‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 2 sur 60 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Naissance, extraction et première éducation de Bertrand DuGuesclin. Son premier exploit dans un tournoi donné à Reunes.

Bertrand Du Guesclin,qui était destiné à jouer un rôle si considérable dans les affaires de l'Europe durant une grande parlie du quatorzième siècle, naquit vers Tan 1320 au château de la Mothe-Broon, à six lieues environ de la ville de Rennes, dans la province de Bretagne. Il était fils de Regnault Du Guesclin (1) et de Jeanne de Malemains, dame de Sens près de Fougères, et

(I) « Regnault Du Guesclin fu le pore à l'enfant,

« D'une moult gentil dame et de moult bel semblant. »

Chronique de Bertrand Du Guesclin, par Cuvelier, trouvère du xive siècle, publiée par E. Charrière, dans la Collection des document* inédits nr r histoire de France, vv. »2 et 53. — La chronique en vers de Cuvelier a été publiée par M. Charrière d'après deux manuscrits. De ce9 deux manuscrits, il a donné le premier, provenant de la Bibliothèque impériale et composé de 22,790 vers, numérotés par ordre de cinq en cinq, intégralement, et il n'a donné du second que des parties, imprimées en notes comme variantes du premier. Ce second manuscrit est celui de la Bibliothèque de l'Arsenal. Dans nos citations, la simple indication de la Chronique devra s'entendre du manuscrit de la Bibliothèque impériale ; le renvoi aux variantes sera indiqué par ces mots : Jfi. de r Arsenal.

l'aîné de quatre fils et six filles. De ses frères, Olivier lut le seul qui atteignit l'âge mûr et qui lui survécut (4).

Le défaut d'attraits personnels chez l'enfant, défaut dont Bertrand parait avoir eu tout à fait conscience plus tard, au point de faire de sa laideur un objet de plaisanterie, a élé donné comme la principale cause du peu d'affection que lui témoignèrent ses parents : leur aversion allait si loin, « son père et sa mère, dit le chroniqueur, le détestaient de telle façon, que souvent, en leur cœur, ils souhaitèrent le voir mort ou noyé. »

La privation de caresses produit inévitablement dans un enfant d'esprit l'obstination , la désobéissance, la révolte. C'est aussi ce qui arriva pour le jeune Bertrand. Lorsqu'il s'aperçut qu'il était pour ses parents un objet de répulsion ; que les valets le traitaient sans égards, et que l'on affectait souvent les plus mortifiantes différences entre lui et ses frères et sœurs, l'injustice flagrante du procédé souleva les violentes passions de sa forte nature, ef il laissa de bonne heure entrevoir cet esprit batailleur et indomptable, dont les événements de cette époque agitée étaient si bien faits pour favoriser dans la suite le développement. N'étpnt encore âgé que do six ans environ, il fil une tentative hardie et, grâce à la manière dont elle tourna, heureuse, pour venger les affronts qui lui étaient faits et reprendre dans la famille la place qui lui était due. L'incident eut lieu à dîner : sa mère et les autres enfants étaient assis, comme d'ha-

(t) Histoire de Bertrand Du Gucsclin, par Paul Hay, seigneur du Chastelet. Paris, 1666, in-folio. Page 4. Dans cet ouvrage, l'auteur a renchéri sur les extravagances des chroniqueurs contemporains et ajouté * beaucoup de fables de sa propre invention. Il n'y a pas eu de conte qui ait paru trop exagéré à sa crédulité, et il rapporte gravement, comme un fait historique, la réalisation d'une des prophéties do Merlin. Comme il ne renvoie jamais à ses autorités, le principal mérite de l'ouvrage est dans l'Appendice, qui a pour tilre : Preuves et remarques savant à l'histoire de messire Bertrand Du Gucsclin, et qui contient quelques pièces originales intéressantes.

bitude, autour de la table, tandis que Bertrand était à part sur une chaise basse. Tout ù coup, il prend un bâton et, sautant sur la table, il s'écrie avec feu :

■ Faut-il que tout le monde soit assis ici ! Vous mangez les premiers, et je suis obligé d'attendre, moi, comme un vilain. Je veux être à table avec vous, et si vous dites un mot, je renverse tout, pain, viandes, vin. »

Son frère Olivier, intimidé peut-être par son regard et ses gestes menaçants, l'invita doucement à prendre place parmi eux ; mais à peine à table, comme il portait la main sur les viandes qui étaient devant lui, sa mère s'écria avec humeur :

« Bertrand, si vous ne vous retirez, vous serez fouetté. »

À cette menace, Bertrand se lève soudainement, renverse la table et détruit tout ce qu'il y avait dessus, « de sorte qu'il n'y demeura ni pain, ni vin, ni chapon. »

« Par Dieu! s'écrie la mère ébahie, quel grossier charretier ! Plût au ciel qu'il fût mort ! Je vois bien qu'il ne fera pas honneur à sa famille ; car il n'y a en lui ni sens, ni convenant ces, ni raison. »

Une autre fois, le jour de la féte de l'Ascension, comme son père avait avec lui des gens de marque et que Bertrand était seul dans un coin, par terre, tandis que ses frères avaient place à table, une religieuse (i) d'un couvent voisin fut introduite parmi les convives. Cette personne était fort considérée pour sa

(1) Une converse, peut-être une juive convertie; car Cuvelier, v. 91, dit :

« Jnisc avait ostë en sa rcnacion. »

Du Chastelet dit, de son côté, mais sans l'appuyer d'aucune autorité, qu'elle était la fille d'un savant médecin juif, après la mort duquel elle s'était convertie au christianisme; que, outre la médecine, qu'elle connaissait, elle possédait encore la cabale ou l'art de la divination, tel que le pratiquaient l*»s Hébreux et les Chai léens. Histoire de Du Gucsclin, p. o.

sagesse, son habileté en médecine et sa connaissance de la chiromancie. Elle ne tarda pas à s'apercevoir de la position de Bertrand, assis en dehors du cercle des convives sur sa petite chaise. Après ravoir observé quelque temps ; après avoir entendu les dures qualifications qui lui étaient données, quelques-uns le traitant de pâtre, d'autres de charreiier, la religieuse lui dit :

« Mon enfant, que celui qui a souffert la passion vous bénisse ! »

Bertrand, peu accoutumé aux paroles affectueuses et pensant que, comme les autres, elle voulait se moquer de lui, répondit avec rudesse :

< Laissez-moi tranquille! Si vous dites du mal de moi, je vous frappe de ce b&ton.

— Ne soyez pas en colère! répondit doucement la sœur; je n'ai rien dit pour vous offenser ; au contraire, je veux vous annoncer quelque chose qui vous fera plaisir. Montrez-moi votre main, et je vous dirai les honneurs et la haute destinée qui vous attendent.

— Par ma foi, répliqua l'enfant, je sais bien que je n'ai ni joie, ni honneurs à attendre ; car mon père et ma mère me repoussent toujours durement, sans que je sache pourquoi (i).

— Madame, demanda la sœur, en s'approchant de la mère de Bertrand, n'est-ce pas lâ votre fils ?

— Oui, répondit la mère ; mais mon mari ne l'a jamais aimé. C'est un enfant bien grossier et bien méchant ; il bat les autres et les roule à terre, car rien ne peut lui résister. Si quelqu'un, tout grand soit-il, lui déplaît, Bertrand tombe aussitôt sur lui: C'est un vilain rustre, qui n'a ni sens, ni savoir-vivre : j'ai souvent désiré sa mort. »

La religieuse reprocha à la mère la mauvaise opinion qu'elle

avait de son enfant et la rigueur avec laquelle elle le traitait ; et,

(I) Cuvelier, Ats. de V Arsenal, t. I, pp. 6,7.

après avoir examiné Bertrand avec plus d'attention, elle prédit qu'il serait sage et heureux, et que personne, dans tout le royaume de France, ne serait plus considéré que lui.

Bertrand fut vaincu par cette sympathie inaccoutumée, et il changea subitement de conduite. Il prit, au môme moment, des mains d'un domestique un. plat contenant un paon, que Ton servait à table, et le plaçant devant la religieuse, il fit ses petites excuses pour la manière dont il avait accueilli ses caresses, et remplit ensuite un verre de vin, qu'il lui offrit. Le père, toujours incrédule, sourit de la prédiction de la religieuse et lui dit qu'elle entendait parfaitement son art trompeur ; mais la mère, après avoir remarqué le changement que quelques paroles affectueuses venaient de produire dans les manières de son enfant, fut attendrie, peut-être persuadée par la prophétie, et dans la suite traita Bertrand avec plus de bonté (1).

La jeunesse de Bertrand ne se passa point dans les écoles. A cette époque, tout le savoir était du domaine à peu près exclusif des couvents, et si Ton apprenait quelque chose, c'était de la bouche des hommes, non dans les livres. On pourrait s'étonner que le fils d'un propriétaire foncier, en un temps où la possession du sol assurait toujours à l'homme position et rang, grandit ainsi dans une profonde ignorance des éléments les plus simples de la science, de ce qui s'enseigne aujourd'hui au moindre paysan ; mais cet étonnement cessera, si l'on veut se rappeler que, au commencement du quatorzième siècle, l'éducation, comme on l'entend et qu'on l'estime aujourd'hui, était à peine regardée comme un avantage et ne pouvait point être, en effet, un besoin, puisque les livres étaient inabordables et que, lors même qu'on pouvait s'en procurer, comme ils traitaient en général de théologie ou des questions philosophiques de l'époque et qu'ils étaient écrits pour la plupart dans une langue ancienne

(1) Cuvelier, vv. 78-153; Ms. de F Arsenal, t. I, pp. 7-9.

et hors de l'usage commun, l'intelligence n'en était possible qu'aux clercs. C'est à un contemporain de Du Guesclin, au fameux Froissart, avec sa curiosité éclairée, sa candeur et sa facile crédulité, que la France est redevable de cette chronique, devenue, depuis, la source obligée où l'on viendra puiser toujours, quand on voudra écrire l'histoire de la majeure partie de l'Europe en ces temps-là. Mais le jeune Bertrand ne jouit d'aucun de ces avantages. A la grossière école où il fut élevé, sa volonté ne dut être pliée à aucune discipline, son esprit ne fut point assoupli par des règles ni son goût formé par l'art ou par la sagesse thésaurisée des temps. Un récit informe de quelque aventureux croisé ou d'un preux chevalier, un simple incident de la vie de tous les jours, un fait d'armes ou un conte d'amour chanté par quelque ménestrel ambulant, tels étaient, pour la plupart des gens, les moyens principaux, sinon les seuls, d'ac-

quérir des connaissances.

Un de ses jeux accoutumés, lorsqu'il eut atteint l'âge de neuf ans, était de réunir les enfants des domaines de son père au nombre de quarante ou cinquante, de les disposer comme en un tournoi et de les faire battre les uns contre les autres. Il prenait à ces luttes la part la plus active, et lorsque la victoire paraissait pencher d'un côté, il rétablissait d'ordinaire le combat en se jetant de l'autre. Ces batailles enfantines se terminaient rarement sans force nez maltraités ou habits en loques, mais Bertrand, pour son compte, s'en souciait peu. Souvent il excitait jusqu'à la fureur l'ardeur des jeunes combattants, en poussant son cri de guerre : Guesclin ! nom que ni lui ni ses compagnons ne prévoyaient guère alors devoir être un jour si redouté dans les grandes luttes de la patrie.

Lorsque ces combats avaient assez duré, Bertrand y mettait fin par son commandement, qui était toujours écouté. Il menait ensuite ses jeunes camarades dans quelque cabaret, payant l'écot de chacun de tout l'argent qu'il avait ; et si l'hôte lui faisait cré-

dit du solde, il ne tardait pas à le payer, mettant pour cela en gage quelque coupe d'argent ou vendant à Rennes un des chevaux de son père (i).

Ces durs passe-temps de Bertrand, qui en eussent dégoûté d'autres, étaient amusement pour lui. Sa mère, toutefois, ne le prenait pas de même ; car, lorsqu'elle le voyait revenir le visage couvert de sang et les habits en lambeaux, elle le grondait sévèrement sur la vie qu'il menait, vie si peu digne de l'enfant d'un gentilhomme. Elle lui rappelait avec moquerie la prophétie de la religieuse sur sa grandeur future, et le menaçait de son vif mécontentement, s'il renouvelait de pareilles scènes. « Mais Bertrand, dit le chroniqueur, lendemain faisait pis la moitié. » 11 dressait des quintaines (2) pour l'exercice à la lance et formait des lices pour jouter avec ses camarades, comme en un tournoi, offrant un prix à l'heureux vainqueur en récompense de son adresse et de son courage. Les violents amusements du jeune Bertrand attirèrent, à la fin, l'attention de son père, qui, pour y mettre un terme, défendit aux enfants de ses fermiers de venir chercher son fils, et imposa une amende aux parents de ceux qu'il trouverait avec lui. Mais lorsque les enfants le fuyaient, pour obéir à cet ordre, il allait à eux et les attaquait, qu'ils le voulussent ou non. Sur la plainte des parents, Bertrand fut en-

(I) Cuvelier, vv. 434-212.

(3) cf Quittaiocs fisl drteier rt jointes y faisoit. »

Cavelier, v. 214. Dans la Chronique de Mathieu de Westminster, t. Il, p. 324, BohtCs Ant. Library, le jeu est appelé quintain. Du Cange le dépeint comme un passe-temps équestre consistant à charger avec la lance un mannequin mobile sur pivot, habillé et armé d'une épée ou d'un bâton. Quand il le frappait autrement qu'en pleine poitrine, l'assaillant recevait, en passant, un coup de bâton ou d'épéc sur le dos. Glossarium mediœ et infimœ Lalinitntis. Voir au mot Quintana. — En français, le mannequin porte le nom de quint, et le jeu celui de quintaine.

10 BERTRAND DU GUESCMK

fermé dans une chambre du château de son père, où il demeura quatre mois prisonnier.

La sévérité d'une telle punition aurait certainement réduit l'esprit de tout autre enfant ; mais elle eut sur Bertrand un effet contraire ; car, fatigué d'attendre sa délivrance, il saisit un jour la bonne qui lui apportait sa nourriture, lui enleva les clefs de sa prison, l'enferma à sa place et s'enfuit du château. Après avoir erré quelque temps, il aperçut un paysan qui labourait avec deux chevaux appartenant à son père ; il en prit un, quoi que le paysan objectât, monta dessus et courut chez son oncle, à Rennes, où il fut reçu avec froideur par sa tante, qui ne lui ménagea pas les réprimandes, mais par son oncle, au contraire, avec une indulgence qu'il ne méritait pas. Celui-ci reprocha à sa femme la dureté de son accueil, excusa comme excès de jeunesse pardonnables les fautes de Bertrand et lui dit avec bonté que, tant que dureraient ses provisions de vieux vin et de viande salée, il ne manquerait de rien chez lui.

Pendant le séjour qu'il fit à Rennes, survint un incident qui montre que Bertrand n'avait rien perdu de sa passion pour les durs amusements d'autrefois, passion que son exil de la maison paternelle ne lui permettait plus de satisfaire, et qu'il aimait mieux combattre que prier. Il avait alors dix-sept ans (l), et comme ses principales distractions consistaient en promenades à cheval avec son oncle et sa tante, ce qui ne l'amusait peut-être pas toujours de même, il fut tout heureux un jour d'apprendre que, le dimanche suivant, devait avoir lieu une lutte avec prix. Or. ce dimanche-ià, la tante de Bertrand désira que son neveu l'accompagnât à l'église : force fut donc à celui-ci de s'exécuter, quelque répugnance qu'il y eût. Mais, après avoir conduit sa tante à sa place, Bertrand, qui n'y tenait plus d'impatience et

(1) « N'eust que XVU1 ans, se l'histoire ne ment. » Cuvelier, Mt. de l'Arsenal, U I, p. 14.

qui, du reste, comptait bien être de retour avant que l'office fût terminé, quitta tout doucement l'église, à peine le sermon commencé, et gagna l'endroit où la lutte venait de s'engager. 11 fut reçu avec joie de toutes ses connaissances, qui lui prédirent le triomphe ; mais il ne voulut consentir à prendre part à leurs jeux qu'à condition que la chose fût ténue secrète à sa tante. Quoique jeune, il était homme fait, nerveux et solidement bâti. H était de taille moyenne ; il avait la peau hrunî, le nez camard, des yeux gris-clair, de larges épaules, les bras longs et les mains petites (1). Le sort voulut qu'il eût à lutter contre un Breton qui en avait déjà jeté douze à terre ; mais Bertrand était aussi adroit que fort, et a la fin il renversa son adversaire, quoique dans la chute il se fit beaucoup de mal au genou en se heurtant contre une pierre pointue. Il fut porté par ses compagnons de jeu chez sa tante, qui manifesta un très-grand mécontentement de le voir en cet état et surtout au milieu de ce monde, lui disant qu'il ne convenait pas au fils d'un gentilhomme de lutter ainsi avec des gens de basse extraction, au lieu de s'amuser en des tournois au combat à la lance. 11 reçut ces reproches avec une humilité qui ne lui était pas ordinaire et promit solennellement que, dès qu'il pourrait remonter à cheval, il rechercherait les tournois et les joutes et ne faillirait plus comme il avait fait (2).

Bertrand passa une année chez son oncle, avant de recouvrer les bonnes grâces de son père. Rentré dans la maison paternelle, il se montra assidu aux joutes et aux tournois, où il ne manquait aucune occasion d'assister, monté sur un des chevaux du château. 11 était le bienvenu partout, et il se fit beaucoup d'amis par sa grande libéralité ; car, s'il rencontrait un mendiant de-

(1) Chronique (anonyme) de sire Bertrand Du Guesclin, ch. i, p. 2, publiée par Buchon dans son Panthéon littéraire. Paris, 1842.

(2) Cuvelier, iis. de P Arsenal, t. !, pp. H, 4 15-

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