‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 38 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Changement dans la fortune d'Edouard 111. — Mort de sir John Chandos. — Bertrand Du Gucscliu est lappelé d'Espagne. — Ses premiers exploits après son retour en France.

La vie d'Édouard III d'Angleterre avait été jusqu'à cette époque une suite non interrompue de succès. Il était sorti sain et sauf de tous les dangers d une minorité de six ans, avait acquis le respect de ses sujets et étendu la domination anglaise sur un tiers de la France. Mais comme les maux, aussi bien que les prospérités de la vie, n'arrivent jamais que par ensemble, la dernière partie de la carrière d'Édouard fut assombrie par les chagrins ; et les succès d'un heureux règne de quarante- deux ans furent oubliés dans les calamités publiques et privées qui accompagnèrent les sept dernières années de son gouvernement. La mort de son troisième fils, Lionel, duc de Clarencc, récemment marié à une des filles du duc de Milan, avant la fin des réjouissances qui suivirent les noces, mort si soudaine qu'on soupçonna là-dessous une infâme machination, fut le premier événement qui vint interrompre le cours de ses prospérités. Il fut suivi de la révolte de ses sujets gascons et de l'intervention du roi de France dans le gouvernement de l'Aquitaine, incidents que la santé chancelante du Prince-Noir rendit plus sensibles à Édouard. Immédiatement

384 BERTRAND DU GUESCUN

après , vint la mort de la reine Philippe , femme de beaucoup de sens et de caractère, avef qui il avait vécu en bon accord pendant quarante ans. À la certitude désormais acquise de la nature incurable du mal dont souffrait le prince de Galles ne tarda pas à venir s'ajouter la triste nouvelle de la mort d'Êdouard, fils aîné du prince (i), qui ne laissait au roi, par sa fin prématurée, que la sombre perspective d'un petitfils destine à être exposé durant le temps d'une minorité trop longue à l'ambition de ses fils et à la turbulence de ses nobles.

L'événement de cette période qui termina une année de calamités pour le roi d'Angleterre et qui, plus que tout autre peut-être, porta atteinte à sa propre domination et à celle do prince de Galles en France, fut la mort du plus habile général de l'Angleterre, le seul, après les deux Édouards, capable de lutter avec ce chef qui allait être rappelé d'Espagne et mis à la tête des armées françaises, du consentement universel de la nation. A l'issue de la campagne de 1369, sir John Chandos, créé depuis peu sénéchal de Poitou, à la mort de sir James Audley, tout en conservant ses autres charges, revenait à Poitiers, après une tentative infructueuse sur la forteresse deSaint- Savin, quand il rencontra, dans la matinée du 31 décembre, un corps considérable de gens d'armes et d'archers, composé de Français et de Bretons, au pont de Lussac sur la Vienne. Bien que ses forces fussent inférieures en nombre, il n'hésita pas à livrer la bataille (2).

Après quelques menaces à l'adresse des deux chefs des parti) Cet événement n'arriva pas avant le commencement de janvier 1371.

(2) Froissart, liv. 1, part, h, p. 600, fixe le chiffre des hommes de sir John Chandos à quaranlc lances, et parle des forces des Français comme d'une grosse route (troupe), sans en dire l'effectif. Cuvelitr, v. 18,JU7, et l'auteur de la Chimif/uc (anonyme) de Du Gt/<sc/i«, chap. cxxxix, les évaluent à cinquante lances et dix-huit archers.

Us opposés, messire Louis de Saint-Julien et le Breton Kerloet, que sir John Chandos accusait de faire de fréquentes incursions dans sa province, mettant le peuple à rançon, traitant le pays comme le leur propre, ajoutèrent qu'ils avaient entendu dire que depuis longtemps il désirait les rencontrer. « Je suis Jean Chandos, leur dit-il, si bien me ravisez. Vos grands appertises d'armes qui sont maintenant si renommées, s'il plaît à Dieu, nous les éprouverons. »

Ces paroles irritèrent un homme d'armes breton, qui frappa de sa lance un écuver de sir John Chandos et le renversa du coup. A cette vue, Chandos cria à sa troupe « Comment! laisserez-vous tuer cet homme ? A pied ! à pied ! » Aussitôt lui et ses hommes d'armes descendirent de cheval et Ton vola au secours de l'écuyer. Ce fut ainsi que le combat commença.

Sir John Chandos pouvait passer pour un chevalier modèle. 11 était de haute taille et doué de qualités et de talents supérieurs. Précédé de sa bannière, que portaient ses hommes, ayant luimême un pied en avant et la lance en arrêt, il fondit sur l'ennemi. Il portait en ce moment sur son armure une grande robe de soie, qui traînait à terre. En deux endroits la robe était ornée de ses armes « qui étaient d'un blanc samit (i) à deux pels aiguisés de gueules, l'un devant, l'autre derrière. »

La terre était encore humide de rosée et il s'embarrassa un peu dans sa robe, qui était trop longue, de sorte qu'il lit un faux pas et faillit tomber. En ce moment, il reçut un coup de lance d'un écuyer nommé Jacques de Saint-Martin « qui était fort homme et appert durement; » et la pointe, pénétrant dans l'orbite de l'œil qu'il avait perdu environ cinq ans auparavant dans une chasse au cerf près de Bordeaux, atteignit la cervelle. Sir John

(1) D'une blanc samit, dit Froissart. « Samyy sorte d'étoflo moitié Soie qui ressemble au salin ; mais plus étroite et plus solide. » Ménage, Dtcf. étymol, — Voir aussi Du Gange, au mot Exametum, — Cette étoffe, originaire de Venise, était tissée de lii d'or et d'argent.

Chandos, en recevant ce coup, s'affaissa aussitôt et ne dit plus un seul mot. Ses gens, malgré la blessure mortelle de leur chef, qu'ils aimaient beaucoup à cause de ses qualités chevaleresques, soutinrent le combat jusqu'à ce qu'ils fussent accablés par le nombre; mais un corps de deux cents gens d'armes anglais sous les ordres de messire Guiscard d'Angle étant survenu, les Français, vainqueurs peu d'instants auparavant, ne voyant aucun moyen d'échapper, car leurs chevaux leur avaient été enlevés par leurs valets, se rendirent prisonniers à ceux qu'ils avaient défaits» au lieu de se rendre aux nouveaux venus, commandés par le sire d'Angle. « Le gentil chevalier, » dit Froissart, dans son enthousiasme sympathique pour la valeur de sir John Chandos, « ne vécut de cette navrure qu'un jour et une nuit, et mourut. Dieu en ait l'àme par sa débonnaireté ; car oncques depuis cent ans ne fut plus courtois ni plus plein de toutes bonnes et nobles vertus et conditions entre les Anglais que lui ( i ). »

Édouard III, ainsi abandonné de la fortune, quoiqu'il ne fut pas très-vieux, sentait cependant le poids des années ; ce n'était plus le prince fier et présomptueux qui, sur la plus légère apparence de droit, avait, pendant trois règnes consécutifs, causé des maux incalculables à la France. Il chercha donc à ramener ses vassaux gascons à l'obéissance par des procédés plus doux que ceux qu'il avait d'abord employés. Il adressa, en conséquence, des lettres patentes à tous leurs chefs en Aquitaine et en envoya secrètement des copies à ceux qui étaient à Paris. Ces lettres étaient conçués dans l'esprit le plus conciliant, et il y promettait que le prince de Galles renoncerait dorénavant à lever des impositions sur eux; que tous les torts seraient réparés et qu'un plein pardon serait accordé à tous ceux qui avaient pris parti pour son ennemi le roi de France. Mais l'administration sévère et inflexible du Prince-Noir en Aquitaine,

(I) Froissart, liv. I, part, il, pp. 898-602.

les exîravagances ruineuses de sa cour et les manières arrogantes de ses sujets anglais, lui avaient si profondément aliéné le cœur de ses vassaux gascons, que les lettres d'Édouard ne firent aucune impression sur eux. Le roi d'Angleterre, s'apercevant alors qu'il s'était humilié en vain, envoya le duc de Lancastre en Aquitaine au secours du Prince-Noir avec un corps de quatre cents gens d'armes et autant d'archers; il envoya aussi un grand nombre d'autres soldats de la même arme sous les ordres de messire Robert Knolles pour envahir la France du côté de la Picardie (i).

Le roi de France, engagé dès lors avec l'Angleterre dans une guerre où il lui fallait déployer toutes ses forces, expédia Tordre à ses frères les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne, de venir à Paris pour conférer avec lui sur l'état du royaume et sur le meilleur moyen de chasser les Anglais de la France. Charles, ayant déclaré qu'il ne serait satisfait qu'autant que les Anglais auraient été complètement expulsés du royaume, obtint de la cour des Pairs, le 14 mars 1370, un vote déclarant que le duché de Guyenne et tous les fiefs possédés par Édouard III et le prince de Galles étaient confisqués au profit de la couronne de France. Pour exécuter cette résolution, il fut décidé qu'on rassemblerait deux grandes armées destinées à envahir les possessions du prince de Galles. L'une, sous les ordres du duc d'Anjou, devait entrer en Guyenne par la Réole et Bergerac; l'autre, commandée par le duc de Berry, pénétrerait par le Limousin et le Qucrcy, où, se réunissant à la première, elles assiégeraient Angouléme, une des résidences ordinaires du Prince-Noir. En même temps, il fut décidé dans une délibération ultérieure qu'on rappellerait Bertrand Du Guesclin d'Espagne, où il était toujours employé au service d'Henri (*).

(1) Froissart, liv. I, pp. 604-009.

(2) Froissart, liv. I, part, u, p. 608. — Du Tillet, Recueil ties traie* tez, etc., p. UO, verso»

388 BERTRAND DU G DESCLIN

Depuis la mort de Pierre le Cruel, le roi d'Espagne avait été occupé à mettre en ordre les affaires de son royaume et, avec l'aide de Bertrand Du Guesclin, à soumettre les villes et les places fortifiées qui pendant un temps avaient résisté à son autorité. Il venait d'abandonner le siège de Ciudad Rodrigo à cause de la hauteur des eaux et avait rassemblé les Cortès à Medina del Campo, quand il fut obligé de rendre Du Guesclin au roi de France, son souverain, qui le rappelait. Avant de se séparer d'un capitaine dont il avait reçu de si précieux services, il le récompensa par le don des villes de Soria, d'Almaza, d'Àlienza, de Deza, de Montengudo et de Seron, avec le titre de duc de Molina; et il lui fit compter cent vingt mille doubles, moitié en argent et moitié en hypothèque sur la rançon du roi de Mayorque, qui était fixée à soixante mille (\).

(1) Ayala, Cronica del rey <hxi Emiquc seguwlo, pp. 1:2, 13; Actes de Bretagne, t. 1, col. H>28, d'où il ressort que la concession fut faite le 4 mai 1360. Les villes énumérées dans le texte sont précisément celles qu' Ayala dit que Pierre le Cruel promit à Bertrand Du Gue.-ciin, s'il voulait favoriser sa fuite du château de Montiel, et dont Henri aurait ensuite été convenu de confirmer la donation, si Du Guesclin voulait être de connivence avec lui pour tromper Pierre et le lui livrer; mais comme la complicité de Bertrand, dans celle affaire, peut trèsbien être mise en doute, vu son caractère parfaitement établi et son honneur chevaleresque , aussi bien que d'aprè3 le silence ou la divergence des autres chroniqueurs, l'accusation tout entière n'est très-probablement qu'un retour de supposition, suggéré par le don d'Henri, qui n'était pas une récompense disproportionnée des inappréciables services rendus par Du Guesclin. Ayala, qui était un simple chroniqueur, ne paraît pas avoir eu beaucoup d'amour pour le général breton, pas plus que pour les autres chefs étrangers comblés des faveurs d'Henri, et, par conséquent, il ne devait pas s'inquiéter beaucoup de rechercher ce qu'il pouvait y avoir de vrai au fond d'une calomnie, quelque invraisemblable qu'elle fut, au préjudice de l'un d'entre eux. Froissart dit que Bertrand fut créé connétable de Castiile, liv. I, part, n, p. 554; mais Ayala ne Tait aucune mention de cela, et il n'en est pas non plus question dans la donation, datée de Sé ville, le 4 mai 1369, des six villes et du duché de Molina, donation dans laquelle Du Guesclin a le litre de

Henri ne borna pas la manifestation de sa reconnaissance aux présents matériels qu'il fit à Bertrand Du Guesclin ; au moment de se séparer de lui, il eut le noble courage de dire ouvertement : « Comment pourrai-je récompenser les services que vous m'avez rendus ? Car, si j'ai un royaume, une seigneurie, quoi que ce soit au monde, c'est par vous. Et je puis affirmer, devant tous les chevaliers ici réunis, que, sans vous, je serais le plus pauvre de tous (l). »

Bertrand Du Guesclin, en prenant congé d'Henri, ne quitta pas immédiatement l'Espagne. Il lui fallait, auparavant, prendre possession des villes qu'il avait reçues du roi , et au nombre desquelles était Sori;<, qui refusait obstinément de lui ouvrir ses portes. Cette ville avait déjà soutenu un siège d'un mois contre son lieutenant, Jean de Beaumont, ei un corps considérable de gens d'armes; mais elle ne put résister a un vigoureux assaut donné par Du Guesclin en personne. Là, il reçut le cinquième message du roi de France, qui pressait son retour. « Je suis, répondit-il, moult dolent qu'à lui n'ai obéi très le commencement; car, vrai, je ne vaux pas l'honneur que le bon roi me porte ; mais ma chemise m'est plus près que ma cotte ne fait (î). »

En quittant Soria, Bertrand Du Guesclin traversa les Pyrénées et arriva dans les domaines du comte de Foix, qui le reçut

comte de Longueville. Froissart emploie quelquefois le mot de connétable comme synonyme de commandant, ainsi qu'on le voit au liv. I, part h, p. 610.

(1) Chronique (anonyme) de Du Guesclin, cliap. cxxv.

(2) Cuvelier, vv. n,200- 17,230. — Charrière, le savant éditeur de Cuvelier, pense que « les relards poliliques attribués par le chroniqueur à Du Guesclin purent avoir pour cause les propositions qu'il recevait à. cette époque du roi d'Aragon. La Sardai^ne venait de se soustraire à sa domination sous la conduite d'un seigneur de la maison d'Arborée. Il offrit à Du Guesclin le commanlement de celte expédition, et il (Du Guesclin) était sur le point de conclure un arrangement avec ce prince, lorsque les ordres de Cbarles V lui parvinrent. » — Cuvelier, t. II, p. 370, note 62.

cordialement et le combla de marques de respect et d'honneur. Pendant son séjour, le comte se plaignit de la conduite de son frère, Olivier du Guesclin, qui s'était mis au service du comte d'Armagnac et lui faisait alors tout le mal qu'il pouvait. Bertrand répondit à ces plaintes que son frère était un soldat de fortune et qu'il ne faisait que son devoir en servant de son mieux, comme il le ferait lui-même en semblable circonstance, celai qui le payait. Le comte de Foix proposa ensuite à Du Guesclin une alliance offensive et défensive que celui-ci accepta contre toute personne hormis le roi de France et sa famille. Bertrand offrit à son tour de rétablir la paix entre les deux comtes; et, s'il ne pouvait amener le comte d'Armagnac à accepter les conditions proposées, il promit au comte de Foix d'enlever Olivier Du Guesclin au service de son ennemi (l).

En quittant les domaines du comte de Foix, Bertrand Du Guesclin se rendit immédiatement à Toulouse, où il arriva aa milieu du mois de juillet de l'année < 370, et où il trouva le-duc d'Anjou, qui l'attendait impatiemment à la tête d'une armée nombreuse et bien équipée. Le duc avait sous ses ordres le comte d'Armagnac, le sire d'Albret, le comte de Périgord, les sénéchaux de Toulouse, de Carcassonne, de Beaucairc et les principaux nobles gascons avec deux mille lances de chevaliers et d'écuyers, outre six mille fantassins armés de piques et de boucliers. Du Guesclin fut mis à la tête de tous les gens d'armes, et le succès extraordinaire de la campagne justifia pleinement l'à-propos de ce choix. En partant de Toulouse, le duc d'Anjou entra dans l'Agénois, et prit, sans grande résistance, les villes de Moissac, d'Agen, de Sainte-Marie, de Tonneins et de Montpellier (2). Le château-fort d'Aiguillon lui-même, qui avait vic-

(1) Cuvelier, vv. 17,274-17,315.

(2) Froissart a évidemment commis ici uno erreur, attendu qu'aucune ville de ce nom ne se trouve sur la route que suivit l'armée du duc d'Anjou.

torieusenient soutenu un siège de plusieurs semaines contre une armée de cent mille hommes, pendant le règne de Philippe de Valois, se rendit après une faible résistance de quatre jours, quoique Froissart ajoute : « Pour le temps de lors, il n'y avait mie dedans la ville et le chàfel d'Aiguillon si vaillants gens que quand messire Gauthier de Mauny et ses compagnons l'eurent en garde (i). »

Après la capitulation d'Aiguillon, le duc d'Anjou prit la route de Bergerac, sur la Dordogne, et mit le siège devant la ville forte de Linde, située sur la même rivière, à une lieue environ de Bergerac. Après quelques pourparlers entre le chef français et le gouverneur, messire Thomas de Batefol, celui-ci cédant à l'offre d'une somme de florins, aussi bien qu'à l'impatience des bourgeois de secouer le joug des Anglais, était convenu de rendre la ville. Cette trahison du gouverneur fut découverte avant sa consommation par le captai de Buch et sir Thomas Felton, qui étaient alors en quartier à Bergerac. Ils en furent fort surpris ; mais comme ils ne voulaient pas abandonner aussi légèrement une ville forte qu'ils avaient tout récemment munie de provisions en perspective d'un siège, ils déclarèrent vouloir assister à la capitulation de la place. Ils partirent donc de Bergerac après minuit, le jour où les Français devaient prendre possession de Linde, et, accompagnés de deux cents lances, ils arrivèrent à la place au point du jour. Ils se firent ouvrir la porte du côté de Bergerac, et traversèrent la ville pour gagner la porte opposée où les Français devaient être mis en possession de la place par le gouverneur. Le captai de Buch descendit de cheval en arrivant près de la porte, et, tirant son épée, il dit, en s'approchant de sir Thomas Batefol : « Ah! mauvais traître, tu y mourras lout premièrement; jamais ne feras trahison après cette-ci! »

A ces mots, il lui lança son épée avec tant de force, que la lame,

(I) Froissart, liv, l, paru n, pp. 610, r»M; et liv. I, part, t, pp. 213-213.

entrant dans le corps du chevalier, le perça de part en part et sortit de plus d'un pied de l'autre côté. Le chevalier tomba mort, et les Français, qui vefnaient prendre possession de la ville, s'enfuirent effrayés (i).

L'armée du duc d'Anjou, après avoir ainsi échoué à Linde, dépassa les environs de Bergerac et poussa ses incursions jusqu'à cinq lieues de Bordeaux. En six semaines de temps, les chefs avaient reçu la soumissisn de plus de quarante villes, cités, châteaux et forteresses, appartenant aux Anglais; et, apprenant que le prince de Galles rassemblait une armée à Cognac, et que le duc de Lancastre était arrivé en Aquitaine avec un grand corps d'armée, le duc d'Anjou convoqua un conseil de guerre pour délibérer sur les opérations ultérieures de la campagne. Bertrand Du Guesclin fut invité en particulier à assister à ce conseil, où, après mûr examen, il fut décidé qu'on licencierait l'armée et qu'on répartirait les troupes dans les garnisons du pays récemment conquis, attendu qu'elles en avaient fait assez pour une saison.

En quittant l'armée du duc d'Anjou, Bertrand Du Guesclin se dirigea sur Limoges, assiégée alors par le duc de Berry, qui, étant entré dans le Limousin avec douze cents lances et trois mille fantassins, avait pris un grand nombre de villes et de châteaux, brûlé et dévasté tout sur son passage. En traversant le comté de Périgord, Du Guesclin fut généreusement reçu à Périgueux par Talleyrand de Périgord, frère du comte; et, tandis qu'après diner il prenait le frais sur le donjon du château, Bertrand, apercevant la figure d'un léopard sur une bannière qui flottait au sommet du clocher d'un monastère voisin, dit avec surprise : « Que vois-je? Avez-vous des voisins anglais aussi près que cela? » Quand il eut appris que les Anglais étaient maîtres de l'abbaye depuis plus d'un an, il jura, par

(i) Froissart, liv. I, part, n, p. 612.

saint Yves, qu'il ne s'en irait pas ayant d'avoir soupé dans l'abbaye et rétabli l'abbé et les moines dans leur cloître.

Bertrand Du Guesclin descendit donc immédiatement de la tour, envoya chercher un héraut et lui ordonna d'appeler ses hommes, qui étaient disséminés dans les villages voisins, et de leur apprendre qu'il avait l'intention d'attaquer l'abbaye et d'en chasser les Anglais sur-le-champ. Les troupes se réunirent au son de la trompette, et prenant dans la ville des portes, des volets et environ cent échelles, ils avancèrent immédiatement à l'assaut. Talleyrand de Périgord proposa de faire porter sur des chariots a l'abbaye trois machines de guerre pour aider à l'attaque; mais Bertrand rejeta cette offre en disant : « Nous n'en aurons pas besoin ; avant qu'elles soient dressées, nous boirons largement le vin de l'abbaye. »

Différant l'attaque pour un moment, Bertrand Du Guesclin s'avança jusqu'aux portes du couvent, et, dans un pourparler avec le commandant, il lui conseilla de rendre la place à l'abbé et aux moines, car il vivait en grand péché et sous le poids d'une excommunication. Le capitaine, avec ce mépris souverain des censures ecclésiastiques que professaient à cette époque des hommes sans foi ni loi, répondit : « Nous n'y comptons mie : nous serons bien absous a notre commandement. Assez • peut empêtrer (pécher) qui paye largement; car l'homme est bon clerc qui a assez d'argent. »

Du Guesclin somma alors le capitaine d'avoir à se rendre. Le capitaine ayant répondu par un refus des plus catégoriques, fut bien et dûment prévenu que, si l'abbaye était emportée d'assaut, il serait très-certainement pendu. On sonna immédiatement la trompette et les assiégeants commencèrent par une décharge de flèches et de dards, tandis qu'en môme temps une partie de leurs compagnons comblait les fossés avec des fascines et de la terre, et que d'autres, se mettant à couvert sous leurs boucliers ou sous les volets dont ils s'étaient munis, dressaient les échelles

d'escalade contre les murs. Parmi ceux qui, les premiers, montèrent à l'assaut, étaient Bertrand Du Guesclin en personne, suivi d'Olivier de Mauny, de Jean et Alain de Beaumont et d'autres vieux chevaliers. Les Anglais repoussèrent l'attaque par tous les moyens ordinaires de défense connus à cette époque et jetèrent sur les assaillants des barres de fer rouge, de la chaux vive et d'énormes traverses de bois. Mais tout cela ne servit de rien contre l'ardeur résolue des Français. Bertrand, suivi de près par ses soldats, entra dans la plaçe, rencontra le capitaine et lui fracassa la mâchoire, d'un coup de sa redoutable hache d'armes. Après cela, la garnison ne fit plus aucune résistance et Du Guesclin rendit l'abbaye à ses propriétaires, y soupa cette nuit-la comme il avait juré de le faire et retourna ensuite à Périgueux, où il demeura quelques jours à se refaire, lui et ses hommes (1).

En quittant Périgueux, Bertrand Du Guesclin alla rejoindre le duc de Berry dans son camp devant Limoges que le doc assiégeait alors. La ville était sous les ordres de l'évêque, avec lequel Du Guesclin réussit à conclure un traité, quelques jours après son arrivée, pour la reddition de la place.

Après y avoir fait un séjour de courte durée, le duc de Berry reçut le conseil d'imiter la conduite de son frère le duc d'Anjou et de terminer la campagne en distribuant ses troupes dans les différentes villes et forteresses de son commandement; car on trouvait qu'elles avaient assez fait pour la saison en prenant une ville aussi importante que Limoges. A la demande de l'évêque, le duc laissa cent hommes d'armes sons le commandement de messire Jean de Villemur, de messire Hugues de la Roche et de Roger de Beaufort, pour aidera I* défense de la cité (2).

(1) Cuvelier, vv. 17,372-17,504, — Chronirpte (anonyme) *k Jto Guesclin, chap, cxxvm, cxxix.

(2) Froiasart, Hvt I9 paru w, pp. oie, ci 7,

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