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CHAPITRE XII

Bertrand du Guesclin, après avoir été revêtu de la charge de connétable, réunit des troupes et marche contre les Anglais. — Bataille de Pontvalaia.

En prenant la charge de connétable de France, Bertrand Do Guesclin résolut sur-le-champ de suivre sir Robert Knolles dans les provinces du Maine et de l'Anjou, dès qu'il aurait pu réunir assez de troupes pour combattre le général anglais ; mais ses appréciations sur la politique parcimonieuse et timide de Charles V se réalisèrent bientôt, car, lorsqu'il eut développé son plan, il ne reçut que quinze cents hommes d'armes avec quatre mois de solde. Aux respectueuses, mais fermes représentations du connétable sur l'impossibilité matérielle de tenir tête aux ennemis avec un si petit corps de troupes, le roi répondit froidement qu'il ne désirait pas qu'il combattit les Anglais en bataille rangée ; mais qu'il voulait seulement qu'il les poursuivit, qu'il les harassât et qu'il les tint en échec, et qu'il lui avait donné bien assez d'hommes pour ce mode de combat. Des avis aussi timides s'accordaient peu avec le caractère de Du Guesclin, qui répondit que ce serait une tache pour loi s'il lui fallait, à la tête des troupes françaises, tourner le dos à l'ennemi au lieu de l'attaquer. Il fit sentir au roi les conséquences fâcheuses d'une trop grande parcimonie dans les affaires de la guerre et que l'insuffisance de la solde pousse souvent les sol-

dais au pillage, et il déclara simplement que, s'il rencontrait les ennemis de son pays, il était décidé à fondre sur eux a comme un loup sur une bergerie, » et qu'il donnerait une large paye à tous ceux qui viendraient le servir (i).

Après avoir quitté Paris dans cette résolution, le connétable alla d'abord à Pontorson, en Normandie, où il fit alliance avec messire de Glisson, son illustre compatriote, « contre toutes personnes mortes ou vivantes, » excepté le roi de France et son frère, le vicomte de Rohan, et d'autres seigneurs de qui ils tenaient terres (*).

De Pontorson le connétable se rendit à Caen, où il établit pour le moment son quartier général et où devaient le rejoindre tous ceux qui voulaient le servir. Il fut bientôt en état de remplir ses rangs; car il n'y avait pas de chef de son temps qui fût plus populaire que lui parmi tous les soldats, à cause de sa réputation incontestée de bon capitaine, de sa libéralité bien connue et de sa bravoure personnelle qui lui faisait partager tous les dangers auxquels il exposait ses troupes. Aussi, à peine son appel fut-il connu, qu'une foule de chevaliers et d'écuyers vinrent se ranger en si grand nombre sous ses drapeaux, que ses levées se montèrent à plus de trois mille gens d'armes. Le connétable les engagea tous, et, au fur et à mesure qu'ils arrivaient, il les payait en argent comptant. Quand il eut épuisé tous les moyens qu'il avait sous la main., il envoya ordre à sa femme de venir immédiatement à Caen, et d'apporter avec elle toute son argenterie et ses joyaux, parce qu'il voulait tenir cour

(1) Cuvelier, w. 17,917-17,949. — Chronique (anonyme) de Du Guesc/tn, chap. cxxxi.

(2) Froissait, liv. I, part ny p. 622, dit que le connétable, immédiatement après sa nomination, suivit sir Robert Rnolles en Anjou et dans le Maine; mais le fait de l'alliance de Du Guesclin avec Clisson montre qu'il était à Pontorson le 23 octobre 1370. Actes de Bretagne, t. I,coL 1642.

plénière dans celte ville. Quoique madame Tiphaine ignorât pour quelles raisons son mari lui donnait cet ordre, elle n'hésita pas à s'y rendre, et en arrivant a Caen elle fut reçue avec une chaleureuse embrassade.

Le connétable avait fait de grands préparatifs pour traiter les nobles et illustres visiteurs auxquels il avait fait appel; et, immédiatement après l'arrivée de sa femme, il invita les barons et les chevaliers à un somptueux dîner dans une grande salle, où il étala avec faste la vaisselle qu'il avait apportée de sa dernière expédition en Espagne. Au nombre de ses hôtes les plus distingués, étaient les comtes d'Alençon et du Perche, le vicomte de Rohan, le vieux maréchal d'Audeneham, les sires de Clisson et de Rais, messire Jean devienne, Alain et Jean deBeaumont, Olivier Du Guesclin et Pierre d'Estrées. Le repas fut parfaitement ordonné et servi, et la quantité des plats étrangers fat l'objet de l'admiration des hôtes, aussi bien que le poids et la beauté de l'argenterie, qui était richement ciselée. Tous les convives n'eurent qu'une voix pour rendre pleinement hommage aux grâces et aux talents de la noble hôtesse. Pendant le repas, la conversation étant venue à tourner sur les incidents de la campagne, le sire de Clisson dit :

« Sire Bertrand, trois mille soudoyers et plus, à ma pensée, vous sont venus servir pour aller sur Anglais, et le roi de France n'a compté monnaie que pour mille cinq cents; et, se sont refusés, je crains qu'avec les Anglais ne fassent retourner.

— Sire, répondit le connétable, par la Vierge honorée! tous seront retenus à gages et à soldée, et fussent-ils deux fois tant, j'aurai assez argent et monnaie dorée. Ne voyez-vous la vaisselle dont la sallo est comblée? Par ma foi! je ne l'ai point engagée, ne épousée, et bien m'en puis départir tout à ma désirée. Au roi les prêterai jusqu'à ce que les Anglais paieront tout avant que Tannée soit passée. »

Le dîner se Loi mina à la satisfaction et à l'admira! ion de tons,

car aucun des hôtes n'avait probablement encore assisté à un festin d'une si grande magnificence. Trois jours après, le connétable vendit et engagea sa vaisselle pour de l'argent comptant, qu'il distribua aux chevaliers et aux écuyers jusqu'à ce qu'il eût pris à son service plus de trois mille combattants, qu'il pourvut aussitôt d'armes et d'équipements. Ayant aussi amassé des provisions suffisantes pour l'entretien de son armée, il ordonna que chacun se tint prêt à marcher au premier moment. Tout le monde obéit immédiatement à cet ordre et Ton put voir de toutes parts, comme s'il se fût agi d'un combat immédiat, les préparatifs des gens d'armes apprêtant leurs cottes de mailles, fourbissant leurs bassinets, polissant leurs épées, aiguisant la pointe de leurs lances et ferrant leurs chevaux; et, tout en travaillant, ils disaient entre eux : « Vive Bertrand ! qui n'attend pas que les Anglais viennent le chercher, mais qui marche, bravement à leur rencontre ! »

Avant de partir de Caen, le connétable fit de tendres adieux à sa femme, et lui dit, en se séparant d'elle :

« Dame, vous demeurerez ci, et se vous aimez mieux, à Roche- Derrien; vous y pouvez moult bien aller; mais veuillez prier pour moi à Dieu qu'à joie me ramène; car ne retournerai s'aurai en bataille contre le connétable d'Angleterre ou le sien lieutenant.

— Sire, reprit sa femme, je prie au Tout-Sapient de vous garder de mort et de prison ; et si vous prie que vous ayez remembrement des jours qui périlleux peuvent être. Devant Nadres (Navarrete) faillites à mon commandement, se n'eussiez cru, vous n'eussiez perdu la bataille.

— Dame, répondit Du Guesclin, je sais qui sa femme ne croit à la fois s'en repent (1). »

De Caen, le connétable marcha sur Vire, où était le rendez-

(I) Cuvelier, vv. 17,963-18,110. — Chronique (anonyme) de Bcitrand Du Guesclin, cliap. cxxxn.

vous de son armée ; et tandis qu'il y était, il reçut de sir Thomas Granson, commandant un détachement de forces anglaises campé alors à Pontvalain, près du Mans, un cartel en forme envoyé dans une lettre par un héraut, à l'effet de faire fixer le jour et l'endroit d'une bataille entre leurs forces respectives. Du Guesclin se fit lire la lettre par Hélie, son secrétaire, et aussitôt qu'il en connut le contenu, il dit que les Anglais le trouveraient plus tôt qu'ils ne l'attendaient. Ensuite il dit à son trésorier de compter treize marcs d'argent au héraut, qu'il congédia en lui disant :

« Dites à vos maîtres qu'ils me verront brièvement, se Dieu me veut aider; plus tôt même que ne leur fut mestier. •

Le connétale confia ensuite le héraut anglais à ses propres hérauts et à ses ménestrels, qui prirent si bien soin de lui qu'à l'aide de quelques vins drogués ou autres qu'ils lui servirent libéralement, il s'enivra, finit par s'endormir et passa la nuit entière dans leur tente. Quand Du Guesclin apprit l'état dans lequel se trouvait le héraut, il ordonna à ses troupes de se tenir prêtes à marcher immédiatement, parce que, disait-il, il voulait porter lui-même la réponse aux lieu et place du héraut anglais, que le mal de Saint-Martin retenait encore dans le camp (I).

ï/ordre de marche immédiate fut reçu d'assez mauvaise grâce par la plus grande partie de l'armée, car non-seulement la nuit était très-noire, mais il soufflait un vent froid et violent accompagné d'une grande pluie qui augmentait à chaque instant. Quelques soldats prièrent le connétable de différer le départ jusqu'au point du jour, car, disaient-ils, il n'y avait ni cheval ni cavalier qui pussent se hasarder par un temps pareil ; mais la pluie, le vent et l'obscurité étaient de trop faibles obs-

(1) Le mal de Saint-Martin est une allusion du chroniqueur à I état d'ivresse du héraut. Faire la Saint-Martin était un proverbe local, qui voulait dire faire bonne chère.

tacles pour détourner Du Guesclin d'une entreprise importante formée dans le but de faire voir qu'il y avait un nouveau chef à la tête des armées françaises. Quand il fut près de partir, il dit à haute voix : « A primes, fait-il bon dessus nos ennemis! A Dieu le vœu! jamais ne serai dévesti, ne je ne mangerai de pain ne blanc ne bis, ni ne descendrai de mon destrier, s'aurai trouvé Anglais. Vienne à moi qui voudra sans faire nul délai. »

Ayant transmis Tordre de se mettre en marche, le connétable n'attendit pas qu'il fût exécuté; mais, donnant de l'éperon à son cheval, il se mit en route suivi d'abord de cinq cents seulement de ses plus proches soldats, parmi lesquels étaient Olivier de Mauny, Jean et Alain de Beaumont et son frère Olivier Du Guesclin. Les autres chefs partirent aussitôt que leurs soldats furent prêts, mais ils ne purent suivre leur impétueux général qu'à une distance qui augmentait de plus en plus, car non-seulement beaucoup des compagnons de Du Guesclin étaient exténués de fatigue par suite de la perte de leurs chevaux, mais le connétable lui-même, dans cette marche de nuit, rompit un cheval de guerre et un bon cheval d'Aragon. Aux plaintes de quelques-uns de ses capitaines qui avaient perdu leurs chevaux et d'un certain nombre de leurs hommes qui s'étaient égarés dans l'obscurité, il répondit qu'il ferait bientôt jour, qu'alors il pourrait surprendre et battre les Anglais, et que tous ceux qui manquaient de chevaux en auraient bientôt suffisamment.

Quand le connétable atteignit le camp près Pontvalain le lendemain de bonne heure, et qu'il vit ses soldats fatigués et harassés par une marche de nuit de vingt lieues, il ne compta que deux cents cavaliers qui eussent pu le suivre. Le reste de ses troupes arriva à la débandade, et quand elles l'eurent rejoint, il leur ordonna de descendre de cheval, de ressangler leurs selles et de tordre leurs habits traversés par la pluie. En

ce moment, le mauvais temps cessa et le soleil qui reparut ranima les Français gelés, trempés et épuisés. Le connétable informa ensuite ses hommes qu'il avait le dessein d'attaquer le camp anglais avec les troupes arrivées en dernier lieu, quoiqu'elles fussent peu nombreuses, comptant être secouru bientôt par le sire de Clisson, le vicomte de Rohan et les autres chefs qui étaient tout près de là. Enfin il exhorta ses compagnons à être de bonne humeur, « car l'homme qui a peur est déjà à demi mort. »

Le connétable ordonna ensuite à ses hommes de se refaire avec les provisions qu'ils avaient apportées avec eux. Quelques soldats prirent respectueusement le pain, comme s'ils eussent communié, et se confessèrent mutuellement leurs péchés, tandis que d'autres récitèrent des prières et demandèrent au Tout-Puissant de les garder de tout mal et de tout danger. Ils remontèrent ensuite à cheval et s'avancèrent jusqu'à ce qu'ils aperçussent distinctement les Anglais, campés devant eux dans la campagne.

Le connétable s'approcha du camp ennemi sans sonner de la trompette ni déployer les bannières, et il recommanda à ses hommes de recouvrir leurs bassinets avec du drap afin de dissimuler l'éclat de leurs armures. Arrivé à une portée de flèche du camp anglais, il ordonna à ses hommes de mettre pied à terre; et, les rangeant en bataille avec les bannières déployées, il donna le signal de la charge. Les troupes obéirent à ce signal avec le plus vif entrain en poussant les différents cris de guerre : « Montjoie! Notre-Dame! Le roi de Saint-Denis ! Du Guesclin, le brave des braves ! Mort aux Anglais ! »

En ce moment, les Anglais étaient loin de s'attendre à une pareille attaque. Sir Thomas Granson, qui n'avait alors dans son camp que sept ou huit cents hommes, tandis que le reste de ses troupes était logé dans les villages voisins, attendait

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toujours le retour du héraut qu'il avait envoyé porter le défi au connétable, et il ne concevait pas que son ennemi eût pu répondre déjà en personne à une si grande dislance et par une nuit si affreuse. Aussi la surprise fut-elle complète. Le connétable et ses gens d'armes se précipitèrent au milieu des lentes et des logements, renversèrent et tuèrent du premier choc un grand nombre d'Anglais, et en mirent beaucoup d'autres en fuite. Cependant le général anglais, quoique pris à l'improviste, ne perdit ni son courage ni sa présence d'esprit. Il rallia aussitôt ses troupes, et, secondé par David Holgrave et Geoffroy Worsley, il opposa une résistance opiniâtre aux Français et se comporta bravement pendant le combat. La lutte dura quelque temps, mais elle se termina à l'avantage des Français à l'arrivée du sire de Clisson et des autres chefs. Sir Thomas Granson continua la lutte malgré la défaite de ses hommes et se rendit enfin au connétable, qui le somma d'avoir à mettre bas les armes sur-le-champ, s'il ne voulait être tué (i).

Ayant enrichi ses hommes par une grande quantité de prisonniers, un butin considérable et la défaite des Anglais, le connétable poursuivit ses ennemis, qui ne lui opposèrent plus de résistance en rase campagne, et mit le siège devant la ville de Vars, où une partie des fuyards avaient cherché un refuge. Le gouverneur refusa de rendre la ville aux sommations de Du Guesclin, qui le menaça de le faire pendre si la forteresse était emportée d'assaut. Le gouverneur répondit froidement à cette menace qu'il n'en avait nul souci, et le connétable jura alors par Notre-Dame et le corps de saint Benoît qu'il souperait le soir môme dans le haut donjon du château.

(I) Cuvelicr, v. 18,233; Chronique de Bertrand Bu Guesclin, chap. cxxxiii. — Froissart, liv. I, pari, n, pp. 622, 623, en faisant le récit de celle bataille, estime le chiffre des combutlants de part et d'autre beaucoup moindre que les autres autorités. Barnes évalue les forces sous le commandement de sir Thomas Granson à « 200 lances et

Parfaitement secondé par l'ardeur de ses hommes, il put accomplir son vœu et mettre à exécution la menace qu'il avait faite au gouverneur. Peu d'hommes de la garnison s'en tirèrent la vie sauve.

Le connétable prit de la même manière les villes de Sainte- Maure sur Loire, de Rulli et de Néroux, qui furent emportées d'assaut et livrées au pillage des soldais. Sir Robert Knolles n'attendit pas l'approche du connétable ; mais il évita une attaque en licenciant ses troupes et en se réfugiant dans son chàteau-fort de Derval en Bretagne. En apprenant le départ des Anglais, le sire de Clisson obtint du connétable la permission de poursuivre un corps sous les ordres de sir Robert Neufville, qu'il surprit au moment où il allait s'embarquer pour l'Angleterre. L'action qui s'engagea fut vive, et le succès fort disputé; mais les Français furent vainqueurs et un grand nombre d'Anglais tués sur la place. Les autres, avec leurs chefs, se rendirent prisonniers de guerre. Le connétable reçut cette heureuse nouvelle, le premier décembre 1370, à Caen, où il avait été assister à une levée de troupes ; mais la saison était trop avancée pour tenter de nouvelles entreprises et il se rendit immédiatement auprès du roi à Paris (i).

6000 autres, » et dit, sur l'autorité de Du Cheyne, « qu'environ 1200 Anglais furent tués sur la place. » Hist. of Edward III, p. 8H. ' (I) Cuvelier, vv. 18,402-18,730. — Chronique (anonyme) de Du Gtiesclin, chap. cxxxvi. — Actes de Bretagne, t. I, col. 1 644.

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