CHAPITRE IX
Charles V cite le Prince-Noir à comparaître devant la chambre des Pairs a Paris sur l'interjection d'appel des nobles gascons. — Irritation du \ rince en recevant cette citation. — Charles déclare
la guerre à l'Angleterre.
Charles, ayant résolu de suivre l'avis de son conseil en sommant le prince de Galles de comparaître devant la chambre des Pairs à Paris sur l'interjection des nobles gascons, avait fait préparer à cet effet un acte qui fut porté par Bernard Pâlot, juge criminel de Toulouse, et Jean de Chaponval. Les envoyés trouvèrent le prince à Bordeaux, dans l'abbaye de Saint-André où il demeurait et tenait sa cour. Il les reçut avec beaucoup de courtoisie, examina d'abord leurs lettres de créance et leur ordonna ensuite de lui faire connaître leurs instructions. Bernard Pâlot produisit l'acte, qu'il dit avoir reçu ordre du roi de France de lire en présence du prince de Galles. A cette déclaration, le prince parut tout surpris ; mais il se contint et dit aux messagers de s'expliquer, car il était disposé à entendre toutes sortes de bonnes nouvelles. Pâlot lut donc l'acte, rédigé en la forme ordinaire de citation, qui commandait au prince de Cialles d'avoir à comparaître dans le plus bref délai en la cité de Paris devant le roi de France, dans sa chambre des Pairs, pour ré-
pondre à une plainte des seigneurs gascons, qui avaient invoqué le droit d'appel à sa cour (i).
Le prince demeura muet de stupéfaction en entendant la lecture de cet acte; il tournait la tête de droite à gauche, regardant alternativement les deux envoyés français. Enfin, après un moment de réflexion, il dit : a Nous irons volontiers à notre ajour à Paris puisque mandé nous est du roi de France, mais ce sera le bassinet en la tête et soixante mille hommes en notre compagnie. »
Les deux envoyés, que l'attitude du prince avait terrifiés audelà de toute expression, tombèrent à genoux et le prièrent de ne point se mettre en courroux et de ne pas prendre la chose tant à cœur; ils lui rappelèrent qu'ils n'étaient que des serviteurs tenus d'obéir aux ordres de leurs maîtres : a Nenni, » dit le prince, « je ne vous en sais nul maugré, fors a ceux qui ci vous envoient. Et votre roi, » ajouta-t-il, a n'est pas bien conseillé qui se ligue avec nos sujets et se veut faire juge de ce dont à lui n'appartient rien ; car bien lui sera montré qu'au rendre et mettre en la saisine de monseigneur mon père ou ses commis de toute la duché d'Aquitaine, 11 en quitta tous les ressorts. Et tous ceux qui ont formé leur appel contre moi n'ont d'autre ressort qu'en la cour d'Angleterre, et avant qu'il en soit autrement, il en coûtera 400,000 vies. >
Le prince de Galles sé retira ensuite dans une autre chambre, et les envoyés français, ayant obtenu leur congé, retournèrent à leur hôtel, qu'ils ne tardèrent pas à quitter sans obstacle. Mais à peine étaient-ils hors de la ville, que le prince, encore sous l'influence de l'irritation que lui avait causée l'appel des seigneurs gascons, se laissa conseiller par quelques-uns de ses courtisans de faire mettre à mort les Français à cause de Fin- Ci) Froissart, liv. I, part, u, pp. 559, 560. — Du Tillet, Recueil de$ traitiez, etc., p. 89, recto et verso.
suite qu'ils lui avaient faite. Il refusa ; mais en apprenant qu'ils avaient quitté Bordeaux précipitamment, il ordonna qu'on les arrêtât et qu'on les mit en prison sous prétexte qu'ils étaient les messagers de ses sujets plutôt que ceux du roi de France (*)•
Edouard fut d'autant plus justement blessé d'une insulte aussi inattendue qu'elle paraissait gratuite et offensante ; et il se proposait bien, comme il l'avait dft dans sa réponse à la citation qui lui fut faite par les envoyés, d'y obéir et de se présenter à Paris l'été suivant à la fête du Lendit (2). Il fit, en conséquence, prévenir les chefs anglais et gascons des grandes compagnies qui étaient sous son obéissance de ne pas trop s'éloigner, mais de se tenir prêts, attendu qu'il aurait bientôt de nouveau besoin de leurs services. Mais Edouard n'était plus le prince vigoureux et entreprenant qui, deux ans auparavant, était entré en Espagne plein de santé et d'entrain, séduit par la gloire qull espérait y acquérir en éclipsant la renommée des chefs français les plus distingués et en replaçant sur le trône un monarque fugitif.
Le climat de ce pays et les fatigues de la campagne avaient nui beaucoup à sa santé et à son énergie, et il était attaqué d'une maladie qui empirait de jour en jour. Dès ce moment, an grand regret de ses familiers, dont il était particulièrement aimé, on put s'apercevoir qu'il ne pouvait plus monter à cheval. Personne ne connaissait mieux l'état de sa santé que son vigilant ennemi, le roi de France, qui était exactement tenu au courant de tout ce qui se passait à Bordeaux, et qui était informé par ses médecins que le Prince-Noir était atteint d'une hydropisie fatale et incurable (3).
Quand le comte de Périgord et les autres chefs gascons, qui
(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 559-561.
(2) La fête du Lendit s'ouvrait au mois de juin. Voir Du Tillet, Recueil des roys de France, p, 235; Ménage, Dict. étymol, au mot Lundi; et la note de Buchon dans Froissart, liv. I, part, n, p. 563.
(3) Froissart, liv. I, part, n, p. 563.
ET SON ÉPOOUE. 377
étaient olors dans leurs domaines, apprirent l'emprisonnement des messagers envoyés à Bordeaux, ils résolurent de tirer vengeance de cette injure. Ils dressèrent une embuscade à sir Thomas Wakefaire, sénéchal de Rouergue, et l'attaquèrent à deux lieues environ de la ville de Montauban. Comme les Gascons étaient de beaucoup supérieurs en nombre, les Anglais furent bientôt mis en fuite et beaucoup furent tués ou faits prisonniers. Leur chef ne«dut son salut qu'à la rapidité de son cheval, et il se réfugia dans la ville amie de Montauban. Le prince de Galles fat forcé de subir pour un temps ce nouvel affront de la part de ses sujets rebelles, se contentant de les menacer, eux et leurs domaines, d'un prompt et sévère châtiment. Il envoya ensuite chercher son fidèle conseiller sir John Chandos, qui était encore dans le Cotentin, en le priant de venir "sans délai.
Charles V, qui mettait secrètement tout en œuvre pour provoquer une rupture entre la France et l'Angleterre en poussant les vassaux d'Edouard à la révolte et en engageant tous les chefs des grandes compagnies qu'il pouvait détourner du service des Anglais, n'en demeurait pas moins toujours tranquille à Paris, calmant l'impatience de ses propres sujets et notamment celle de son frère, le duc d'Anjon, à qui il tardait de voir les hostilités commencer entre les deux pays. Avant de prendre aucune mesure décisive qui pût amener la guerre, Charles désirait voir comment les seigneurs gascons se comporteraient dans le premier essai de leurs forces avec le prince de Galles. Pendant ce temps et tandis qu'il terminait ses préparatifs, il tâchait d'amuser Edouard III, qui était loin de prévoir une querelle avec la France, en lui envoyant un présent consistant en cinquante tonneaux de vin; mais le monarque anglais, qui se doutait probablement des desseins réels de Charles, les lui renvoya froidement (I).
(I) Voir Rymer, Pro pincerna prœdicto, de vino, exporte régis Francfe, ad regem misso, remittendo, vol. III, part, u, p. 864.
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Edouard III, ayant appris que Charles V avait accueilli l'appel des seigneurs gascons, le fit prier, par lettre, de rejeter cet appel et de se déclarer ouvertement contre eux. Le roi répondit à cette demande par l'intermédiaire de ses ambassadeurs le comte de Saarbruck et messire Guillaume de Dormans. A son tour, il se plaignit des ravages des grandes compagnies, qu'il fallait imputer à la négligence d'Edouard et de son fils, et de l'inexécution de certaine renonciation que le roi d'Angleterre avait promis de faire par le traité de Brétigny. Edouard répondit aux plaintes du roi de France par un ordre ou bulle émanant de son conseil et portant que, si Charles voulait réparer le tort qu'il avait commis en essayant de ruiner l'autorité du prince de Galles par l'accueil fait à l'appel des seigneurs gascons, ramener les appelants à la stricte obéissance au roi d'Angleterre, renoncer à toute souveraineté et juridiction dans la querelle du prince Edouard et de ses sujets gascons, et envoyer à cet effet des lettres à Calais, le roi d'Angleterre effectuerait alors la renonciation qu'on exigeait de lui.
Cette réponse peu satisfaisante eut pour résultat la convocation à Paris d'une assemblée représentative, le 9 mai 1369, qui, après une courte délibération, appuya une déclaration de guerre contre l'Angleterre (i).
Charles V, ayant terminé ses préparatifs, était trop impatient pour attendre même le retour de ses ambassadeurs, le comte de Saarbruck et messire Guillaume de Dormans ; et disposé alors à frapper un grand coup sur un point sans défense, il résolut
(\) Du Tillet, Recueil des trairiez, etc., pp. 89, verso, et 90, recto, — Proissart, liv. I, part, n, p. 564. Quelques doutes existent sur le point de savoir si le corps dont il est question dans le texte fut une a<<ombléc des États-Généraux ou le parlement de Paris. Voir Du Tillet, Jtecveil des traictez, etc., p. 89, verso; Recueil des roys de France, p. I "77; Recueil des rangs des grands de France, p. 387 ; Histoire des Français, par M. de Sisraondi, U XI, p. 106; Lectures on the History of France, by sir J. Stephen, p. 275.
de fermer toute issue à la paix par une insulte gratuite et provoquante. En conséquence, au lieu de déclarer la guerre par l'intermédiaire d'un évôque, d'un baron ou d'un chevalier, il envoya son défi au roi d'Angleterre, et, pour pousser celui-ci à bout, le défi fut porté par un simple valet d'hôtel.
Comme le succès du coup médité par Charles contre la puissance des Anglais dépendait d'une action prompte et énergique, le comte de Saint-Pol et messire Hugues de Châtillon, qui n'attendaient que les derniers ordres, entrèrent dans le comté de Ponthieu, dès qu'on put supposer que le cartel avait été remis au roi d'Angleterre. Avec une troupe de cent vingt lances, ils parurent devant Abbeville, sur la Somme, qui ouvrit ses portes sans résistance; et, dans l'espace de quelques jours, les Anglais furent chassés de tout le comté de Ponthieu, qui avait coûté à Édouard III, pour réparer les châteaux, les villes et les maisons, cent mille francs en sus de ses revenus ordinaires (i).
Ce prompt début d'hostilités, suivant de près l'insulte faite au monarque anglais par l'envoi d'un marmiton, provoqua, de la part de la nation anglaise, les efforts les plus actifs pour conserver ce qu'elle avait acquis en France au prix de tant de sang et de tant d'argent. Outre l'équipement d'une forte flotte, destinée à combattre un armement semblable fait par la France (2), le parlement anglais, par un vote du 3 juin 1369
(1) Froissart, liv. I, part, h, pp. Bfifl, 567. Le comté de Pontliicu fut acquis par Edouard I", du chef de sa femme, Ëléonore de Castille, à la monde la more de celle-ci, la reine de Castille, en 1279. Rapin, Hist</ry of Eiigland, vol. I, p. 3o9.
(2) Cette invasion des Français, que l'on craignait, doit avoir été considérée comme tout a fait formidable par Edouard, d'après un ordre de son conseil, daté du 6 juillet 1309 et adressé à l'archevêque de Cantorbéry, dans lequel il requiert tous les abbés, prieurs, moines et autres personnes ecclésiastiques de s'armer d'armes convenables et de so tenir prêts à résister à la grande flotte de navires que les Français avuient
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recommanda au roi de reprendre le titre de roi de France. C'est pourquoi Édouard écrivit à son fils, le 29 du même mois, que non-seulement il était décidé à prendre de nouveau le titre de roi, mais encore qu'il avait résolu de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour recouvrer le royaume et la couronne de France. Pour encoarager ses grands vassaux et les autres à l'aider plus efficacement à faire valoir ses prétentions et à assurer ses conquêtes, le roi d'Angleterre leur garantit, par un acte du parlement, le droit de tenir en fief tous les duchés, comtés, cités, villes, territoires et possessions dont ils pourraient s'emparer dans te royaume de France (i).
Tandis que Charles V recevait la soumission volontaire de quelques-unes des villes anglaises du nord de la France et s'emparait de tout le comté de Ponthieu, ses frères, les ducs d'Anjou et de Berry, dans les provinces du sud et du centre, étaient prêts, avec les levées qu'ils avaient eu ordre de rassembler les unes à Toulouse et les autres en Auvergne, à attaquer le prince de Galles sur toute l'étendue des positions de l'Aquitaine. Le duc d'Anjou, alors gouverneur du Languedoc, envoya dix mille hommes pour envahir le territoire du prince, sous le commandement des comtes de Comminges, de Périgord et de Lille; et malgré de nombreux faits d'armes accomplis de part et d'autre dans différentes attaques, défenses, assauts et escarmouches, la campagne n'aboutit qu'à la prise de quelques places fortifiées de peu d'importance. Le duc de Berry, de son côté, réunit les barons d'Auvergne, du Lyonnais et du diocèse de Mâcon, et entra en ennemi dans le Poitou ; mais il trouva la province si bien défendue par un corps considérable de gens d'armes, qu'il ne put y obtenir aucun avantage. En même temps,
assemblés pour envahir le royaume. Rymer, vol. 111, part n, pp. 868 et 874.
(0 Froissait, liv. 1, part, n, p. 367. — Rymer, t. III, part, n, pp. 868 et 874.
un autre corps de Français, composé de nobles du Maine et de l'Anjou, sous les ordres de messire Amauri de Clisson, attaqua les frontières du Poitou sur un autre point, et poursuivit un détachement anglais jusqu'à Saint-Sauveur dans la Basse- Normandie (i).
Ce n'était pas cependant uniquement par les armes et par des hostilités ouvertes que Charles V voulait détruire la domination anglaise en France. La négociation secrète et efficace auprès de presque tous les chefs des grandes compagnies qui n'étaient pas anglais fut une manœuvre politique qui porta un coup sensible à Édouard; car non-seulement leur défection privait celui-ci d'une partie matérielle de ses meilleures troupes, mais il y voyait aussi l'indice que son crédit déclinait; ces soldats mercenaires, en effet, qui n'avaient d'autre mobile que la solde ou le pillage, espéraient recevoir une plus forte paye du roi de France que du prince de Galles, qui leur devait encore de trèsforts arrérages pour leurs services en Espagne (3).
Avec tant de motifs de haine contre Charles V, Édouard III et le Prince-Noir, quoique un peu surpris de la rapidité avec hquelle l'acte avait suivi la menace, furent également prompts dans leurs préparatifs, et ils firent tous leurs efforts pour venger l'insulte faite au monarque anglais, ainsi que pour conserver leurs possessions dans le royaume de France. Sir John Chandos obéit sur-le-champ à l'ordre du prince, se mit en campagne avec son ardeur habituelle et commença avec le captai de Buch (3) et un corps considérable de gens d'armes par en-
(1) Froissarl, liv. I, part, n, pp. 564-567. — Actes de Bretagne, 1. 1, col. 1632.
(2) Froissait, liv. I, part, n, pp. 504-568. — Du Tillet, Recueil des traictez, etc., p. 00, recto.
(3) Dans une concession, faite à cette époque, du comté de Bigorre au captai de Buch par le prince de Galles, Edouard se qualifie de prince de Galles, sire de Biscaye et de Castro de Ordialcs. Rymer, vol. 111, part, u, p. 874.
vahir les possessions du comte d'Armagnac et des autres grands barons gascons qui avaient secoué la suzeraineté de son maître. Sir Hugh Calverly revint aussi d'Aragon avec une force considérable de mercenaires, qui, ajoutés à quelques autres bandes appartenant aux grandes compagnies de Normandie, portaient ses troupes à deux mille combattants.
Les comtes de Cambridge et de Pembroke furent envoyés d'Angleterre avec une armée bien équipée, et leurs forces, quand ils envahirent le comté de Périgord , présentaient un effectif de trois mille hommes. Le duc de Lancastre le suivit avec une grande flotte, et aussitôt que sir Robert Knolles, le plus puissant chef des grandes compagnies, eut appris que les Français avaient déclaré la guerre à l'Angleterre, il quitta la Bretagne, où il avait « grand et bel héritage, » et alla se mettre au service du prince de Galles avec soixante hommes et autant d'archers qu'il entretenait à ses frais. Un tel chef devait naturellement être bien venu du Prince-Noir, qui le créa sur-le-champ maître de tous les chevaliers de son hôtel et l'envoya en Quercy avec cinq cents hommes d'armes, cinq cents
archers et autant de fantassins. Mais tous ces préparatifs n'amenèrent pas le résultat qu'on pouvait en attendre. Quelques villes changèrent de maître; quelques forteresses furent prises; tantôt un parti l'emportait, tantôt l'autre ; et la campagne ne fut peut-être remarquable que par l'excessive sévérité des vainqueurs envers les vaincus, le massacre général des habitants de certaines villes et, ce qui était beaucoup plus commun, par des incursions de pillards (i).
(i) Froissait, Iiv. I, part, if, pp. 503-581.