SCENE II
JEAN, EATON, MAETHE.
Jean, portant des étoffes sous son bras. — Me voici, notre maître. ... je viens de chez la baronne de Molke.
Eaton, brusquement. — Eh bien! qu'est-ce que ça me fait? qu'est-ce que tu me veux?
Jean. — Le velours noir ne lui convient pas ; elle l'aime mieux vert, et vous prie de lui en porter vous-même des échantillons.
Eaton, allant au comptoir. — Va-t'en au diable* !. . . . Vous allez voir que je vais me déranger de mes affaires ! . . . . Il est vrai que la baronne de Molke est une femme de la cour. ... Tu iras, ma femme, ce sont des affaires du magasin, cela te regarde.
Jean. — Et puis voici
* Eaton, Jean, Marthe.
è$ BERTRAND ET RATON
Eaton. — Encore ! il n'en finira pas.
Jean, lui présentant un sac. — L'argent que j'ai touché pour ces vingt-cinq aunes de taffetas gorge de pigeon
Eaton, prenant le sac. — Dieu ! que c'est humiliant d'avoir à s'occuper de ces détails-là ! (Lui rendant le sac.) Porte cela làhaut à mon caissier, et qu'on me laisse tranquille. (Il se remet à écrire.) Oui, madame, c'est à votre majesté. . . .
Jean*, passant à droite et pesant le sac. — Humiliant pas tant,
et je m'accommoderais bien de ces humiliations-là.
Marthe, V arrêtant par le bras au moment où il va monter Vescalier. — Écoutez ici, monsieur Jean. Vous avez été bien longtemps dehors, pour deux courses que vous aviez à faire.
Jean, à part.— Ah ! diable ! elle s'aperçoit de tout, celle-là !
elle n'est pas comme le bourgeois. (Haut.) C'est que, voyezvous, madame, je m'arrêtais de temps en temps dans les rues ou dans la promenade à écouter des groupes qui parlaient.
Marthe.— Et sur quoi?
Jean. — Ah ! dame, je ne sais pas. . . . sur un édit du roi
Marthe. — Et lequel?
Eaton, d'un air important et toujours au comptoir. — Vous ne savez pas cela, vous autres ; l'ordonnance qui a paru ce matin et qui remet le pouvoir royal entre les mains de Struensée.
Jean. — Ça m'est égal, je n'y ai rien compris ; mais tout ce que je sais, c'est qu'on parlait vivement et avec des gestes, et ça s'échauffait et il pourrait bien y avoir du bruit.
Eaton, d'un air important. — Certainement, c'est très grave.
Jean, avec joie.— Vous croyez?
.Marthe, à Jean. — Et qu'est ce que ça te fait?
Jean. — Ça me fait plaisir; parceque, quand il y a du bruit, on ferme les boutiques, on ne fait plus rien, on a congé ; et pour les garçons de magasin, c'est un dimanche de plus dans la semaine ; et puis, c'est si amusant de courir les rues et de crier avec les autres !
* Eaton au comptoir, Marthe au milieu du théâtre, Jean à droite.