‹ Bertrand et Raton; drame en cinq actesChapitre 2 sur 116 · ACTE î â · texte numérisé non relu

ACTE î â

Kollee. — Ne craignez rien, madame, nous sommes seuls ; ils sont tous en ce moment aux pieds de Struensée ou de la reine Mathilde. . . . Avez-vous parlé au roi !

La Keine.— Hier, comme nous en étions convenus; je l'ai trouvé seul, dans un appartement retiré, triste et pensif ; une grosse larme coulait de ses yeux : il caressait cet énorme chien son fidèle compagnon, le seul de ses serviteurs qui ne l'ait pas abandonné ! — Mon fils, lui ai-je dit, me reconnaissez- vous? — Oui, m'a-t-il répondu, vous êtes ma belle-mère.... non, non, a-t-il ajouté vivement, mon amie, ma véritable amie ; car vous me

plaignez ! vous venez me voir, vous ! Et il m'a tendu la main

avec reconnaissance.

KoLTiEE. — Il n'est donc pas, comme on le dit, privé de la raison ?

La Reine. — Non, mais vieux avant l'âge, usé par les excès de tout genre ; toutes ses facultés semblent anéanties ; sa tête est trop faible pour supporter ou le moindre travail ou la moindre discussion ; il parle avec peine, avec effort ; mais en vous écoutant, ses yeux s'animent et brillent encore d'une expression singulière ; en ce moment ses traits ne respiraient que la souffrance et il me dit avec un sourire douloureux : Vous le voyez, mon amie, ils m'abandonnent tous. ... et Mathilde que j'aimais tant, Mathilde, ma femme, où est-elle?

Koleek. — Il fallait profiter de l'occasion, lui faire connaître la vérité.

La Heine. — C'est ce que j'ai fait avec ménagement, avec adresse ; lui rappelant successivement le temps de son voyage en Angleterre et en France, à la cour de Georges et de Louis XV, lorsque Struensée, l'accompagnant comme médecin, gagna d'abord sa confiance et son amitié ; puis je le lui ai montré plus tard, à son retour en Danemarck, présenté par lui à la jeune reine, et, pendant la longue maladie de son fils, admis dans son intimité, la voyant à toute heure. Je lui ai peint une princesse de dix-huit ans, écoutant sans défiance les discours d'un homme jeune, beau, aimable, ambitieux ; ne prenant bientôt que lui pour guide et pour conseil ; se jetant par ses avis dans le parti qui demandait la réforme, et plaçant enfin à la tête du ministère ce même Struensée, parvenu audacieux, favori insolent, par les bontés de son roi et de sa souveraine élevé successivement au

rang de gouverneur du prince royal, de conseiller, de comte, de premier ministre enfin, osait maintenant, parjure à la reconnaissance et à l'honneur, oublier ce qu'il devait à son bienfaiteur et à son roi, et ne craignait pas d'outrager la majesté du trône ! . . . . A ce mot, un éclair d'indignation a brillé dans les yeux du monarque déchu, sa figure pâle et souffrante s'est animée d'une subite rougeur; puis, avec une force dont je ne l'aurais pas cru capable, il a appelé, il s'est écrié : La reine ! .... la reine ! qu'elle vienne ! je veux lui parler !

Koleek. — 0 ciel !

La Reine. — Quelques instants après, a paru Mathilde, avec cet air que vous lui connaissez. . . . cet air d'amazone. ... la tête haute, le regard superbe, et laissant tomber sur moi un sourire de triomphe et de dédain. Je suis sortie et j'ignore quelles armes elle a employées pour sa défense ; mais ce matin elle et Struensée sont plus puissants que jamais ; et cet édit que publie aujourd'hui la Gazette royale, donne au premier ministre, à notre ennemi mortel, toutes les prérogatives de la royauté

KoiiiiEK. — Pouvoir dont Mathilde va se servir contre vous, et je ne doute pas que dans sa vengeance. . . .

La Reine. — Il faut donc la prévenir. Il faut, aujourd'hui même {S' arrêtant.) Qui vient là?

Koleek, regardant au fond. Des amis de Struensée ! le neveu du ministre de la marine, Frédéric de Gœlher. . . . puis M. de Falkenskield, le ministre de la guerre ; sa fille est avec lui !

La Reine. — Une demoiselle d'honneur de la reine Mathilde. . Silence devant elle !

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