‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 40 sur 60 · A396 BERTRAND PU GUESCLIN · texte numérisé non relu

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diatement à l'œuvre et, au bout d*un mois, ceux-ci lui annoncèrent que, lorsqu'il le voudrait, ils pourraient renverser un grand pan de mur. Pendant ce temps, il n'y eut ni assaut ni sortie ; car tandis que le prince poussait sa mine, les assiégés essayaient d'une contre-mine; mais ils échouèrent dans le percement. Quand ses préparatifs furent terminés, Edouard ordonna à ses mineurs de finir leur ouvrage. Le lendemain de bonne heure, ils renversèrent un grand pan de mur, qui remplit les fossés et donna aux assiégeants un accès facile dans la ville.

Comme les assiégés furent complètement surpris, le prince fit passer sans résistance par la brèche une partie de ses soldats, qui coururent immédiatement à la porte, en coupèrent les fermetures de fer et abattirent toutes les barrières. Enflé par l'hydropisie, mtis sourd à tout sentiment de pitié envers les habitants de la ville condamnée, Edouard se fit transporter dans la cité accompagné du duc de Lancastre, des comtes de Cambridge et de Pembroke, du sire d'Angle et du gros de son armée, qui avait ordre de n'épargner ni hommes ni biens dans les murs de Limoges. Cet ordre brutal fut exécuté dans toute son épouvantable rigueur sous les yeux du prince, qui, insensible à la pitié et aux remords, contemplait le terrible spectacle d'hommes, de femmes et d'enfants massacrés de sang-froid par ses impitoyables soldats ; et quand ses malheureuses victimes, dans leur agonie, se jetaient à ses pieds en lui criant : « Merci î gentil sire ! » il demeurait inexorable à leurs prières, et laissait suivre le cours de cette horrible boucherie. « Ni je ne sais, dit Froissart, comment il n'avait pitié des pauvres gens qui n'étaient mie taillés de faire nulle trahison ; mais ceux le payaient et payèrent plus que les grands maîtres qui l'avaient fait. Il n'est si dur cœur, que, s'il fût adonc en la cité de Limoges, et il lui souvint de Dieu, n'en pleurât tendrement du grand meschef qui y était; car plus de trois mille personnes, hommes et enfants, y furent

délivrés et déeoliés cette journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bien martyrs ! »

En entrant dans la ville, un corps de soldats anglais se porta an palais de l'évêque de Limoges, qu'ils firent prisonnier et traînèrent devant le prince de Galles, sans respect pour son caractère sacré. La meilleure parole que l'évêque pût obtenir du prince ce fut un serment, par Dieu et saint Georges, qu'il aurait la tête tranchée. 11 le fit ensuite chasser de sa présence.

Quand messire Jean de Vilieraur, messire Hugues de la Roche et Roger de Beaufort, que le duc de Berry avait laissés pour la défense de la ville, virent le massacre général que Ton faisait des habitants, ils résolurent de vendre leur vie aussi cher que possible. En conséquence, ils réunirent leurs soldais au nombre de quatre-vingts gens d'armes, et les rangeant en bon ordre, appuyés contre un vieux mur, ils attendirent avec leurs bannières déployées l'attaque des Anglais. Quand ils se furent mis ainsi en position, le sire de Vitlemur dit à Roger de Beaufort, fils du comte de Beaufort :

« Roger, il vous faut être chevalier.

— Sire, répondit modestement le jeune écuyer, je ne suis pas encore si vaillant que pour être chevalier, et grand merci quand vous me le proposez. »

Il ne fut ni rien dit ni rien fait de plus, car le duc de Lancastre et les comtes de Cambridge et de Pembroke arrivèrent en ce moment avec une troupe de soldais, et, descendant de cheval, ils s'avancèrent à l'attaque.

La lutte commença par une rencontre personnelle entre les chefs, dans laquelle le duc de Lancastre eut pour adversaire le sire de Villemur, le comte de Cambridge messire Hugues de la Roche, et le comte de Pembroke Roger de Beaufort.

Comme c'étaient de part et d'autre tous preux et habiles cora battants, ils exécutèrent de brillants faits d'armes tandis que leurs hommes regardaient. Le Prince-Noir s'était fait transpor-

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ter sur le théâtre du combat, et celui, que ni les prières ni les larmes d'une multitude innocente mais vulgaire n'avaient pu émouvoir, fut tellement attendri au spectacle d'une joute chevaleresque a laquelle il ne pouvait plus prendre part, qu'il contempla de sa litière, avec un sombre plaisir, les chances diverses du combat et recouvra même quelque chose de sa bonne humeur.

Après une lutte bien soutenue, les chefs fiançais se rendirent en demandant à être traités comme prisonniers sous la loi des armes, ce qui leur fut aussitôt accordé par les chevaliers anglais. La ville de Limoges fut saccagée et brûlée ; et l'évêquene dut la vie qu'à l'intervention du pape et à la protection du doc de Lancastre. Le Prince-Noir, dont la santé empirait de jour en jour, termina la campagne par ce sac de Limoges, où il licencia son armée pour la saison (i).

Tandis que le Prince-Noir était devant cette ville, Bertrand Du Guesclin, qui l'avait quitté/) lorsque le duc de Berry avait pris le parti de licencier ses troupes, alla dans la vicomté de Limoges, qu'il parcourut comme partisan de Jeanne, comtesse de Penthièvre, et veuve de Charles de Blois, avec environ deux cents lances ; et, quoique tous les jours des nouvelles arrivassent au Prince-Noir, sur les succès du chevalier breton, qui prenait les villes et les places fortifiées, il était trop occupé à punir ses traîtres vassaux pour se laisser distraire de sa vengeance par d'autres événements. Cependant Bertrand Du Guesclin put poursuivre sans obstacle le siège de Saint-Yrieix sur l'Isle, dans le Limousin, qui céda à ses armes après une faible défense ; car les habitants furent tellement effrayés de son approche et àt l'impétuosité de son attaque, que, bien que convenablement fortifiée, la ville n'opposa guère qu'un simulacre de résistance. Après la reddition de Saint-Yrieix, il prit la ville de Brantôme, sur la

(t) Froissart, liv. 1, part. 11, pp. C 17-020.

Dronne, dans le Périgord. Là, il reçut l'ordre exprès du roi de France de se rendre à Paris sans délai, car, quoique des succès inaccoutumés eussent accompagné les armes françaises durant cette campagne, dans les provinces du midi et du centre, il était nécessaire d'arrêter quelques mesures décisives pour combattre les progrès de sir Robert Knollesdans le nord, où il avait étendu sans obstacle ses ravages depuis l'Artois jusqu'aux portes mêmes de Paris (1).

Parti de Calais vers la fin du mois de juillet 1370, sir Robert Knolles (î), avec une armée considérable de gens d'armes et d'archers, ravagea sur son passage tout le pays ouvert de l'Artois, de la Picardie, de l'Ile-de-France et de la Champagne. Laissant derrière lui les places fortifiées dont le siège lui eût coûté du temps et du travail, il avança par petites marches de trois ou quatre lieues par jour, et, par le fer et le feu, il détruisit tout sur son chemin, excepté les propriétés des gens qui pouvaient ou voulaient bien s'en racheter moyennant une certaine somme ; car, quoique sir Robert Knolles fût général en chef d'une armée bien équipée, il ne pouvait oublier ses vieilles habitudes de capitaine mercenaire d'une grande compagnie ; et toutes les fois qu'il se présentait devant une ville fortifiée ou un château, il demandait au propriétaire ce qu'il payerait pour sauver ses domaines du pillage. Il reçut de plusieurs de fortes sommes, et il amassa ainsi pendant sa roule une somme d'argent d'environ cent mille francs ; mais son avarice ne tarda pas à lui nuire auprès d'Edouard III, devant qui il fut accusé de veiller davantage à ses propres intérêts qu a ceux de son maître. Néanmoins, sir Robert Knolles eut le talent de si bien justifier

(1) Froissart, liv. I, part, h, pp. Cl 4, 619, 621.

(2) La commission, datée du 1" juillet 1370, est adressée à Robert Knolles, à Aleyn Buxhil, à Thomas Granson et à John Bouclier, ensemble, trois ou deux d'ctdre eux, dont Robert Knolles sera l'un et le principal. Rymer, vol. 111, part, u, p. 81)4.

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sa conduite, ou peut-être Edouard 111, au déclin de sa prospérité, se montra-t-il trop faible pour punir un si puissant sujet, que l'accusation retomba sur l'accusateur, qui fut pendu publiquement (1).

Charles V, qui, de sa résidence de l'hôtel Saint-Pol à Paris, pouvait voir du côté du Gâtinais la fumée des maisons de ses sujets sans défense, incendiées par l'armée de sir Robert Knol- Ics, persista dans le système qu'il avait adopté d'abord de mettre de fortes garnisons dans les cités, dans les villes et dans les places fortifiées exposées à être attaquées, avec défense sévère de faire, sous aucun prétexte, des sorties contre les envahisseurs. Avec les nombreux nobles et chevaliers pleins d'ardeur qu'il avait autour de lui, il devait s'attendre à ce qu'une pareille mesure ferait des mécontents. Aussi, provoqua-t-il de la part du sire de Clisson, alors un de ses plus fidèles conseillers, cette remontrance, qui contenait une ironie à l'adresse de la politique par trop prudente du roi : « Sire, vous n'avez que faire d'employer vos gens en ces forcenés ; laissez-les aller et eux fatiguer ; ils ne vous peuvent tollir votre héritage, ni bouter hors par fumières. » Mais Charles, instruit par l'expérience du passé, avait ses raisons pour ne pas trop compter sur l'habileté militaire de ceux qui l'entouraient. 11 pressa en conséquence le prompt retour de Bertrand Du Guesclin pour lui donner le commandement de ses armées.

Lorsque Bertrand eut reçu les derniers ordres du roi, il dissémina ses troupes dans les villes qu'il avait prises, et confiant toutes ses conquêtes à son neveu Olivier de Mauny, il quitta le Périgord sous un déguisement et partit pour Paris, vêtu d'un simple habit gris et accompagné d'une suite de six personnes. 11 fut rejoint près de la capitale par le ministre favori de Charles. Bureau delà Rivière, qui le conduisit au roi. Avant

(I) Froissart, liv. 1, part, n, pp. 600-C14.

son arrivée, il avait été décidé par le conseil et ravis des prélats et des nobles, et du consentement unanime de tout le royaume, qu'on élirait un connétable pour commander les armées françaises, attendu que messire Moreau de Fiennes, à cause de son grand âge et de ses infirmités, n'était plus en état de s'acquitter des devoirs de cette charge et qu'il désirait lui-même s'en démettre. « Si que, tout considéré et imaginé, d'un commun accord, on y élut monseigneur Bertrand Du Guesclin, pour le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce faire, et le plus vertueux et fortuné en ses besognes, qui en ce temps s'armât pour la couronne de France (1). »

Quand Bertrand Du Guesclin fut introduit en présence de Charles V, celui-ci était entouré des seigneurs de sa maison et d'un certain nombre de membres de son conseil, qui firent au chevalier breton un cordial accueil et le traitèrent avec toutes les marques du respect. Le roi lui apprit ensuite sa nomination de connétable de France. Mais Bertrand Du Guesclin fut loin d'en paraître content, car il connaissait parfaitement les devoirs et la responsabilité de cet emploi, et il avait pénétré le caractère de Charles, ainsi que sa nature soupçonneuse, son extrême prudence dans les affaires de la guerre et sa mesquinerie dans toutes les questions d'argent; il pria instamment le roi de lui permettre de refuser, en déclarant modestement qu'il n'était pas digne d'un tel honneur, qu'il n'était qu'un pauvre homme et an petit chevalier à côté des grands seigneurs et des vaillants hommes de France, quoique la fortune l'eût un peu mis en relief. Le roi répondit qu'il s'excusait en vain et qu'il fallait qu'il

(1) Froissait, liv. I, part, n, p. 621; Cuvelicr, vv. 17, 303- 17,731.

« La n'i ot chevalier, prince, conte, ne per, « Escuicr et bourgeois, qui ne soit escriez : « A Beitrau ! à Bertran ! l'cspéc li livrez !

« Voir (vrai), s'il est connestable, Englois seront grevez. » \

acceptât l'emploi, attendu qu'il en avait été ainsi ordonné par tout le conseil de France, qu'il ne voulait pas contrarier. Du Guesclin essaya alors d'un autre moyen pour refuser l'honneur qu'on lui faisait, et dit :

« Cher sire et noble roi, je ne vous veux ni puis, ni ose dédire de votre bon plaisir ; mais il est bien vérité que je suis un pauvre homme et de basse venue. Et l'office de la connétablie est si grande et si noble, qu'il convient, qui bien le veut acquitter, exercer et exploiter et commander moult avant et plus sur les grands que sur les petits. Et veci messeigneurs vos frères, vos neveux et vos cousins qui auront charge de gens d'armes en armées et en chevauchées ; comment oserais-je commander sur eux? Certes, sire, 106 envies sont si grandes, que je les dois bien craindre : si vous prie chèrement que vous me déportiez de cet office et le bailliez à un autre, qui plus volontiers le prendra que moi et qui mieux le sache faire.

— Messire Bertrand, raessire Bertrand, reprit le roi, ne vous excusez point par cette voie ; car je n'ai frère, cousin, ni neveu, ni comte, ni baron en mon royaume qui n'obéisse à vous; et si nul en était au contraire, il me courroucerait tellement qu'il s'en apercevrait : si prenez l'office liement, et je vous en prie (1). »

Bertrand Du Guesclin, voyant que ses excuses ne pouvaient ébranler la résolution inflexible du roi, dit, avant de donner son consentement :

« Un don vous requiers, sire, qui n'est mie trop grand et dont votre honneur ne sera amoindrie; mais se ce don refusez, me maudie Dieu, se cet office^ci n'est par moi refusé.

— Bertrand, reprit le roi, dites quel don volez ; ne le refuserai mie, mais que ne demandez ma couronne jolie et ma noble moullier (femme).

(1) Froissart, liv. I, part, n, p. 62l.

— Nenni, dit Bertrand ; j'ai d'une femme assez el trop de la moitié; mais, sire, ajouta-t-il, se Ton vous va de moi nul rien rapportant, je requiers que pis ne m'en soit jusqu'à tant que l'on aura raconté devant moi autant comme on aura dit en dénonçant. *

Le roi promit aussitôt de lui accorder ce qu'il demandait, et Bertrand Du Guesclin /ut revêtu de la charge de connétable de France, prêta serment et reçut l'épée nue comme marque de sa dignité. Pour l'honorer davantage, le roi le mit à table à côté de lui (1).

(I) Cuvelicr, v. 17,890; Chronique (anonyme) de Du Guesclin, chap. cxxxi; Froissart, liv. I, part. 11, p. 022. — Christine de Pisan dit que Bertrand Du Guesclin fut nommé connétable de Franco le 2 octobre 1379. Le Livrt des fais et bonnes mœurs du sage roy Charles, part, ii, chap. xvm, p. 256.

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