ACTE if
Makthe. — De crier. . . . quoi?
Jean. — Est-ce que je sais? on crie toujours !
Mabthe. — Il suffit; remontez là-haut et restez-y; vous ne sortirez plus d'aujourd'hui.
Jean, sortant. — Quel ennui ! ... il n'y a jamais de profits dans cette maison-ci !
Marthe, se retournant et voyant Raton qui pendant ce temps a pris son chapeau et s'est glissé derrière elle. Eh bien ! toi qui étais si occupé, où vas-tu donc?
Eaton.* — Je vais voir ce que c'est.
Marthe. — Et toi aussi?
Raton, — N'as-tu pas déjà peur? les femmes sont terribles !
Je veux seulement savoir ce qui se passe, me mêler parmi les groupes des mécontents, et glisser quelques mots en faveur de la reine mère !
Marthe. — Et qu'as-tu besoin d'elle, ou de sa protection? Quand on a de l'argent dans sa caisse, et nous en avons, on peut se passer de tout le monde ; on n'a que faire des grands seigneurs, on est libre, indépendant, on est roi dans son magasin ; reste dans le tien .... c'est ta place !
Raton. — C'est-à-dire que je ne suis bon à rien qu'à auner du quinze-seize? c'est-à dire que tu déprécies le commerce?
Marthe — Moi, déprécier le commerce ! moi, fille et femme de fabricant ! moi, qui trouve que c'est l'état le plus utile au pays, la source de sa richesse et de sa prospérité ! moi, qui, enfin, ne vois rien de plus honorable et de plus estimable qu'un commerçant qui est commerçant ! . . . . Mais si lui-même rougit de son état, s'il quitte son comptoir pour les antichambres ce n'est plus ça. . . . et quand tu dis des bêtises comme homme de cour, je ne peux plus fhonorer comme marchand d'étoffes.
Bâton.— A merveille, madame Raton Burkenstaff ! Depuis que notre reine mène son mari, chaque femme du royaume, se croit le droit de régenter le sien. ... Et vous, qui blâmez tant la cour, vous faites comme elle.
Marthe. — Eh ! mordi ! ne songez pas à la cour, qui ne songe
'Marthe, Raton.
SÔ ÊEËTEANÎ) ET ÏIATON.
pas à vous, et pensez un peu plus à ce qui vous entoure. Etesvous donc si las d'être heureux? N'avez-vous pas un commerce qui prospère, des amis qui vous chérissent, une femme qui vous gronde, mais qui vous aime, un fils que tout le monde nous envierait, un fils qui est notre orgueil, notre gloire, notre avenir?
Eaton. — Ah ! si tu te mets sur ce chapitre
Marthe. — Eh bien ! oui voilà mon ambition, à moi, mon
affaire d'état ; je ne m'informe pas de ce qui se passe ailleurs ; peu m'importe que la reine ait un favori, ou n'en ait pas ! que ce soit tel ambitieux qui règne, ou bien tel autre ! Ce qu'il m'importe de savoir, c'est si tout va bien chez moi, si l'ordre règne dans ma maison, si mon mari se porte bien, si mon fils est heureux ; moi, je ne m'occupe que de vous, de votre bien-être ; c'est mon devoir. Que chacun fasse le sien . , . chacun son métier, comme on dit ; et voilà !
Eaton, avec impatience. — Eh ! qui te dit le contraire?
Marthe. — Toi, qui à chaque instant me donnes des inquiétudes mortelles ; qui es toujours à pérorer sur le pas de ta boutique, à blâmer tout ce qu'on fait, ce qu'on ne fait pas ; toi, à qui
tes idées ambitieuses font négliger nos meilleurs amis
Michelson, qui t'a invité tant de fois à aller le dimanche à sa campagnet
Eaton. — Que veux-tu? un marchand de draps qui n'est
rien dans l'état car enfin, qu'est-ce qu'il est?
Marthe. Il est notre ami ; mais il te faut de la grandeur, de l'éclat. C'est encore par ambition que tu n'as pas voulu garder notre fils auprès de nous, où il aurait été si bien ! et que tu l'as fait entrer auprès d'un grand seigneur, où il n'a éprouvé que des chagrins, dont il nous cache une partie.
Eaton. — Est-il possible! notre enfant! notre fils
unique ! il est malheureux !
Marthe. — Et tu ne t'en es pas aperçu ! tu ne t'en doutais
pas?
Eaton. — Ce sont là des affaires de ménage moi, je ne m'en
mêlais pas ; je comptais sur toi ; j'ai tant d'occupations ! Et
qu'est-ce qu'il veut? qu'est-ce qu'il lui faut? Est-ce de l'argent?
Demande-lui combien ou plutôt tiens, voilà la clef de
ma caisse ; donne-la-lui.
Marthe.— Taisez-vous, le voici.