CHAPITRE XXIII
I.e roi de France se résout à annexer le duché île Bretagne à la couronne. — Il obtient nn arrêt du Parlement de Paris contre le duc de Bretagne. — Les Bretons s'opposent à celte mesure.
La défection d'un des seigneurs gascons et la mort de l'autre, avec la perte de quelques forteresses en Gascogne, qui avaient été récemment reprises par les Anglais sur quelques seigneurs bretons, ne furent que des points d'arrêt sans importance dans le cours heureux qu'avait eu jusque-là la politique du roi de France; mais, dans la conduite qu'il tint ensuite envers le duc de Bretagne, pour s'être exagéré à luimême ce qu'il pouvait réellement et mépris sur les sentiments des Bretons à son égard, il commit une faute, et ne vécut pas assez longtemps pour la réparer.
Charles V méditait depuis quelques années le projet d'annexer la Bretagne à la couronne, à raison de la facilité avec laquelle les Anglais pouvaient être introduits dans le royaume par tout propriétaire du duché se croyant lésé par le roi de France. Le moment ne parut jamais plus favorable à l'exécution de ses desseins que celui où les Anglais avaient perdu presque toutes leurs possessions françaises, à l'exception de
rj.)2 BERTRAND DT* filT.SCUN
Bordeaux cl do Calais ; où le roi de Navarre avait été chassé de toutes ses places importantes de la Normandie, excepté Cherbourg; où le duc de Bretagne, par la perte d'Auray (0, était réduit à Tunique forteresse de Brest ; où la plupart des nobles bretons, par des faveurs distinguées ou par des séductions ouvertes, avaient été gagnés aux intérêts de la France, et où ia grande masse du peuple était fortement attachée au connétable, sous lequel la plupart de leurs combattants avaient servi en guerre. Décidé par ces considéraitions, le roi de France résolut de mettre sans plus de retard son projet à exécution.
Il est probable que sa résolution fut confirmée, et la réalisa* tion de son dessein bâtée par un événement qui arriva vers cette époque et irrita davantage le roi contre le duc de Bretagne. Charles V, afin de donner de l'occupation aux Anglais chez eux et les détourner de la pensée de reconquérir les châteaux récemment pris sur eux en Gascogne, envoya le sire de Bournisel en Ecosse pour persuader au roi de faire la guerre à l'Angleterre. Ce Bournisel, qui était un homme vain et léger, alla jusqu'à l'Écluse, en Flandre, où il fut obligé d'attendre pendant quelque temps un vent favorable. Par son luxe fastueux et ses autres folies, il attira sur lui l'attention du peuple et enfin celle du bailli de la ville, qui informa de cette conduite le comte de Flandre. Celui-ci ordonna immédiatement son arrestation, et Bournisel fut emmené à Bruges. Traduit en présence du comte, il mit un genou à terre devant lui et lui dit :
« Monseigneur, je suis votre prisonnier. »
Le comte fut très-cou rroucé des paroles et des manières de Bournisel, et il répondit avec colère :
« Comment, ribaud, dis-tu que tu es mon prisonnier pour ce que je t'ai mandé à venir me parler? Les gens de mon seigneur peuvent bien venir parler a moi, et tu ne t'es pas bien
(t) Froissarl, liv. I, part, n, p. 719. — Cronicotè Briocense, col. 49.
ET SON ÉPOQl'K. 5*>3
acquitté, quand, demeurant si près de moi à l'Écluse, tu n'as pas daigné venir me voir.
— Monseigneur, sauve-la votre grâce! » fut la seule réponse
de Bournisel à la brusque sortie du comte.
Le duc de Bretagne, qui était présent en cette occasion, comme hôte du comte, s'entremit alors et dit :
« Entre vous, bourdeurs et langageurs, vendeurs de bourdes et de langages au palais a Paris et en la chambre de monseigneur, vous mettez le royaume en votre volonté, et jouez du roi à votre entente, et en faites bien et mal et quoi que vous voulez; ni nul haut prince de son sang, depuis que vous l'avez cnchargé en haine , ne peut estre ouï; et on en pendra encore tant de tels gens que les gibets en seront tous remplis.»
Bournisel ne fit de réponse ni au duc ni au comte, et se retira de leur présence aussitôt qu'il le put. Il retourna a l'Écluse, où il fut détourné de son projet d aller en Écosse par la crainte d'être fait prisonnier des Anglais, qui, disait-on, avaient l'œil sur lui, et il rentra ensuite à Paris.
Le roi de France fut très-surpris de voir revenir sitôt son envoyé. Bournisel fut mandé devant lui et invité à faire connaître pourquoi sa mission avait échoué. 11 attribua tout à son arrestation par le comte de Flandre, et il fit un long récit de son aventure et de la manière dont il avait été traité par le comte et le duc de Bretagne. Ce rapport eut lieu en présence de plusieurs gentilshommes de la chambre, parmi lesquels était messire Jean de Ghistilles, du Hainaut, cousin du comte de Flandre. Ce chevalier contint difficilement sa colère tandis que Bournisel parlait ; mais, dès qu'il eut fini, il lui dit :
« Je ne puis, sire, entendre parler de la sorte du comte de Flandre : si vous voulez, chevalier, soutenir ce que vous avez dit, à savoir que le comte a empêché votre voyage, je vous défie au combat, et voici mon gage.
— Sire Jean, répondit Bournisel sans hésitation, j'affirme que
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j'ai été pris par le bailli de l'Écluse et mené devant le comte de Flandre, et que toutes les paroles que j'ai répétées ont été dites par le comte et le duc de Bretagne; et, si vous souteuez le contraire, je relèverai votre gage.
— Je le soutiens, reprit le chevalier de Hainaut.
— Allons, allons! interrompit le roi; nous ne voulons plus entendre parler de cela. »
Charles se retira ensuite dans son cabinet et exprima à quelques-uns de ses courtisans le plaisir qu'il avait eu de voir Bournisel répondre avec tant d'à-propos à messire Jean de Ghistilles.
« II lui a bravement répondu, dit le roi en riant ; je ne voudrais pas, pour vingt mille francs, que cela ne fût pas arrivé. »
Là se termina la querelle des deux chevaliers; mais messire Jean de Ghistilles se trouva dès lors si peu en faveur à la cour de Charles, pour avoir épousé si chaleureusement la cause d'une personne avec laquelle le roi était brouillé, qu'il quitta Paris bientôt après et alla en Brabant.
Sur le rapport que fît Bournisel de la manière dont il avait été traité en Flandre, le roi de Francs écrivit au comte une lettre menaçante, l'accusant, entre autres choses, de donner asile à son ennemi, le duc de Bretagne. Dans sa réponse à cette lettre, le comte s'efforça de justifier sa conduite le mieux qu'il put; mais le roi ne voulut rien entendre et récrivit au comte une lettre plus menaçante encore que la première, lui disant tout simplement, que si le duc n'était pas immédiatement renvoyé de sa cour, il tirerait vengeance de cet affront.
Le comte, voyant que l'affaire paraissait vouloir prendre une tournure grave, assembla les bourgeois des villes de Flandre, pour demander quelle réponse il devait faire à cette menace du roi de France. Quand ils furent réunis à Gand, le comte leur apprit qu'il avait encouru le drplaisir du roi en refusant de
mettre à la porte de sa maison et de chasser de ses états son ami et parent, Je duc de Bretagne ; et il leur demanda s'ils le soutiendraient dans l'attitude qu'il avait prise. A cette question, les bourgeois répondirent unanimement :
« Oui, monseigneur, et nous ne connaissons pas de souverain, quel qu'il soit, qui, s'il vous faisait la guerre, ne trouvât dans notre pays deux cent mille hommes complètement armés et bien préparés à se défendre. »
Cette réponse de défi des villes de Flandre aux menaces du roi de France, quoique fort désagréable à Charles V, quand il en fut informé, ne provoqua cependant de sa part que cette remarque méchante : que le comte de Flandre était le prince Je plus orgueilleux et le plus présomptueux qu'il connût, et qu'il serait bien aise de voir humilier son orgueil. Le duc de Bretagne, après avoir demeuré quelque temps à Bruges, sans être inquiété, passa en Angleterre (1).
Charles, ayant résolu dès lors de dépouiller ce prince de ses domaines, procéda à l'exécution de cette mesure sous la sanction de certaines formalités légales ; et en conséquence, le 4 septembre 1378, il réunit les pairs de son royaume en parlement à Paris, et leur exposa que messire Jean de Montfort, chevalier, « ci-devant duc de Bretagne, » s'étant révolté contre lui et ayant traversé ses États avec un corps nombreux de gens armés ; pillé ses sujets et brûlé quelques cités et villes du royaume ; défié son souverain et seigneur-lige, qu'il avait dénoncé comme usurpateur de la couronne de France, pour ces motifs et à raison de beaucoup d'autres délits, devait être dépossédé de son duché et comté, et ses domaines réunis à la couronne (2).
Après quelques délibérations, le parlement décida que le duc serait cité personnellement et sommé de répondre à ces accusa-
(1) Froissart, liv. I, part, n, pp. 52, 53.
(2) Cmmvm Brvycense, col. 4!). — Guil. de Saint- André, v. 2502. — Actes de Bretagne, t. Il, col. 201.
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lions à Paris, devant le roi, le 9 décembre suivant ; et ces citations furent proclamées dans les villes de Rennes, de Nantes et de Dinan, dans le duché de Bretagne. Le jour fixé pour la comparution du duc, le roi tint son lit de justice, pour résoudre l'importante question de la confiscation du duché de Bretagne. Il était entouré du dauphin, de six pairs ecclésiastiques, de quatre pairs laïques, de six évoques, de quatre abbés, du comte d'Harcourt, d'un comte allemand etde messire Jean d'Harcourt. Après six jours de délibération, le parlement décida que, le doc ne s'étant pas présenté devant le roi, il devait être dépouillé dn duché de Bretagne et du comté de Montfort, qui seraient tenus pour confisqués à raison des délits commis par le duc, et que le duché et le comté seraient réunis aux domaines de la couronne de France. Pour mettre cette sentence a exécution, le rot ordonna au duc de Bourbon, à messire Louis de Sancerre, maréchal, à messire Jean de Vienne, amiral de France, et à d'autres chefs, d'entrer en Bretagne et de prendre possession du duché au nom du roi.
Cet arrêt du parlement de Paris ne passa pas sans rencontrer une forte opposition de la part des représentants de la comtesse de Penthièvre (1), veuve de Charles de Blois, qui soutinrent que l'arrêt était illégal, attendu que le duc ne pouvait être ainsi dépossédé de ses domaines ; que, en admettant même qu'il fût légal par rapport au duc, le duché ne pouvait en droit être confisqué au préjudice de la comtesse de Penthièvre et de ses enfants, qui, par le traité de Guérande, étaient déclarés ses héritiers, dans le cas où i) mourrait sans descendance mâle. D'au-
(!) La comtesse de Penthièvre, qui portait toujours le titre de duchesse de Bretagne, avait été préalablement informée du dessein du roi, et elle envoya Guy (1j Clecler et Ilaoul de Kerddreux, docteurs en droit, avec Hue îles Fossés, Olivier de La Villeon, Geoffroy de La Motte et Jean Le Vayer, pour défendre ses droits au duché. Morice, Hist. & Bretagne, t. I, p. 302.
tresmolifs, tirés du droit et du fait, furent produits à l'appui des prétentions de la comtesse de Penlhièvre, mais on n'en tint aucun compte, et ses représentants s'en retournèrent en Bretagne, où ils apprirent à leur maîtresse la perte de sa cause devant le parlement de Paris, en se récriant contre l'illégalité et l'injustice de l'arrêt.
Du côté du duc de Bretagne, la sentence fut tenue pour contraire au droit, attendu que la citation n'avait point été signifiée dans les formes, le duc n'ayant été sommé qu'une seule fois, quand la loi exigeait trois sommations avant qu'on pût être considéré comme évidemment contumace. En outre, on prétendit que la citation n'avait été faite que dans le royaume de France, dans des lieux où le duc n'avait ni domicile, ni procureur, quand on savait très-bien qu'il résidait en Angleterre depuis plus d'un an, et qu'il n'avait connu la citation que quelques mois après la promulgation de l'arrêt pris contre lui. 11 fut dit, en outre, qu'aucun sauf-conduit ne lui avait été envoyé par le roi, et qu'on ne pouvait raisonnablement espérer qu'il s'exposât au danger de mort, au milieu de ses ennemis personnels, sans aucune garantie pour sa propre sûreté (I).
Le roi de France s'était entièrement mépris sur la cause et l'étendue de l'opposition faite au duc de Bretagne par ses sujets bretons, et il s'était grandement trompé en s'imaginanl que leur conduite passée venait de leur amour pour sa personne plutôt que de la haine des Anglais, et que les Bretons désiraient autre chose que la punition de leur maître pour avoir employé à son service des étrangers, au lieu de ses sujets. Charles fut donc tout à fait surpris, quand il vit toutes les classes de la population du duché à peu près unanimes dans leur opposition à une mesure arbitraire de son parlement, adoptée sans qu'on se fût enquis de leurs vœux ni qu'on les eût consultés, et exécu-
(I) Cromcon Briocei,set col. 30, oi.
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tée contre toutes les formes de droit, mesure par laquelle leur seigneur-lige était dépouillé de ses États et son duché confisqué et annexé a la couronne.
Pour remédier à cet état de choses inattendu en Brelagneje roi de France manda auprès de lui quatre des nobles bretons les plus influents, qu'il croyait tout dévoués à ses intérêts et les plus attachés à sa personne. II pensait que, avec l'appui du connétable Bertrand Du Guesclin, du sire de Clisson, du vicomte de Rohan et du sire de Laval, il lui serait facile d'étouffer ce qu'il ne regardait que comme une explosion d'un moment du mécon lentement populaire. Ces seigneurs se rendirent immédiatement à ses ordres et arrivèrent à Paris, où le roi les informa des mesures qu'il avait prises pour déposséder Je duc de Bretagne de ses Etats; et il leur demanda jusqu'à quel point il pouvait compter sur eux pour l'aider contre le duc et ses partisans, et, de plus, s'ils seraient disposés à livrer a ses troupes, au cas où ils en seraient requis, certaines villes et châteaux appartenant au duc, qu'ils tenaient alors.
Le connétable et Clisson, qui haïssaient le duc de Brelagne, promirent sans hésiter de faire ce que le roi demandait d'eux ; le vicomte de Rohan, effrayé des conséquences d'un refus, dissimula ses vrais sentiments et prêta le serment que le roi exigea de lui; mais le sire de Laval agit avec plus de fermeté, et déclara qu'il garderait lui-même les forteresses qu'il avait sous son commandement, ne pouvant, disait-il, prêter les mains à la ruine du duc, son parent ; mais qu'il serait toujours sujet loyal du roi.
Charles se tint pour satisfait de toutes leurs promesses, et prit congé des gentilshommes brclons, qui retournèrent dans leurs commandements respectifs, excepté le connétable, qui resta plus longtemps à Paris. Néanmoins, le roi s'aperçut bientôt que, même avec l'appui des plus hauts barons bretons, il
ne lui serait pas facile d'apaiser la fermentation qu'il avait soulevée en Bretagne (i).
Quand l'arrêt du parlement de Paris fut connu dans tout le duché, une foule de seigneurs bretons commencèrent, par des alliances secrètes et ensuite par des associations ouvertes, à résister à la confiscation, et Raoul, sire de Montfort, se mit à la téte d'un mouvement, à Hennés, par un acte en date du 25 avril, que signèrent quarante chevaliers. Dans ce document, les signataires s'engagèrent à s'aider mutuellement à défendre les droits du duché de Bretagne contre quiconque essaierait de s'en emparer, hors ceux à qui il appartiendrait en ligne de succession, et sauf la suzeraineté du roi de France. Afin de payer les troupes destinées à la défense du pays, ils imposèrent une levée d'un franc par feu dans tout le duché, et ils nommèrent quatre chevaliers, Amaury de Fontenay, Geoffroy de Kerimel, Etienne Goyon et Eustache de la Houssaye, maréchaux de Bretagne. Pour montrer qu'ils agissaient sérieusement, ils déclarèrent, en outre, que, si quelqu'un des associés faisait rien de contraire à l'acte de confédération, tous les autres se prononceraient contre lui, et que, s'il entrait en composition avec les ennemis du pays sans le consentement des autres, il serait considéré comme traître et parjure ; que tous étaient tenus d'obéir implicitement aux chefs qu'ils avaient nommés pour la défense du pays, et que les revenus du duché seraient administrés sous la direction des sires de Montfort, de Montafilant, de Bcaumanoir et de la Hunandie, qui étaient les quatre principaux chefs de la ligue.
Les confédérés ne bornèrent pas lû leurs efforts d'union ; ils invitèrent encore les bourgeois de Bennes à se joindre à eux, et, le môme jour, tous les chevaliers, écuyers et bourgeois de
(I) Cronirun M^enar, col. .v2. — Gui!. «lo Sainl-Ancliv, vv. 3SNS-
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cette ville signèrent un autre acte, dans lequel ils s'engageaient de même à soutenir les droits du duché, et nommèrent messire Amaury de Fontenay, sire de la Motte-au-Vicomte, capitaine de la cité et du château de Rennes, lui adjoignant vingt-deox gentilshommes de l'association (I).
Le roi de France, s'apercevant que Y arrêt de son parlement rencontrerait une forte opposition, envoya en Anjou le duc de Bourbon, qui s'avança jusqu'à Champtoceaux, avec une grande armée, pour prendre possession de la Bretagne. Sa première pensée se porta sur Nantes, alors sous le commandement dn sire de Clisson. Les Bretons, en apprenant rapproche do doc de Bourbon, résolurent de lui résister par tous les moyens en leur pouvoir, déclarant unanimement qu'ils ne souffriraient pas que le roi de France usurpât le duché et dépossédât leur duc de son héritage. Aussi, quand le sire de Clisson essaya d'obtenir des bourgeois de Nantes qu'ils consentissent à ce qu'il livrât la ville au duc de Bourbon, au nom du roi, ils s'y refusèrent positivement, et lui rappelèrent en termes soumis, mais fermes, que, lorsqu'il avait été investi, avec leur adhésion, du commandement de la ville, il leur avait promis de ne la reDdre à personne qu'au duc de Bretagne, leur seigneur naturel, s'il venait la réclamer sans être accompagné d'Anglais. Clisson convint de cette promesse et déclara qu'il la remplirait. Se voyant désormais sans influence à Nantes, il abandonna pi'écipiumment la ville, emportant tout ce qu'il y avait, et alla rejoindre le duc de Bourbon à Champtoceaux. Il l'informa que la Bretagne entière était en armes conlre le roi de Fi ance, et que les bourgeois de Nantes l'avaient mis, lui, à la porte de leur ville. Il déclara ne savoir que conseiller, et pria le duc de l'excuser auprès du roi de n'avoir pu lui livrer Nantes comme il l avait promis. En apprenant ces fâcheuses nouvelles, le duc de Bour-
(I) Actes de Bretagne, I. Il, col. 211-216.
bon quitta Cbamptoceaux, ramena son armée à Angers, cl, bientôt après, retourna à Paris, pour prendre auprès du roi des instructions ultérieures (i).
Après la retraite du duc de Bourbon, les Bretons ne s'en tinrent pas seulement à la défensive; ils entrèrent dans l'Anjou avec une armée considérable, prirent les forteresses de Pouancé, de Rochediré, cl ravagèrent toute la campagne des environs, sans rencontrer, de la part des Français, la moindre résistance (2).
Ces actes d'hostilité ouverte des Bretons contre le roi de France déterminèrent les chefs de la ligue à envoyer des députés au duc de Bretagne, alors en Angleterre, pour hâter son retour dans ses Etats; et Etienne Goyon, Bolland de Kersallion, Berthelet d'Engouelvent et Jean de Quélen furent chargés de celte mission. Leurs lettres de créance étaient datées de Bretagne, le 4 mai 1379.
Leduc reçut avec beaucoup de plaisir cette dépulation de son peuple, à laquelle il n'avait pas lieu de s'attendre, d'après leur conduite passée ; et il chercha aussitôt à former une alliance avec les Anglais pour pouvoir rentrer en possession de ses Etats. Le conseil du jeune roi d'Angleterre, apprenant par les députés bretons la tournure favorable que les choses, en Bretagne, avaient prise depuis peu pour le duc, se laissa facilement persuader de lui accorder ce qu'il demandait, convaincu qu'il était, d'ailleurs, des avantages qui devaient en résulter. En conséquence, de pleins pouvoirs furent donnés à sir Thomas Percy, à Hugh Calverly et à d'au Ires, pour traiter avec le duc et les prélats, barons, nobles et communautés de Bretagne. Une convention, en vertu de laquelle le duc devait recevoir un secours de deux mille gens d'armes et deux mille archers, avec
(\) Cronicon B/iocewse, col. 52.
(2) Cronicon hriocensey col. 53. — Cuil. de Saint-André, v. 3257.
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payement de la solde de ces troupes et de la sienne propre pour quatre mois et demi, fut signée, le 3 juillet 1379. En échange, le duc de Bretagne s'engageait, pour le cas où le roi d'Angleterre traverserait la mer en personne, à lui fournir, à ses frais et dépens l'espace de neuf mois, un corps de mille gens d'armes et un pareil nombre d'autres combattants. Avec cette force, le duc s'embarqua à Southampton, et entra dans la rivière de Ranche, près de Saint-Malo, le 3 août 1379 (i).
Le bruit de l'arrivée du duc de Bretagne dans son duché s'étant répandu au loin, les Bretons qui, pendant sept ans, avaient été soumis à la couronne de France, contre laquelle ils venaient de se mettre en guerre ouverte, se sentirent tellement enhardis par la présence de leur seigneur naturel, qu'ils en étaient comme fous de joie. Dans une assemblée du clergé et du peuple, tenue à Dinan, le duc fut reçu par les habitants de toutes les classes avec les plus vives démonstrations d'amour et de respect. Dans cette assemblée, composée de presque tous les barons de Bretagne, et où le vicomte de Bohan lui-même se trouva, car le duc avait invité tous les nobles bretons, à l'exception de Bertrand Du Guesclin et du sire de Clisson (î), on se plaignit que le roi de France, par un décret illégal, eût voulu s'annexer la Bretagne et réduire les Bretons en servitude. Le duc écouta avec la plus grande complaisance toutes ces agréables plaintes contre le roi de France, puis, dans une salle appartenant aux Frères prêcheurs de Dinan, dont il était en ce moment l'hôte, il fit une harangue en forme, dans laquelle il déclara qu'il était venu à
(1) Actes de Bretagne, t. II, col. 21 î», 220. — Crotricon Briocettse, cuî. 54. — Guil. de Sainl-Andn'', v. 2780. — Froissait, liv. Il, p. 84, évalue les forces du duc à deux cents gens d'armes et deux cents lances seulement.
(2) ijettre de Bertrand lHt Guesclin ou duc d'Anjou, dans les Acte* d< Bretngrm, t. H, col. 22 ï.
ET SON ÉPOUL'K. 0()3
leur prière, pour défendre leurs libertés communes el le pays contre les empiétements du roi (1).
La comtesse de Penthièvre répondit au duc par un discours très-chaleureux, applaudi de beaucoup de seigneurs bretons, entr'autres du sire de Malestroit, qui déclara être prêt à fournir quatre cents combattants pour continuer la guerre. Le vicomte de Rohan promit trois cents gens d'armes, Jean de Beaumanoir offrit cent-vingt hommes, et plusieurs autres seigneurs et chevaliers jurèrent qu'ils mourraient pour la cause du duc.
Voyant ses sujets si unanimement disposés en sa faveur, dans un accord aussi agréable pour lui qu'inespéré, le duc de Bretagne les invita à retourner chez eux, leur ordonnant de se tenir prêts à entrer en campagne et à venir le rejoindre à Nantes, le jour qu'il leur fixerait, pour marcher de là contre les ducs d'Anjou et de Bourbon et le connétable de France, alors à Pontorson.
Charles V fut aussi surpris qu'irrité d'apprendre l'union des Bretons et l'audace qu'ils avaient eue de s'emparer des châteaux de Pouancé et de Rochediré, en Anjou. Craignant d'éprouver de plus grandes pertes, il fit immédiatement fortifier toutes les places qu'il avait sur les frontières de Bretagne. Malgré ces précautions, le sire de Beaumanoir entra en Normandie avec deux cents gens d'armes, passa au fil de l'épée quantité d'habitants, dévasta le pays ouvert et rentra triomphant en Bretagne.
Personne ne suivit tous ces événements avec plus de sollicitude que Bertrand Du GuesHin. A part son éloignementpour le duc de Bretagne, qu'il ne considéra jamais comme le possesseur légitime du duché, le connétable était trop loyal Français pour regarder autrement que comme un ennemi l'homme qui avait toujours été en guerre avec ses propres compatriotes. Mais il était aussi Breton , et il vit avec beaucoup d'inquiétude cette ex-
(t) Crottin»! Briomisfi col. ;>4. — Gui!, rie Saint-André, v. 3062.
5G i BEUTRAND DU GUESCL1N ET SON ÉPOQUE.
plosion du mécontentement populaire et les progrès rapides d'un mouvement qui devait aboutir à une rupture générale avec le roi de France et au rétablissement du duc dans la confiance de ses sujets. Le connétable savait très-bien que la guerre civile finirait par sortir de là, et, quel que dût être le vainqueur, il souffrait de cette perspective de nouvelles calamités.
Un des premiers effets de ce revirement des dispositions des Bretons à l'égard de leur duc fut de faire perdre au connétable l'influence qu'il avait eue jusque-là sur l'esprit de ceux qui l'avaient partout suivi. Et, comme l'enthousiasme populaire pour la cause nationale ne fit que croître, il ne fut pas seulement abandonné de la plupart des vétérans formés par lui, mais même de ses amis personnels et de ses parents, entraînés par le sentiment patriotique, qui se récrièrent contre l'opiniâtreté de sa résistance à ce qu'ils regardaient comme le droit incontestable de son seigneur-lige.
Le sire de Clisson, qui fut aussi ferme que le connétable dans son opposition an duc, perdit également toute autorité en Bretagne, et, après avoir assisté à la perle de Guérande, qu'il ne put empêcher, et à la reddition de Baaz, de Saint-Nazaire, de l'Ile Rancoetet du pays environnant, qui se livrèrent au duc, il rejoignit le connétable et le duc d'Anjou à Pontorson 0 ).
(i) Cronkon Briocense, col. oo. — Cuil. de Saint- André, vv. 3106- 3!26.