Les
passages ainsi reproduits ne sont jamais, du reste, que ceux qui se trouvent cités dans l'auteur. En faisant intervenir directement, avec le style qui leur est propre , Froissart , Guillaume de Saint-André , Cuvelier, d'Orronville, Du Tillet, Dom Morice, Secousse, Joinville, Du Cange, Saiute-Palaye, le chroniqueur anonyme de Bertrand Du Guesclin, etc., etc., nous aurons obtenu, d'ailleurs, croyons-nous, le double avantage de relever l'intérêt de la narration et de satisfaire aux exigences des esprits plus critiques. D'autre part, les nuances d'expressions qui auraient pu échapper à M. Jamisou sont par là reslituées. Quand il nous est arrivé, cependant, de le corriger, nous avons eu soin de l'indiquer en note.
J. Baissac.
J'ai entrepris de sauver de l'oubli le nom d'un homme dont les exploits sont presque entièrement inconnus des Anglais, contre lesquels il lutta toute sa vie, et n'apparaissent guère que sous le faux jour du mythe à la masse du peuple français, que défendit son épëe; d'un homme dont la renommée, durant une grande partie du quatorzième siècle, ne fut inférieure, si tant est qu'elle le fut, qu'à celle d'Edouard III d'Angleterre et de son héroïque fils le Prince-Noir.
Sorti des forêts sauvages de la Bretagne, sans aucun des avantages de l'éducation ni de la naissance, car il était fils d'un pauvre et obscur chevalier, il devint chef d'une troupe d'aventuriers pendant les guerres de Jean de Montfort et de Charles de Blois ao sujet de la succession du duché, et a force de bravoure personnelle, de courage et d'habileté, élendit d'abord sa réputation au-delà des limites de sa province natale ; et ensuite, ayant attiré sur lui l'attention du roi de France par son intrépidité au siège de Melun et sa brillante victoire de Cocherel, conduisit en Espagne les gi*andes conpagnies, détrôna Pierre le Cruel et plaça sur le trône de Castille Henri deTranstamare; puis, de retour dans son pays, il fut fait connétable, élevé au-dessus des plus hauts barons du royaume, et, par sa prudence, sa fermeté, son talent
militaire, chassa peu à peu les Anglais de toutes leurs vastes possessions de France, ne leur laissant plus enfin que la ville de Bordeaux au midi, et celle de Calais au nord. Tels furent les hauts faits de Bertrand Du Guesclin.
Aux grandes qualités de l'esprit et du cœur, qui lui assurèrent le succès, il joignit la générosité, la bonne foi et la loyauté, vertus qui lui concilièrent l'estime; et personne de son temps ne fut plus considéré durant sa vie ni plus regretté après sa mort. Il m'a donc semblé que c'était œuvre digne que de secouer la poussière, dont le temps a presque couvert sa mémoire, et de rappeler, pour notreâge et pour les âges suivants, les événements d'une vie qui tira son principal lustre des austères vertus de l'homme, sans devoir rien a ces avantages extérieurs de la fortune que nous estimons d'ordinaire si haut.
Aucune époque, dans le passé, ne m'a paru plus intéressante ni plus instructive que la partie de l'histoire du moyen-âge comprise dans les limites de ce livre. Ce fut une période de transition d'un état à un autre, devant laquelle les anciens éléments sociaux commencèrent à se replier, pour faire place à de nouvelles formes ou revêtir de nouvelles fonctions. Ce fut l'époque où le système féodal, qui avait atteint son plus haut point durant les onzième, douzième et treizième siècles, se vit forcé, avec ses traditions, son isolement, sa puissance de fait, de céder à l'autorité croissante du prince, à l'influence grandissante des communes et d'hommes agissant sur les masses. Les croisades, qui, pour la délivrance du Saint-Sépulcre, avaient précipité tout un continent sur un autre, n'étaient déjà plus guère qu'un souvenir, et l'Europe ne se sentait plus soulevée d'enthousiasme à la
voix de l'Église. Le chef même de celte Eglise, qui, pendant des siècles, avait eu un empire si grand sur les peuples de race germanique transplantés sur le sol latin, maintenant chassé de Rome par le schisme et les factions de l'Italie, dans sa « captivité de soixante-dix ans » à Avignon, était à peine respecté des souverains et peu honoré des peuples. L'institution de la chevalerie, qui avait en si longtemps sur l'homme, pris individuellement, une action civilisatrice, et qui avait adouci les mœurs d'un âge barbare, avec tous ses romans, ses tournois et ses parades, commençait à décliner; et la femme, qui, avant le mariage, avait été beaucoup trop idolâtrée, et, après le mariage beaucoup trop séquestrée, exerçait déjà une influence plus salutaire sur la société, parce qu'elle était plus répandue. D'autre part, grâce à la découverte de la poudre, la lance et la hache d'armes commençaient à céder la place au canon et au mousquet, et le système des armées permanentes se substituait à celui des levées irrégulières de milice féodale; la littérature romantique disparaissait avec les chants des troubadours; la langue latine devenait d'un usage moins fréquent dans la rédaction des actes publics ou même des archives historiques, et Chaucer, en Angleterre, Froissart, en France , employaient leurs langues maternelles pour publier les productions de leur muse et raconter les événements des temps passés.
C'était mon dessein de faire précéder l'ouvrage que j'offre aujourd'hui au public, d'un tableau succinct de l'État de l'Europe dans toute la première moitié du quotorzième siècle; d'exposer, notamment, le caractère général de féodalité, son influence sur la société et les mœurs; de montrer comment elle
isola l'individu, détruisit toute unité politique, divisa les populations, qu'elle parqua par petits groupes sous une multitude de chieftains, et manqua absolument de direction centrale; de faire voir enfin que l'époque féodale, qui peut ôtre comprise entre le règne de Hugues Capet et celui de Philippe de Valois, en France, fut marquée par des guerres privées, distinctes des guerres nationales, entre un seigneur et l'autre, pour un accroissement de pouvoir ou une extension de territoire, et par les croisades qui la terminèrent; comment la féodalité finit par disparaître devant l'influence toujours croissante de la couronne et des communes. Mais ni les circonstances ni les exigences de ma propre situation ne m'ont permis d'exécuter ce projet.
La rédaction de l'ouvrage, à laquelle j'ai employé sept ou huit ans d'un travail assidu pendant les intervalles de loisir que me laissaient d'autres occupations absorbantes, était achevée depuis deux ans environ, et je m'étais mis à récrire le tout, lorsque, arrivé à la 120e page, le service du pays m'obligea à interrompre ma besogne, dans le courant de décembre 1860. Vers le in juin de l'année suivante, je repris l'œuvre de révision, qui fut terminée il y a juste un an, au plus sombre moment de la lutte entre le sud et le nord (États-Unis d'Amérique), alors que le fort Donelson succombait et que Nashville était occupé par nos ennemis. Au milieu des préoccupations de ces événements, j'essayai d'écrire l'introduction que j'avais projetée; mais les temps ne se prêtaient pas a une étude du passé; mes pensées étaient toutes absorbées par le présent. Et maintenant que l'horizon est moins chargé, mes occupations publiques ne me laissent pas le loisir d'exécuter mon dessein.
Après avoir achevé la révision, je serrai mon manuscrit dans mon secrétaire, attendant des temps plus tranquilles et meilleurs, et l'ouvrage n'aurait pas vu le jour encore, n'eussent été les aimables offres d'un homme que je suis heureux d'appeler mon ami, M. Théodore Wagner, de la patriotique et noble maison John Fraser et corap., de Charleston, et Fraser, Trenholm et comp.,de Liverpool.
Je sais que je cours deux risques sérieux en abandonnant l'ouvrage à des chances de capture par un ennemi toujours en éveil, qui fait en ce moment le blocus de notre port et infeste les mers entre cette ville et le lieu de destination de mon livre, comme aussi en m'en remettant a d'autres yeux que les miens de la correction des épreuves. Ce dernier danger surtout est grand, car, à peu d'exceptions près, on verra que je ne me suis servi que de documents originaux pour la composition de l'ouvrage ; et comme les notes, auxquelles j'ai consacré un soin tout spécial, reportent à des autorités en vieux français et en vieil espagnol du quatorzième siècle, en latin du moyen âge et parfois en gascon, je puis craindre que bien des eneurs ne se glissent dans l'impression. Tous ces risques étant inévitables/pour publier aujourd'hui, je dois confier le produit de bien des années de veille au sein de l'Atlantique et le livrer en des mains étrangères, dans l'espoir de voir se réaliser ce que Salomon considère comme le résultat des actes de bienfaisance faits à l'aventure : « Jette ton pain sur les eaux; car tu le trouveras au bout d'un certain temps. »
Charleston, 14 février 1863.