‹ Bertrand Du Guesclin et son époqueChapitre 53 sur 60 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Le roi de France conçoit des soupçons sur la loyauté du connétable. — Indignation du connétable contre l'imputation d être partisan du duc de Bretagne. — Il rend au roi IV-pée de connétable. — Il est envoyé dans le Midi de la France. — Sa mort.

Dans Je courant du mois d'octobre de l'an 1379, une tentative fut faite pour amener une réconciliation entre le roi de France et le duc de Bretagne, dont le différend fut soumis au duc d'Anjou, comme représentant du roi, et au comte de Flandre, au sire de Laval et à d'autres, comme représentants du duc ; mais Charles V resta si obstinément attaché à l'exécution de l'arrêt de confiscation, que les négociations n'eurent aucun résultat. Quelques-uns de ses courtisans flattaient toujours le roi de l'assurance qu'il réussirait dans ses efforts à réunir la Bretagne à la couronne, et son premier chambellan, Bureau de la Rivière, chercha à le persuader que l'insuccès de son entreprise en Bretagne venait du relâchement du connétable, qui s'était abstenu d'employer à l'égard de ses compatriotes sa vigueur et son zèle accoutumés. Le sire de la Rivière avait des préventions contre Bertrand Du Guesclin, et il aurait voulu éveiller des soupçons sur sa fidélité, pour faire nommer connétable le sire de Clisson (1).

(i) Actes de Bretagne, t. II, col. 333. — Cuil. (U Saint-André, v. 3226. — D'Orronville, Vie de Louis de Bourbon, chap. xxxvn, p. 138.

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Le connétable ne tarda pas à savoir que le roi avait prêté l'oreille ;\ des insinuations malveillantes pour lui et, ayant la conscience de l'avoir servi toujours avec le plus entier dévouement, il ne put, en chevalier de cœur, contenir un mouvement d'honnête indignation, et dit, avec un sentiment de profonde amertume, à ses amis :

« Puisque le roi, que j'ai si fidèlement servi, se défie de moi, je ne resterai pas davantage en son royaume. J'irai en Espagne, où je suis encore considéré , et je rendrai au roi mon épée. ►

Charles ne tarda pas à être instruit de la résolution du connétable, et, convaincu du tort qu'il avait eu d'entretenir un instant des soupçons sur un homme à qui il était si redevable, il voulut réparer le mal qu'il avait fait et s'empressa d'envoyer auprès do connétable les ducs d'Anjou et de Bourbon, pour apaiser ses ressentiments.

Ces deux grands seigneurs acceptèrent volontiers celle mission, car ils avaient toujours témoigné la plus grande estime pour Bertrand Du Guesclin. Ils le trouvèrent a Pontorson. U duc d'Anjou ouvrit la conversation en lui disant que le roi de France avait appris l'indignation manifestée par lui contre l'imputation qui lui était faite d'être partisan du duc de Bretagne, et qu'il l'avait envoyé, avec le duc de Bourbon, pour lui donner l'assurance qu'il n'avait jamais ajouté foi à cette calomnie. « Voici, continua le duc, l'épée d'honneur de votre charge; reprenez-la, le roi le désire, et revenez avec nous. »

Le connétable répondit avec fermeté et dignité, mais en même temps avec le plus grand respect, qu'il remerciait le duc de cette communication et le roi de n'avoir pas cru à l'accusation dirigée contre lui, malgré tout le bruit qui en avait été fait. Il repoussa avec vivacité l'imputation qu'il pût jamais servir le duc de Bretagne, car il désirait, dit-il, conserver intact le peu d'honneur qu'il avait acquis dans le monde, et il exprima le vœu que le roi sût qu'il préférait sa réputation a toutes les récompenses qu'il

était en son pouvoir d'accorder; enfin, il conclut en déclarant qu'il ne lui était pas possible de reprendre l'épée. « Donnez-la, dit-il, à un autre à qui il plaira de l'avoir; pour moi, afin d'éloigner les soupçons, j'irai en Espagne. » Le duc d'Anjou insista, le suppliant de ne pas persister dans sa résolution ;etleduc de Bourbon y joignit ses prières et le conjura de ne pas abandonner ainsi le roi. Rien n'y fit; le connétable demeura inébranlable, et les ducs le quittèrent sans avoir obtenu l'objet de leur mission (1).

Quelqu'inflexible que parût être la résolution du connétable, sous la première impression de sa colère, en se voyant ainsi attaqué dans son honneur, le roi ne tarda pas «\ le ramener à lui. En ce moment même, Use présenta uneoccasion favorable d'envoyer le connétable dans le midi de la France. Le duc d'Anjou, par son excessive sévérité et ses exactions sans mesure, s'était rendu très-impopulaire dans son gouvernement de Languedoc. En 1378, pour payer les troupes qu'il avait levées dans le dessein de faire le siège de^ Bordeaux, il avait imposé la province pour une contribution de deux cent mille francs ; et, quoique l'entreprise eût été abandonnée ensuite, il ne fut pas rendu un seul denier de leur argent aux populations, qui avaient eu beaucoup de peine, surchargées qu'elles étaient déjà, à ramasser une somme si considérable. Cette lourde taxe et quelques autres actes arbitraires de son administration furent cause que, en 1380, les communes de Toulouse et d'autres cités et villes du Languedoc supplièrent le roi de France de retirer le duc et de leur en-

(1) D'Orronville, Vie de Louis de Bourbon, chap. xxxvm, pp. 138, 139, dit que Bertrand Du Guesclin resta inébranlable dans sa résolution de ne pas reprendre l'épée de sa charge, et qu'il c'ait en route pour l'Espagne quand il alla mettre le siège devant ChiUeauneiif-Raiidon; mais Horice a prouvé sans répliqua que Je connétaole n'abandonna jamais lu service de la France. Histoire de Bretagne , t. I, p. 1008, note 6o.

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voyer, à sa place, le connétable Bertrand Du Guesclin (l).

Le roi profita de celte requête de ses sujets de Languedoc pour déplacer le duc d'Anjou et éloigner le connétable de la Bretagne, où il se trouvait souvent en conflit avec ses anciens compagnons d'armes, et l'envoya dans une autre partie du royaume où ses services pouvaient être plus convenablement et aussi avantageusement employés contre les chefs des grandes compagnies, qui venaient de se jeter encore sur les provinces de Languedoc, d'Auvergne et de Limousin.

Parmi ces pillards, le plus redoutable était un Breton appelé Geoffroy Tête-Noire, qui avait obtenu, par la trahison d'un serviteur, le château-fort de Mont-Venladour, en Auvergne. Le comte de Mont-Ventadour et deMontpensier était un gentilhomme d'un âge mûr, probe et expérimenté, qui avait passé la période des armes et vivait tranquille dans son château. Il avait pour valet un écuyer du nom de Pons Du Bois, qui l'avait longtemps servi pour peu de chose, a ce que prétendait le valet, et qui résolut de s'indemniser de ses services passés en convenant avec Geoffroy Tête-Noire de lui livrer le château pour six mille francs, a la condition que son maître serait épargné, ainsi que sa famille. De cette manière, Geoffroy Tête-Noire entra en possession de Mont-Ventadour, d'où il ravagea et mit à contribution tout le pays environnant.

Ametigot Marcel était un autre hardi brigand, qui occupa de force ou par ruse les châteaux de Caluset, d'Alais et de Vallon. D'autres chefs, de moindre importance, se joignirent à ceux-ci; et, quand toutes leurs forces étaient réunies, ils avaient ensemble cinq ou six cents lances environ, et ils couraient le pays sans rencontrer d'obstacles, car personne n'était assez fort pour leur résister (2).

(1) Miguel <lel Vernies, Chimiques Béarnaises, p. 588. — Froissart» liv. h, p. 29.

(2) Froissai!, liv. II, part, n, pp. 57, 58.

ET SON ÉPOQUE. f>G9

Ce fat pour mettre ordre â cet état de choses, que le connétable fut envoyé en Languedoc, avec un corps suffisant de gens d'armes. En quittant la Bretagne pour aller prendre son nouveau gouvernement, il eut une entrevue avec le roi de France. Dans une allusion touchante à sa propre situation, car le connétable n'était pas sans avoir dans l'esprit le tour poétique, il dit au roi, que l'aigle accoutumé aux vols hardis ne pouvait plus prendre son essor; qu'il avait perdu les meilleures plumes de ses ailes; et il supplia, en conséquence, le roi de faire sa paix avec les Bretons, afin que l'aigle pût reprendre son vol (l).

Le connétable ne fil pas long séjour à Paris : dès que ses préparatifs furent terminés, il partit avec son armée pour le Languedoc (2). A peine arrivé dans cette province, il alla mettre le siège devant la forteresse de Châteauneuf-Randon, située à cinq lieues environ de la ville de Mende, dans le département actuel de la Lozère. Le château appartenait aux Anglais, et il était abondamment pourvu de provisions et de moyens de défense. Le connétable poussa le siège avec sa vigueur accoutumée; mais la forteresse était occupée par une garnison nombreuse, qui se défendit avec beaucoup de courage. Cette résistance de la garnison ne fit qu'exciter l'ardeur du connétable, qui jura de n'abandonner la place que lorsque le château se serait rendu. Comme les Anglais savaient qu'il était homme à exécuter ce qu'il avait promis et qu'ils n'avaient, d'ailleurs, aucun motif d'espérer de nulle part ni approvisionnements ni secours, ils finirent par demander à traiter avec le connétable de la reddition de la forteresse; et ils offrirent de capituler, si, à un jour

(1) Guil. de Saint-André, v. 3538. Le connétable faisait ici allusion à l'aigle à deux têtes qu'il portait dans ses armes et aux Bretons qui l'avaient abandonné pour le service du duc de Bretagne.

(2) Le connétable passa la revue de ses hommes à Paris le 8 mai 4380. Actes de Bretagne, t. 11, col. 410.

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ûxé, ils n'étaient secourus par une force suffisante du roi d'Angleterre. En garantie de cet engagement, le connétable demanda des otages, qui lui furent livrés par la garnison (1).

Il y avait quinze jours que le siège était commencé, quand le connétable, qui avait pris une part active aux assauts donnés au château, par les plus fortes chaleurs d'un mois de juillet ardent, fut porté dans son lit atteint d'une maladie mortelle. II devint bientôt évident, pour lui comme pour tout le monde, que sa carrière touchait à son terme. Lorsqu'il reconnut que la vie allait lui échapper, il fit ses préparatifs de départ avec beaucoup de fermeté, de présence d'esprit et de résignation. Il dicta son testament, qui est daté du 9 juillet 1380, et il reçut avec un profond recueillement les derniers sacrements de l'Église. Il fit à ses amis en pleurs ses dernières recommandations ; mais jusque dans ces moments solennels, ses pensées furent tournées vers le siège dont il était occupé, et il put rappeler que ce môme jour était le jour fixé pour la capitulation du château. Il donna au maréchal de Sancerre ses derniers ordres, pour en exiger la remise, et il assembla ensuite les chefs de son armée autour de son lit, pour les rendre témoins du dernier acte de sa vie. Quand ils furent tous là, il fit apporter l'épée de connétable, et, la prenant dans ses mains, il dit :

« Mes seigneurs, parmi vous j'ai joui des récompenses de la valeur terrestre, dont j'étais peu digne. Il me faut maintenant payer le tribut à la mort, qui n'épargne personne. Je vous prie, avant toules choses, de me recommander à Dieu. Et à vous, messire Louis de Sancerre, maréchal de France, qui avez mérité de plus grands honneurs encore, je recommande ma femme et mes enfanls. Recommandez-moi aussi au roi de France, mon souverain et seigneur; et celte épée, rendez-la lui pour moi ; je

(1) Froksart, liv. Il, p. (»3. — Chronique (anonyme) deDuGue$vlm> chap. cslv, p. 93.

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